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4

Partie 4 :

C’est avec une certaine incrédulité que Kéba accueillit mon annonce. Il semblait subitement avoir attrapé une maladie bizarroïde dont les syndromes se manifestaient par un mutisme patent. Pendant une fraction de seconde, je m’en voulus intérieurement de m’être bêtement lancée dans ce délire, sans y réfléchir mûrement au préalable. Je n’étais pas une grande adepte des plans drague, mais ma conscience me soufflait que je m’y étais prise très maladroitement, et qu’il existait d’autres manières beaucoup plus subtiles. Ne sachant plus trop sur quel pied danser, tout en étant horriblement gênée par son silence, je me suis raclée la gorge, dans une tentative désespérée de le faire réagir. Effet immédiat ou coup de pouce divin ? Je ne saurais dire, mais toujours est-il que Monsieur s’est enfin décidé à rompre le silence :

_Kéba : Tu es vraiment sérieuse là, Souadou ?

J’affichais aussitôt une mine indignée. Il croyait que je n’avais que ça à faire, celui-là ? «Franchement, chapeau Souadou ! A cause de ta naïveté légendaire, et ton impulsivité hors du commun, tu risques d’être la risée de tout le lycée Lamine Gueye. Kéba se fera un plaisir de raconter à tous les élèves comment Mademoiselle lui avait enfin déclaré sa flamme, et comment il s’était payé sa tête ! ». Tel était le monologue intérieur que je me récitais.

_Moi : Ecoute, oublie ce que je viens de te dire… Tout ceci est une erreur.

Ravalant mes larmes, serrant les dents en veillant à bien garder la tête haute, je m’apprêtais à lui tourner le dos, lorsqu’il me retint, en m’attrapant par la main. Ce seul contact a suffi à me faire perdre mes moyens. C’est spectaculaire comme nous les filles sommes indécises : depuis plus d’une année, ce gars me courait après, et je lui accordais à peine un regard ; maintenant que je sentais une menace potentielle d’éloignement de sa part, je n’avais d’autre désir que lui. Allais-je encore passer d’autres jours, voire mois, à panser les blessures de mon cœur en miettes ? L’espoir me gagna dès que Kéba me sourit :

_Kéba : Ne t’en vas pas, Soua. Comprends ma surprise…. Jamais je n’aurai cru que tu ferais volte-face, en acceptant de me donner une chance. Enfin ! J’attendais ce moment depuis…

La joie sincère qui illuminait son visage d’éternel adolescent me revigora. Déployant mes ailes de paon fier et orgueilleux, je me suis décidée à éclaircir certains points :

_Moi : Attends, minute ! Ce n’est pas parce que je t’ai proposé que l’on se mette ensemble, que cela veut dire que tu ne me dois aucun respect, et que je serai tel un joujou. Ce n’est d’ailleurs pas de mon habitude de faire le premier pas. J’ai juste décidé de mettre mon orgueil de côté, pour une fois. J’exige d’être traitée comme une reine…

_Kéba : C’est simple. Je sais comment résoudre le problème. Souadou ?

_Moi : Oui ?

_Kéba : Acceptes-tu d’être ma petite amie pour le meilleur et pour le pire ? La seule et unique ? Acceptes-tu d’aimer pour la vie le cancre que je suis ? Acceptes-tu d’assister à tous mes matchs de basket InterClasses ? Bref, veux-tu bien être mienne ?

Il avait les yeux rieurs, en me faisant sa pseudo-demande, et je me surpris à éclater de rire. Oui ! J’étais sûre d’avoir fait le bon choix, en acceptant d’accorder une chance à Kéba. Me prêtant à son jeu, je lui répondis avec un sourire étincelant :

_Moi : Oui, je le veux !

_Kéba : Voilà qui est réglé, alors. C’est moi qui t’ai dragué, pas toi. Ça nous arrange tous les deux.

Kéba me raccompagna jusqu’à l’arrêt où je devais prendre mon bus. Nous avions passé le trajet à converser de tout et de rien. Cela me faisait bizarre de sortir officiellement avec lui, d’être en couple avec un jeune de mon âge, même s’il était plus âgé que moi de quelques mois. Comme je l’avais souligné précédemment, j’avais l’impression d’être une pygmée, à ses côtés, puisque Monsieur était démesurément élancé. Mais cela me rassurait dans un certain sens, et je nous assimilais déjà à l’image du couple de Tony parker et d’Eva Longoria. Ivre de rêves, je n’avais même pas senti passer la longueur du trajet Dakar-Guédiawaye ce jour où notre idylle s’est concrétisée.

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Les jours passaient et ma relation avec Kéba gagnait en maturité de plus en plus. Nous passions le plus clair de notre temps ensemble, et plus de la moitié des élèves du lycée, était au courant de notre romance. Inutile de vous dire que cela ne m’avait pas du tout aidée à me faire mieux intégrer dans la bande des jeunes filles de ma classe, qui exaspérée par mon dédain, devait aussi s’accommoder du fait que je leur avais volé la vedette auprès du mec le plus prisé du lycée. Je me plaisais donc à les narguer, en m’affichant avec lui, partout aux heures de pause. Bref, des attitudes de guéguerre lycéenne qui me font rire maintenant quand j’y repense.

Kéba avait beau insister pour que je vienne manger chez lui entre midi et deux, puisque habitant tout près du lycée, mais je jugeais trop tôt les présentations avec sa famille. Après tout, nous n’étions que de jeunes lycéens dont le seul ordre qui leur avait été intimé était de décrocher le fameux sésame que représentait le baccalauréat. Et cela restait malgré tout mon objectif principal. Même si je m’étais engagée dans une relation amoureuse, je ne m’étais pas détachée des buts que je m’étais fixés, à savoir entreprendre des études d’ingénierie, afin d’occuper un poste important pouvant m’aider à sortir ma famille de la misère.

Toutefois, je savais pertinemment que je n’allais pas continuer à fuir les requêtes de Kéba : tôt ou tard, je devrais affronter cette épreuve. « Sa mère, ses sœurs, allaient-elles m’aimer ? Me trouveraient-elles assez bien pour leur fils et frère, ou plutôt me jugeraient-elles issue d’une famille trop démunie pour mériter en tout honneur la place que leur fils et frère voulait bien m’octroyer dans son cœur ? ». Telles étaient les sempiternelles questions qui revenaient sans cesse torturer mon pauvre esprit trop cartésien. Comme s’il arrivait à lire dans mes pensées, Kéba me rassura en ces termes :

_Kéba : Tu t’inquiètes pour rien. Mes sœurs vont t’adorer, surtout Ndéye. Je lui ai parlé de toi maintes fois. Tu verras que dans ma famille nous ne nous entichons pas de détails. Ne te prends pas la tête.

A ces mots, un énorme sourire fendit aussitôt mon visage, et je me dis que j’avais réellement de la chance d’avoir un mec aussi attentionné, compréhensif, prévenant que lui. Il avait décidé ce jour-là de rester avec moi entre midi et deux, pour me tenir compagnie, et nous dégustions nos sandwichs, en nous dévorant intensément du regard. Je n’étais pas encore amoureuse de lui (Force était de reconnaitre que Thierno accaparait toujours mes pensées), mais il y’avait une certaine passion mêlée de fougue, qui me liait à Kéba. Il s’essuya la bouche de son mouchoir, et s’approcha de moi. Je fermais aussitôt les yeux, savourant déjà ce qui m’attendait. Il s’agissait d’une sensation unique qui me filait des frissons au point où je retenais mon souffle tout au long. Je n’étais pas une fille de nature expressive, mais dans ces moments-là, mon corps extériorisait tous mes sentiments refoulés.

L’arrivée des élèves par petits groupes, annonçant la fin de la pause-repas, mit hélas fin à notre petit moment de tendresse, et c’est à contrecœur que je suis allée m’installer à ma fidèle place de devant. Kéba, comme d’habitude, s’asseyait au fond de la salle, pour mieux se livrer à ses perturbations et bavardages avec ses potes. Dans ces moments-là, il m’arrivait de lui décerner des regards furibonds, sans pour autant que Monsieur se calme. Lorsque je lui conseillais de se dédier entièrement à ses études, en étant plus assidu et attentif, il me répliquait qu’il comptait intégrer la NBA et non passer le reste de ses journées, derrière un bureau, à s’occuper de paperasses. Perdue dans mes pensées, je n’avais pas remarqué la présence d’Oumou qui s’asseyait toujours à mes côtés.

_Oumou : Hum ça sent l’amour par ici. Je t’appelle depuis tout à l’heure, mais il semblerait que Mademoiselle soit en randonnée dans les nuages. Je ne sais pas quelle drogue te fournit Kéba, mais elle doit être de très forte dose.

_Moi : C’est ça, cause toujours ! Ça était ta pause ? Quoi de neuf ?

_Oumou : Bof, couçi-couça. Rien de spécial.

« Rien de spécial » devait certainement être la phrase favorite d’Oumou. Ce qu’elle pouvait bien être cachottière, celle-là ! Je lui racontais tout au détail près de ma misérable vie, mais restait plutôt très discrète en ce qui concernait la sienne. Mais avec le temps, j’avais appris à m’y faire.

_Moi : Au fait, pourrais-tu m’accompagner après à Sandaga, au magasin de Yoro Bah ? Depuis quelque temps, je ne fais que décliner ses invitations, mais hier il a tellement insisté pour que je vienne récupérer un soi-disant cadeau de sa part, que je n’ai pas eu le cœur à refuser.

_Oumou : Non mais, t’es sérieuse, là, Soua ? Je t’ai déjà dit que ce type n’est pas fait pour toi. Il est trop âgé, en plus si ça se trouve, il est même déjà marié, qui sait ?

_Moi : Mais je ne compte pas sortir avec lui, je veux juste aller récupérer le cadeau qu’il veut m’offrir. Je ne vois pas où est le problème.

_Oumou : Hum, en tout cas, Kéba ne sera pas très content s’il l’apprend. Désolée, je ne peux pas t’accompagner, je dois passer récupérer un colis pour ma mère à Thiaroye.

Le début du cours interrompit notre conversation, et en parfaite élève modèle, je me suis de suite concentrée sur les explications du professeur. Ne suivant pas les conseils d’Oumou pour une fois, je suis quand même passée voir Yoro, qui m’a reçue avec la même gentillesse et générosité que la fois précédente, tout en ne manquant pas de me reprocher ma prise de distance. J’ai jugé nécessaire de mettre les points sur les i, une fois pour toutes :

_Moi : Ecoute Yoro, je suis en couple, et mon copain n’aime pas que je fréquente d’autres hommes. Je t’estime et te respecte beaucoup, tout en appréciant ta gentillesse, mais il faut que tu saches que je suis déjà prise, donc je ne peux pas sortir avec toi. Restons amis, veux-tu ?

A ma grande surprise, loin de se vexer, Yoro a rigolé, tout en me remettant le sachet qui contenait un beau tissu de très grande qualité à coût onéreux.

_Yoro : Je ne te parle pas de sortir avec moi, Souadou. Je cherche une femme. Je ne te propose pas une amourette, mais plutôt un mariage. J’ai dépassé l’âge des enfantillages. Quand ce sera ton cas, fais-moi signe qu’on en reparle. D’accord ?

Avant que je ne puisse placer un seul mot, Yoro me serra affectueusement la main en guise d’au revoir, et est parti du magasin d’un pas pressé, suivi de son chauffeur.

Sous le coup de la surprise, l’envie de rire me prit. Plutôt culotté le Yoro Bah ! Je n’ai pas attendu mon reste, et suis partie aussitôt après lui, prendre mon bus. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à ses dires. Ce type s’était gravement trompé de cible : j’étais très loin, mais alors très loin, d’être prête à me marier. L’idée de m’unir à vie avec quelqu’un pour le restant de ma vie ne m’avait jamais effleuré l’esprit, pas même avec Thierno dont j’étais éperdument amoureuse. Avant de penser au mariage, il fallait que j’assure mon avenir professionnel dans un premier temps. Arrivée à destination, ce ne fut pas le calme plat de la cour de la maison familiale qui m’accueillit, mais plutôt un brouhaha d’un groupe de badauds posté à l’embrasure de la porte de chez moi. Mon cœur affolé commença à battre la chamade, et mon esprit furtif s’était subitement mis à visualiser tous les scénarios inimaginables possibles : décès d’un de mes proches, une chambre en feu, un meurtre…

En me frayant un passage, je réussis à entrevoir ma mère, ma sœur et ma cousine assises sur une natte à même le sol, et mon père et mon frère ainé parlant à une dame qui semblait énervée au plus haut point. Le contraste entre les sanglots de ma mère et le visage imperturbable de mon père me frappa de plein fouet. Je n’arrivais pas à entendre distinctement les éclats de voix, puisque les badauds ne se gênaient pas de commenter la scène à voix haute, ce qui augmentait ma confusion. Mais je n’eus pas besoin de faire un effort surhumain pour entendre nettement la dame à l’origine de cet attroupement s’expliquer en désignant du doigt ma sœur :

_La dame : Mais serigne bi (Monsieur), comprenez-vous la portée de l’acte de votre fille ? Je suis ses allées et venues depuis une semaine, et son intention est nulle autre que de briser mon foyer. Figurez-vous que mon mari lui a loué un appartement à la médina, où ils se retrouvent tous les deux chaque après-midi ! C’est juste inadmissible !

A suivre.

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