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07

Partie 7 :

Sous le coup de la stupeur, j’ai bêtement éclaté de rire. Ainsi donc, les choses allaient réellement se concrétiser entre Oulimatou et ce fameux Badou ? ça n’a pas suffit à ma sœur de semer le discorde dans le ménage d’autrui, il lui a fallut aussi agir de telle sorte à faire subir dans le futur les méfaits de la polygamie à la pauvre Ndéye. Je ressentais une sincère peine pour la principale concernée. Jamais je n’aurais cru dans le passé, que l’annonce du mariage de ma grande sœur me mettrait dans un tel état de tristesse et de désolation. Je jetais un regard interrogateur à Ouly, qui m’ignorait manifestement. Depuis cette nuit où je l’avais sermonnée sur le fait de s’amouracher d’un homme marié, nous étions en froid. Nous nous adressions à peine la parole. Elle disait tout haut à qui voulait l’entendre que j’étais une petite insolente, tandis que je pensais tout bas qu’elle n’était qu’une sale égoïste doublée d’une briseuse de ménage.

_Ma mère : Souadou, c’est à toi que je m’adresse ! Tu es devenue sourde ou quoi ?

Au lieu de répondre à la question de ma mère, j’ai apostrophé Oulimatou :

_Moi : Est-ce vrai, Ouly ? Tu vas aller vraiment au bout , et anéantir la vie d’une pauvre jeune dame qui ne t’a rien fait, qui était très heureuse avec son mari avant ton apparition ? Ne l’as-tu pas donc bien observée quand elle est venue ici ? Elle était au bord des larmes !

J’ai précipitamment détourné mon regard du côté de ma mère pour sonder sa réaction face à mes propos. Elle avait l’air surprise par ma prise de position.

_Moi : Et toi, Yaye (=Maman), vas-tu la laisser faire sans rien dire ? Vas-tu délaisser ta piété, ta générosité et ton grand cœur au profit de noces d’emblée maudites ?

Ma cousine Zeinabou, scandalisée par mes dires, s’était mise à pousser des exclamations féroces, en mettant sa main devant sa bouche, comme il était de coutume de le faire lorsque quelqu’un parlait d’une chose horrible. Mais je n’en avais cure, j’ai continué dans ma lancée en vociférant :

_Moi : Hein, Yaye ? Réponds-moi.

En guise de réponse, j’ai eu droit de la part de ma mère, à des coups violents donnés par le biais de son chapelet. Alertée par mes cris, mon frère Papiscko est sorti de sa chambre pour venir à ma rescousse. Je suis allée me réfugier derrière lui. Sachant pertinemment qu’en sa présence, personne n’oserait toucher à un seul de mes cheveux, j’en ai profité pour déverser ma bile sur Oulymatou, tout en étant incapable de retenir mes larmes amères.

_Moi : Je te hais ! Je te hais ! Je te déteste du plus profond de mon être. Non seulement tu vas briser le foyer de Ndéye, mais aussi par ta faute, Kéba et moi risquons de nous séparer. Tu n’es qu’une égoïste. J’espère que Badou te rendra malheureuse et te fera subir le même sort avec une fille âgée à peine de 15 ans. Ainsi, tu sauras ce que ressent Ndéye.

Ma mère a dû croire que j’étais subitement prise d’une crise de démence, vu son air halluciné.

_Ma mère : Mais enfin, de quoi parle-t-elle ? Qui est Ndéye ? Je n’y comprends rien à vos histoires d’adolescents là. Réglez-ça entre vous, moi je ne compte pas m’y immiscer. Sache en tout cas Souadou que ce mariage se fera avec ou sans ton consentement. Tu es la plus jeune dans cette maison, tu n’as donc absolument pas ton mot à dire. Badara est un homme bien et jouit d’une très bonne situation. Il a le droit de prendre autant de femmes qu’il le souhaite.D’ailleurs, je le comprends parfaitement : sa femme doit être rudement dérangée pour venir se plaindre chez nous.

Sur ces mots, ma mère s’en est allée tranquillement rejoindre sa chambre. J’avais la vue brouillée par les larmes, et j’avais subitement le vertige. Je me refusais à croire que tout cela m’arrivait. Si ce mariage se faisait, je pouvais tout aussi bien dire adieu à ma relation avec Kéba. Comment pourrais-je espérer une relation durable avec lui si sa famille avait d’ores et déjà une dent contre la mienne ? Il ne faut pas rêver non plus ! Papiscko me prit la main comme à un enfant, et me fit entrer dans sa chambre. Il me fit asseoir sur son matelas à même le sol, et me tendit un mouchoir pour que je puisse essuyer mes larmes abondantes. Je m’entendais assez bien avec mon frère (en tout cas mieux que Ouly) mais il était de nature très jaloux, et super protecteur, ce qui expliquait mes appréhensions quant à l’idée de tout lui déballer. Mais je devais impérativement me trouver un(e) allié(e) dans cette maison, au risque de devenir folle.

_Papiscko : Explique-moi ce qui se passe. Tu connais la femme qui était venue l’autre jour voir Papa ?

En reniflant, je lui répondis :

_Moi : Oui. C’est Ndéye : la sœur de mon petit ami Kéba.

Il déglutit péniblement, partagé entre sa jalousie liée à son statut de grand frère, et son désir de compréhension rationnelle.

_Papiscko : Et cette Ndéye sait donc que tu es la petite sœur d’Oulimatou ?

_Moi : Oui. Elle vient de l’apprendre.

Il poussa un soupir désolé, et me dit contre toute attente :

_Papiscko : Sèche tes larmes, petite sœur. Ce n’est pas ta faute si le destin a choisi de faire croiser les chemins de vos deux sœurs respectives. Mais ne continue pas non plus à foncer droit vers le mur : tu sais très bien que ce sera compliqué de continuer cette relation avec lui.

Il n’avait pas encore terminé de me prodiguer ses conseils qu’Ouly fit apparition dans la pièce. Je me refusais à la regarder, dégoûtée par sa vue. Tout ceci était de sa faute. J’étais moi aussi peut-être un peu égoïste sur les bords, mais il n’en demeurait pas moins qu’elle restait l’élément déclencheur de tous mes problèmes. Elle s’adressa à Papiscko :

_Ouluy : Comment aurais-je pu savoir que l’homme que je venais de rencontrer était en fait le beau-frère de son Kéba ? Et puis je ne savais même pas qu’elle sortait avec ce petit morveux. Aux dernières nouvelles, elle était avec Thierno, un étudiant de l’UCAD. Tu as vraiment dégringolé Soua : passer d’un étudiant à un lycéen. Waow. T’as fait fort !

Enragée, je lui répondis sur le coup de la colère :

_Moi : Tu n’as pas de leçons à me donner. Tu es très loin d’être l’exemple parfait de la grande sœur modèle.

Elle entreprit de sortir de la pièce et me dit :

_Ouly : Si Kéba était un homme mûr, j’aurais pu me retirer et faire marche arrière. Mais je ne vais pas sacrifier ma relation avec Badou pour une amourette de jeunes. Il est grand temps que tu cherches un vrai homme et que tu arrêtes de batifoler avec des gamins. Tu n’as plus douze ans. Tout ceci est la faute de Maman, elle t’a beaucoup trop choyée.

Nous en sommes restées là pour cet après-midi, et j’ai boudé notre chambre commune pour dormir dans le salon. J’avais refusé de dîner, et d’adresser la parole à ma mère, qui pour une fois, n’a pas pris ma défense. Pour noyer ma peine, je me suis réfugiée dans la relecture de mes leçons, que je connaissais pourtant déjà par cœur.

Nous étions malheureusement au mois de décembre lors des faits, et puisque étant en vacances, je ne pouvais voir Kéba en cours. Je ne savais donc pas s’il était déjà au courant de la bombe qui s’apprêtait à éclater dans la vie de sa sœur. Je n’étais pas bien placée pour le dire à son frère, qui s’empresserait de le lui annoncer. Ce connard de Badou n’avait qu’à s’en occuper. J’espérais profondément que Ndéye lui jetterait de l’eau bouillante à la face, pour le remercier de sa « loyauté ». Le jeudi suivant, jour du mariage, j’ai prétexté devoir réviser chez Maréme ma meilleure amie d’enfance qui passait aussi le bac, afin de fuir l’atmosphère festif de la maison. Dès que j’aperçus les émissaires de Badou se diriger dans le salon, j’ai détalé à toute vitesse. Je suis restée chez Maréme tout l’après-midi, et je me suis finalement décidée à retourner à la maison quand le crépuscule s’est pointé.

Nul besoin qu’on me le dise pour savoir que le mariage religieux avait été scellé. Quelques invités s’étaient encore attardés à la maison, et mes tantes maternelles s’étaient installées dans la cour pour se livrer à leurs piailleries.

Oulimatou, assise au milieu d’elles, rayonnait de joie, et je ressentis des pincements au cœur. J’aurais dû être à ses côtés pour assister à cet événement décisif de sa vie, au lieu de bouder comme une fillette. Mais je n’étais pas fâchée contre elle à cause de ma probable rupture avec Kéba, mais plutôt à cause de son matérialisme et son obstination à vouloir coûte que coûte épouser un richard, peu importent les torts causés à une tierce personne. Pour moi, c’était tout simplement faire preuve d’un manque d’empathie.

Mes tantes n’arrêtaient pas de me réprimander pour avoir quitté la maison tout l’après-midi, mais c’était le dernier de mes soucis. Je voulais tout juste m’enfermer dans ma chambre afin d’oublier tous mes soucis. Je me demandais si Kéba savait que sa sœur devrait maintenant partager son mari avec une autre. Je lui avais envoyé deux ou trois sms dans la journée, qui étaient restés sans réponses. Etait-ce la fin de tout ce que nous avions réussi à construire jusque-là ?

Lasse de me ressasser tous les événements de ces derniers jours, mon esprit embrumé commençait à somnoler lorsque mon portable sonna. Je vis le numéro de Kéba s’afficher, et aussitôt mon cœur s’emplit de joie. Je décrochais l’appel avec ma voix la plus joviale possible :

_Moi : ça va mon chéri ? Tu m’as abandonnée, dis donc !

Une voix qui n’était pas celle de Kéba me répondit âprement.

_La voix : Ce n’est pas Kéba. C’est Ndéye. J’ai une petite commission pour toi.

Elle avait une voix froide qui me donnait la chair de poule. Je savais au fond de moi qu’elle avait sûrement passé la journée à pleurer toutes les larmes de son corps.

_Moi : Ecoute Ndéye, je n’ai rien à voir avec cette histoire. Ça ne me concerne pas puis…

Elle m’interrompit sauvagement :

_Ndéye : Ecoute moi bien attentivement. Dis à ta saleté de sœur qu’au cas où elle ne le saurait pas, mon mari avait signé la monogamie en mairie. Techniquement, et juridiquement, il n’a pas droit à une seconde épouse. Fais savoir à ta sœur qu’elle a peut-être eu un mariage religieux, mais qu’elle sache que jamais au grand jamais son mariage ne sera reconnu légalement. Elle ne pourra jamais se faire délivrer un certificat de mariage. D’ailleurs, je les poursuivrai en justice tous les deux. Tôt ou tard, je mettrai fin à ce mariage.

Clic. Ndéye l’hystérique avait raccroché. J’étouffais un hoquet de surprise. A suivre.

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