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05

Partie 5 :

Je n’en croyais pas mes oreilles. Cette dame, accusant ouvertement ma sœur d’être liée à un acte d’adultère, s’était sûrement trompée de cible. Et pourtant, elle continuait de pointer un doigt accusateur à l’encontre d’Oulimatou, tout en vociférant des insultes, et en se lançant dans des explications farfelues. Si ma mère redoublait de pleurs, ma sœur n’en restait pas moins imperturbable. Tout étranger à la scène aurait pu facilement croire qu’elle n’était nullement la principale concernée. En effet, cette dernière se triturait les ongles, en levant les yeux au ciel, comme si ce spectacle l’ennuyait ferme. La voix de mon père me ramena à la réalité :

_Mon père : Madame, êtes-vous vraiment sûre de ce que vous avancez ? Je n’ai point éduqué ma fille de cette manière. Et permettez-moi de vous dire que même si cette histoire s’avère, venir créer un scandale chez moi n’est pas du tout un signe de respect envers ma famille.

J’avais rarement vu mon père s’énerver, mais sa mâchoire tremblotante trahissait toute l’ampleur de sa colère. Je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil suspicieux à ma sœur dont l’indifférence commençait sérieusement à m’exaspérer. Quelque chose me disait que cette dame n’était pas atteinte de paranoïa, et que ses accusations avaient pour socle de solides preuves. Ne venait-elle pas de clamer haut et fort avoir vu à maintes reprises Ouly et ledit mari s’adonner à des escapades amoureuses dans ce fameux appartement de la Médina ? S’il y’a une chose dont j’étais bien consciente, c’est qu’Oulimata n’avait aucunement froid aux yeux, et n’aurait jamais au grand jamais reculé devant un obstacle afin de trouver son prototype de « mari idéal richissime ».

Perdue dans mes pensées, j’avais apparemment raté la suite de l’échange houleux entre mon paternel et la dame qui se disait cocufiée. Toujours est-il que grâce à l’intervention de mon frère aîné Papisko, les esprits avaient été apaisés, au point où l’inconnue s’était faite invitée à s’installer dans notre humble salon, suivie de mon père. Papisko jeta un regard sévère à Ouly et lui dit agressivement :

_Papisko : Puisque c’est de toi qu’il s’agit, suis-nous au salon. Nous allons tirer cette histoire au clair dès maintenant.

Mon instinct ne m’avait pas donc trompée. Tout comme moi, mon frère savait pertinemment qu’Oulimatou était bel et bien mêlée à cette histoire, et que cette femme ne se faisait pas du tout des films. L’expérience m’avait appris que dans toute famille, il existait presque toujours une « brebis galeuse » dont le comportement était loin d’être exemplaire. Eh bien, dans la nôtre, Oulimatou représentait le « vilain petit canard ». Ne vous méprenez pas, j’adore littéralement ma sœur, je suis juste très consciente de ses défauts et vices, caractéristiques de la nature humaine. Comme on dit, nul n’est parfait. Bref, je me suis débarrassée de mon sac dont le poids avait été alourdi par le précieux cadeau de Yoro Bah. J’ai essayé tant bien que mal de consoler ma chère mère qui n’arrêtait pas de pleurer. L’origine de ses pleurs ne m’était pas inconnue : ce scandale en créant tout cet attroupement malvenu, allait sans nul doute être le sujet de conversation de tous les habitants du quartier pendant un bon bout de temps. Or, nous n’avions vraiment pas besoin de ce genre de publicités. D’un mouvement d’humeur, je chassais de la main les curieux qui se refusaient à manquer une seule miette du spectacle.

_Moi : Allez-vous-en ! Vous n’avez rien d’autre à foutre ? Bande de commères !

Je radotais mes plaintes tout en fermant brusquement la porte en fer de notre demeure. Vivement le jour où je pourrais enfin faire sortir ma famille de cette banlieue mal famée au profit d’un quartier résidentiel tel que les Almadies ou Les Mamelles, où les voisins auraient tellement à faire qu’ils ne se préoccuperaient pas de ce qui se passe chez nous !

La séance à huis-clos présidée par mon père commençait à tirer en longueur, et mon impatience était à son paroxysme. Enfin, je les vis sortir un à un du salon, chacun arborant une mine indéchiffrable, à l’exception de la dame en question qui paraissait encore plus mécontente. Avant qu’elle ne franchisse la porte de notre maison, elle veilla à cracher son venin, en dévisageant ma sœur et moi:

_La dame : C’est loin d’être fini. Ne croyez surtout pas que je vais laisser une trainée venue de je ne sais quel coin reculé de la brousse me piquer mon mari. Vous et votre famille de crevards, vous ne toucherez à aucun sou de la fortune de mon mari.

Je ne sus quelle insulte porta le plus gros coup à mon orgueil, entre ma sœur traitée de trainée, et ma famille taxée de pauvres affamés. Sur le coup, j’en voulus plus à ma sœur qu’à cette étrangère, de nous avoir fait subir cet affront. Heureusement que ma pauvre mère n’avait pas assisté à cette scène, occupée à faire sa prière. C’est dans le silence le plus complet que nous avalâmes notre diner ce soir-là, l’esprit tourmenté par les évènements de cet après-midi tumultueux. Il était rare dans notre culture de créer le débat autour de ce genre de sujets. Tacitement, il était devenu soudainement tabou. J’attendis patiemment l’heure du coucher pour intercepter ma sœur afin d’avoir une conversation sérieuse avec elle :

_Moi : Ouly, dis-moi que tu n’es pas derrière cette histoire, et que tu ne t’es pas abaissée à piquer le mari d’autrui !

Elle était tranquillement assise devant son miroir, à se démaquiller consciencieusement. Elle se livrait à ce rituel, à chaque soir. Elle soupira d’un air exaspéré, puis me répondit :

_Oulimatou : Je n’ai pas de comptes à te rendre, petite. Occupe-toi de tes affaires. Douma sa morom (=Je ne suis pas ton égale).

_Moi : Certes. Mais j’exige de connaitre la vérité. A cause de toi, nous allons être la risée du quartier, donc je me sens concernée.

_Oulimatou : Tu es vraiment culottée, toi ! Juste parce que Mademoiselle est « l’instruite » de la famille, elle se croit tout permis. Cherche le succès à ta façon, et laisse-moi décider librement de la manière dont je vais accéder au mien. Et que ça soit la dernière fois que tu t’immisces dans ma vie privée. Capiche ?

« Capiche » était le seul mot italien qu’Ouly connaissait, suite à une vielle série nommée « Terra Nostra », et elle l’utilisait à tort et à travers. C’était juste ridicule ! Enervée, et blessée dans mon orgueil, je me suis enfouie sous mes draps en la maudissant et en la traitant intérieurement de « sale égoïste ». Ma cousine Zeinabou, en éternelle gardienne de la paix, observait la scène en silence, et attendit qu’Ouly aille faire un tour aux toilettes pour me dire :

_Zeinabou : Souadou, reste en dehors de cela, veux-tu ? La seule erreur qu’a faite Ouly, c’était d’aller retrouver cet homme dans cet appart. Mais sinon, elle a parfaitement le droit de le fréquenter. Il est un musulman et il a droit à quatre femmes. Où est le problème ? Sa femme n’avait qu’à bien s’occuper de lui, sinon il ne serait pas allé voir ailleurs !

J’hallucinais littéralement. Zeinabou venait de confirmer mes doutes. Ouly s’était vraiment entichée de cet homme marié, et était décidée à l’inciter à lui faire passer la bague au doigt. Je trouvais cela juste répugnant, et les propos de ma cousine qui s’était alliée à la cause d’Oulimatou, m’ont fait sentir comme une extra-terrestre dont le mode de pensée différait carrément de la norme. Ma grande sœur et ma cousine, n’étaient-elles pas censées tracer la voie et me donner l’exemple ? Etait-ce le genre d’exemple, d’acte que je voulais perpétrer ? Subitement, je réalisais qu’un énorme gouffre s’était creusé entre moi et ces deux femmes qui étaient pourtant mes proches, et des piliers centraux de ma vie.

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Quelques semaines passèrent et rien de particulier ne s’était passé dans mon quotidien. L’ambiance s’était plutôt détendue chez moi : le scandale créé par la dame qui accusait ma sœur de vouloir lui voler son mari, n’était plus qu’un vieux souvenir. Toutefois, mon père qui d’habitude ne s’occupait guère de nos allées et venues, avait commencé à vouloir exercer un contrôle sur ma sœur et moi. Il redoublait d’attention quant à nos fréquentations, et n’y était pas allé par quatre chemins pour signifier à ma sœur qu’elle devait désormais se tenir coite si elle tenait à se trouver un bon mari. J’espérais pour elle que le message était passé, et qu’elle avait arrêté de fréquenter en cachette le mari d’autrui. C’était une attitude que je déplorais pour la simple et bonne raison que ça ne me plairait aucunement si une autre femme essayait de faire tomber mon mari sous son charme.

Malgré ces quelques problèmes familiaux, je restais toujours autant investie dans mes études, contrairement à Kéba qui préférait consacrer ses heures creuses à sa passion : le basket-ball. C’était d’ailleurs la seule source de conflit de notre couple, à part cela, tout se passait à merveille. Nous filions un parfait amour de jeunesse. Nous apprenions à mieux nous connaitre, au fil du temps, et je me surpris à m’attacher considérablement à lui. J’attendis que les compositions du premier semestre soient passées pour enfin lui offrir ce petit plaisir qu’il n’arrêtait pas de me quémander depuis fort longtemps.

Oui ! J’étais enfin prête à dompter ma peur, et à me rendre chez lui pour connaitre sa famille. Après tout, ce n’était qu’une simple petite formalité. Nous ne vivions pour le moment qu’une simple amourette d’adolescents, et continuer à repousser l’échéance ne ferait que le frustrer.

Je m’en rappellerai toujours : c’était un mercredi, et je m’étais habillée avec le plus grand soin, et maquillée discrètement afin de paraitre sous mon meilleur jour. A la fin du cours, Kéba m’attendait comme à son habitude, sur le pas de la porte, entouré de ses copains. Dès qu’il me vit, il vint à ma rencontre et me dit :

_Kéba : Tu es toute en beauté, dis donc. C’est pour moi, tout ça ?

_Moi : Dans tes rêves ! On y va ?

Il hocha la tête, tout en agrippant ma main. Main dans la main, nous marchions lentement, et je ne pus m’empêcher de l’inonder encore une fois de questions.

_Moi : Tes deux sœurs s’appellent bien Ndéye et Yacine, c’est bien cela, hein ?

_Kéba : Ouais ! Ndéye est l’ainée. Elle est mariée, mais comme elle est infirmière à l’hôpital Principal, elle vient souvent manger à la maison. Quant à Yacine, c’est celle qui vient avant moi. Mais c’est Ndéye ma grande amie, elle est comme ma deuxième maman. Je suis sûre qu’elle va t’adorer !

Il avait l’air d’adorer ses grandes sœurs, vu comment il parlait d’elles de manière passionnée. Pourvu que ses sœurs soient à son image. Je ne supporterai pas qu’elles me regardent de haut ou qu’elles me méprisent. Très vite, nous étions arrivés chez lui : une grande maison blanche, à la construction classique. Elle différait largement de la mienne. Je scrutais discrètement le décor. Ladite Yacine ne tarda pas à venir à notre rencontre. Elle était très pimpante, ce qui m’intimida dans un premier temps, mais sa nature joyeuse me mit de suite à l’aise.

_Yacine : C’est donc toi la fameuse Souadou ? Eh bah, mon petit frère chéri m’a tellement parlé de toi que j’ai l’impression de te connaitre.

Je souriais timidement tout en conversant avec elle. Finalement, je m’étais faite un sang d’encre pour rien. Tout allait très bien se passer. Yacine me servit à boire, tout en me disant :

_Yacine : J’espère que tu n’as pas trop faim. Nous attendons Ndéye pour manger. Elle ne va pas tarder.

Pour faire passer le temps, Yacine me montra ses albums photos, où je pus la voir avec Kéba jouer dans des parcs d’attractions de Paris. Je pense que ces lieux devaient être le fameux Disneyland Paris dont j’entends souvent parler. Ils étaient bien chanceux de pouvoir voyager à chaque été ! Pendant une fraction de seconde, je leur enviais leur position sociale. Un quart d’heure environ passa, et quelqu’un sonna finalement à la porte. Kéba s’empressa d’aller ouvrir, et revint flanqué d’une femme approchant la trentaine, en m’annonçant :

_Kéba : Soua, voici enfin Ndéye ma grande sœur chérie.

Je lui fis un grand sourire quand celui-ci resta en travers de ma gorge, dès que je reconnus ladite Ndéye, qui était nulle autre que la dame venue se plaindre quelques semaines auparavant que ma sœur tentait de briser son ménage, en fréquentant son mari.

A suivre

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