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Chapitre 1

***Amaya***

Je me regarde dans le miroir et j’ai l’impression de disparaître.

La femme derrière moi finit de lisser mes cheveux. Ils tombent raides sur mes épaules. Bruns. Pas noirs. Bruns comme ceux de Sélène. Je ne bouge pas. Je fixe mon reflet. Ce visage, ce n’est pas le mien. Le fond de teint clair recouvre ma peau. Mon cou, mes bras, mes mains. Tout ce qui se voit. On a effacé mon teint comme si c’était une faute. Mes lèvres sont plus pâles. Mes yeux soulignés. Mes traits dessinés exactement comme les siens. Je ressemble à Sélène.

Moi, Amaya, celle qui n’a même pas le droit de toucher à ses affaires d’habitude. Celle à qui Mirela répète que je salis tout, que je ne dois pas m’approcher de la coiffeuse, ni du maquillage, ni des robes.

Aujourd’hui, j’ai le droit.

Parce qu’aujourd’hui, je dois disparaître. Je connais ma mission. Me faire passer pour elle. Prendre un rendez-vous qui n’est pas le mien. Sourire à un homme que je ne connais pas. Un homme dangereux. Alexandre. Rien que son prénom me donne froid. Je déglutis.

— Je ne peux pas faire ça…

Ma voix tremble. Je la reconnais à peine. Même elle ne sonne plus comme moi. La porte s’ouvre brusquement. Mirela entre. Élégante. Parfaite. Les bras croisés.

— Dépêche-toi. On ne va pas faire attendre tout le monde.

Tout le monde. Comme si c’était une fête. Je me tourne vers elle.

— Je ne veux plus y aller.

Silence. Elle me regarde. Pas surprise. Pas en colère. Juste… calculatrice. Puis elle s’approche doucement. Trop doucement.

— Tu ne veux plus y aller ?

Elle penche la tête.

—Très bien. Donc tu ne veux plus revoir ta mère ?

Mon cœur s’arrête.

— Je… si. Je veux la voir.

Je croyais qu’elle était morte. On me l’a dit toute ma vie. Enterrée. Partie. Fini. Et puis Mirela m’a annoncé, il y a quelques semaines, qu’elle est vivante. Qu’elle a juste perdu la mémoire. Qu’elle ne se souvient de rien. Même pas de moi. Mais elle est vivante. Vivante, ça suffit. Je sens mes jambes devenir molles.

— Alors sois sage, Amaya.

Sa voix est douce. Trop douce. Je baisse les yeux. Je sais que je marche vers quelque chose de mauvais. Je le sens dans mon ventre, comme quand l’orage arrive. Je vais à l’abattoir. Mais si au bout du chemin il y a ma mère… Alors j’irai.

On frappe à la porte. Pas doucement. Pas poliment. Deux coups secs.

Je sursaute. Mirela passe devant moi comme si elle était la mère parfaite dans un film triste. Elle ouvre. Deux hommes entrent. Grands. Costumes sombres. Visages fermés. Ils ne me regardent même pas au début.

Mirela les entraîne un peu plus loin dans le couloir. Elle baisse la voix mais je vois son visage. Elle fait semblant d’être bouleversée. Elle pose une main sur sa poitrine. Elle hoche la tête comme si elle souffrait.

Je la connais. Elle joue. Elle joue la mère brisée qui laisse partir sa fille.

Moi, je reste plantée devant le miroir. Selène me regarde encore dans le reflet. Pas Amaya. Les hommes finissent par revenir vers moi.

— Suivez-nous.

Le ton est neutre. Pas méchant. Pas gentil. Juste vide. Je hoche la tête. Mes jambes avancent toutes seules.

En passant devant Mirela, j’essaie de lire quelque chose dans ses yeux. Un doute. Une hésitation. Rien. Juste un léger sourire quand les hommes ne regardent pas. Je comprends. Je sors. L’air extérieur me frappe le visage. Ça fait des années que je ne suis presque jamais sortie. Mirela disait que le monde est dangereux. Que je devais rester à la maison. Que je n’étais bonne qu’à nettoyer.

La voiture est noire. Longue. Les vitres teintées. Je monte à l’arrière. Les portières se ferment avec un bruit lourd. On démarre. Je regarde par la fenêtre. Les rues défilent. Les lumières. Les gens qui marchent librement. Personne ne sait que je vais peut-être disparaître ce soir.

Alexandre. Tout le monde connaît son nom. Personne ne le connaît vraiment. L’homme le plus puissant et le plus mystérieux de la région. Riche. Intouchable. On raconte qu’il choisit des femmes. Qu’il les garde dans son manoir. Prisonnières. Personne ne sait ce qu’il leur fait. On sait juste que très peu ressortent. Je sens mes mains devenir froides. C’était Selène qui avait été choisie. Elle traînait dans un bar avec ses amies. Rire fort. Robe courte. Confiance. Elle a attiré son attention. Mirela a paniqué. Pas pour moi. Pour sa fille chérie. Alors je suis là. À sa place.

Je ferme les yeux. Je respire lentement. Je le fais pour maman.

Si Mirela dit vrai… si elle est vivante… si elle a vraiment perdu la mémoire… alors je dois tenir. La voiture ralentit.

Quand je rouvre les yeux, je le vois.

Le manoir. Immense. Éclairé comme un palais. Des grilles hautes. Des murs blancs. Des fenêtres qui brillent dans la nuit.

C’est magnifique. Je reste bouche bée. Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi grand d’aussi près.

C’est la première fois depuis des années que je sors vraiment. Pas pour jeter les poubelles. Pas pour nettoyer la cour. Un frisson me traverse. Je suis émerveillée… et terrifiée en même temps. La voiture s’arrête. Les hommes descendent. L’un ouvre ma portière.

— Sortez.

Je pose le pied au sol. Les graviers crissent sous mes talons. On me guide à l’intérieur. Tout est silencieux. Trop silencieux. Les couloirs sont vastes. Les murs décorés de tableaux étranges. Des visages. Des paysages sombres. On monte un escalier. Mon cœur bat trop vite. Ils ouvrent une porte. La pièce est immense. Blanche. Trop blanche. Ça ressemble à une chambre… mais aussi à un laboratoire. Il y a un lit au centre. Des étagères avec des flacons. Des machines que je ne reconnais pas. Une grande table métallique. Des lumières froides au plafond. Je recule d’un pas.

— Entrez.

Je n’ai pas le choix. Je fais quelques pas à l’intérieur. La porte se referme derrière moi. Clac. Je me retourne. Verrouillée. Je suis seule. Le silence devient lourd. Je marche. Je touche le mur. Il est glacé. J’observe les objets. Les instruments. Les bouteilles. Les tiroirs fermés à clé.

Pourquoi une chambre aurait besoin de tout ça ? Je commence à tourner en rond. Mon souffle devient court.

Je pense à ma mère. À son visage que je ne me rappelle presque plus. À sa voix. Je pense à mon père, Alex. Il m’aurait protégée. Il n’aurait jamais laissé ça arriver. Mes jambes tremblent. La pièce tourne un peu.

Je m’approche du lit pour m’asseoir.

Ma vision se brouille. Je murmure, presque sans voix :

— Maman…

Et tout devient noir.

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