Chapitre 2
J’ouvre les yeux. Le plafond n’est plus le même. Ce n’est pas la pièce blanche glaciale d’hier. Ici, c’est plus sombre. Plus… normal. Je me redresse doucement. Une douleur me traverse le ventre. Violente. Je serre les dents.
— Aïe…
Je baisse les yeux. Mes doigts tremblent quand je touche mon abdomen. Sous le tissu, je sens des reliefs. Des lignes. Des points de suture. Mon cœur s’emballe. On m’a ouvert.
Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand. Je ne me souviens de rien après être tombée. Je respire plus vite. J’essaie de ne pas paniquer. La chambre est immense. Beaucoup plus grande que la précédente. Mais presque vide. Un lit. Une table basse. Un fauteuil dans un coin. Pas d’armoire. Pas de miroir. Pourquoi il n’y a pas de miroir ? Je me lève lentement. La douleur me plie en deux mais je tiens debout. Je fais le tour de la pièce. Les murs sont hauts, lisses. Puis je vois un motif. Un dessin gravé dans le mur. Fin, élégant, presque artistique. Je m’approche. Ça me rappelle mes carnets. Mes croquis. Je tends la main.
— Ne touchez à rien.
Je sursaute. La voix est grave. Froide. Masculine. Je tourne sur moi-même. Personne. La porte est toujours fermée. Je lève les yeux. Dans un coin du plafond, un petit appareil noir. Une caméra. Un haut-parleur. Il me regarde. Je déglutis.
— Qui êtes-vous ?
Ma voix tremble mais je tiens.
— Pourquoi je suis ici ?
Silence. Je serre les poings.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
Rien. Pas un mot. Comme si ma voix ne valait rien. Ma gorge me brûle.
— J’ai soif…
Cette fois, je ne crie pas. Je parle plus doucement. Quelques minutes passent. Peut-être cinq. Peut-être dix. Je n’ai aucune idée du temps ici. La porte s’ouvre. Deux hommes en costume entrent. Les mêmes que la veille. Ils posent un plateau sur la table basse. De l’eau. Et de la nourriture. Ça sent bon. Trop bon. Ils repartent sans un mot. La porte se referme. Je reste immobile quelques secondes. J’ai peur que ce soit un piège. Puis mon ventre gronde. Je m’approche. Le repas est copieux. Viande tendre. Légumes parfaitement cuits. Du pain chaud. Un dessert que je n’ai jamais vu. Je m’assois et je mange. C’est délicieux.
Je n’ai jamais mangé quelque chose comme ça. Chez Mirela, je finissais les restes. Parfois rien. Là, c’est comme un repas de fête. Je bois l’eau d’un trait. Je devrais me sentir soulagée. Mais je ne le suis pas.
On m’a ouvert le ventre. On me surveille. On me nourrit comme une invitée de luxe. Je ne comprends pas. Je lève les yeux vers la petite caméra.
— Vous me regardez, c’est ça ?
Ma voix est plus stable maintenant.
— Pourquoi moi ?
Le silence me répond encore. Je pose ma main sur mon abdomen. Les points tirent un peu. Je sens qu’il s’est passé quelque chose d’important. Quelque chose que je ne vois pas encore.
***Alexandre***
Je quitte la salle de surveillance. L’écran devient noir derrière moi.
Cette fille… Ce n’est pas Sélène.
Je traverse le couloir sans ralentir. Mes pas résonnent. J’entre dans le grand salon. Ils sont tous là. Les deux hommes. Le docteur. Je ne m’assois pas. Je sors la photo de ma poche. Je la jette sur la table en verre.
— Vous voyez cette fille ?
Silence.
Je pointe la photo.
— Elle ressemble à celle que vous avez ramenée ?
Les deux hommes échangent un regard.
— Patron… on…
— Elle. Ressemble. À. Elle ?
Je hausse la voix.
— Non.
Le mot tombe enfin. Je serre la mâchoire.
— Vous avez ramené la mauvaise fille.
Le docteur Carlos lève la main, calme comme toujours. Ça m’agace presque plus que leurs erreurs.
— Nous nous sommes fait avoir.
Je le fixe.
— Explique.
— Mirela a envoyé une autre fille à la place de Sélène. Mon assistante s’en est rendue compte quand elle la changeait pour l’opération.
Je sens la colère monter. Lente. Froide.
— Et vous me le dites maintenant ?
Les deux hommes baissent la tête.
— On pensait que…
— Vous ne pensez pas. Vous exécutez.
Le silence devient lourd. Je pourrais les renvoyer. Définitivement. Je fais un geste bref.
— Sortez.
Ils ne discutent pas. La porte se referme derrière eux. Carlos reste. Il ne tremble pas. Il me connaît trop bien.
— Il y a un côté positif.
Je ricane sans humour.
— Ah oui ?
— Elle réagit bien.
Il s’approche de la table.
— Son corps n’a pas rejeté l’insémination. Les constantes sont stables. Aucune complication pour l’instant.
Je me tais. Cette fille n’était pas prévue. Pas choisie. Pas étudiée. Et pourtant…
— Elle tiendra ?
— Si elle reste sous surveillance, oui. Pas de stress. Pas d’effort physique. Il faut surveiller les sutures et l’évolution.
Je passe une main sur mon visage.
Mirela a joué avec moi. Elle pense m’avoir trompé. Peut-être.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Carlos me regarde droit dans les yeux.
— On continue le protocole. Elle reste ici. On observe.
Je réfléchis quelques secondes.
Cette fille avait l’air fragile à l’écran. Perdition dans les yeux. Pas le genre à survivre à ce monde. Et pourtant son corps a accepté l’intervention.
Intéressant. Je relève la tête.
— Faites le nécessaire. Surveillance constante. Aucun faux pas.
— Très bien.
Il hoche la tête. Je reste seul dans le salon après son départ.
Sur la table, la photo de Sélène me fixe. Mais dans mon esprit, ce n’est plus son visage que je vois. C’est celui de cette jeune fille.
