08
Partie 8 :
J’avais passé la nuit à me tourner et à me retourner dans tous les sens dans mon lit. « Mon mari avait signé un contrat de monogamie en mairie….Elle ne pourra jamais se faire délivrer un certificat de mariage… D’ailleurs je les poursuivrai en justice tous les deux … », telles étaient les phrases qui résonnaient dans mon esprit, tel un refrain d’une chanson en vogue. Je n’avais pas eu le courage à aller cracher à la figure de ma sœur ces mises en garde. En outre, rien ne me garantissait que les propos tenus par Ndéye fussent véridiques. N’étaient-ils pas tout droit sortis de l’imagination d’une Ndéye jalouse, blessée dans son orgueil et prête à tout pour faire sombrer ce mariage tout récent ?
Avant que je ne m’endorme, ma mère est venue me retrouver dans ma chambre pour m’exprimer tout son mécontentement et sa désapprobation face à ma réaction qu’elle jugeait « puérile » et indigne de l’éducation qu’elle m’avait donnée depuis le bas âge.
_Ma mère : J’ai toujours veillé à mettre tous mes enfants sur le même piédestal, de telle sorte que vous vous sentiez égaux. Je ne voulais provoquer entre vous ni de sentiment de jalousie, ni de complexe d’infériorité. C’était le meilleur moyen pour vous rendre proches et soudés. Mais ton comportement d’aujourd’hui m’a déçue au plus haut point, Souadou. Agir comme si ce mariage était celui d’une vulgaire étrangère ! Tu n’as même pas honte !
_Moi : Pourquoi devrais-je avoir honte de moi, Yaye ?Oulimatou m’a clairement fait comprendre qu’elle s’en foutait de mes opinions, et m’a explicitement demandé de ne pas me mêler de sa vie. Je ne fais que suivre sa demande. Je reste en retrait, et agis en tant que spectatrice, conformément à ses souhaits.
_Ma mère : Ah oui ? Et pourtant elle m’a affirmé que tu lui en voulais juste parce que sa coépouse est la sœur de ton petit ami. Petit ami qui ne s’est d’ailleurs jamais présenté à la maison, et qui, si j’en crois les dires, n’a d’autre passe-temps que de jouer à la baballe. Que peut-il t’apporter ? Est-ce qu’il mérite que tu t’éloignes de ta sœur, et de ta famille ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Réfléchis à tout cela Souadou et reprends tes esprits. Ne me déçois pas, Thiaat.
_Moi : N’importe quoi ! Je ne lui en veux pas à cause de Kéba, puisque tout ceci n’est que le fruit du hasard. Je fustige juste son comportement mesquin : elle s’en fout royalement de causer de la peine à une pauvre innocente, en lui volant son mari.
Ma mère, qui jusque-là, essayait de me prendre par les sentiments en employant son ton le plus doux, a brusquement changé de tactique en se mettant littéralement à crier :
_Ma mère : Tu es vraiment l’avocate du diable. Elle n’a volé le mari de personne. Elle est une épouse tout aussi légitime que ladite Ndéye. La polygamie date de l’époque de tes ancêtres, et ce n’est pas une petite fille comme toi dont les poils pubiens commencent à peine à pousser, qui pourra changer l’ordre des choses. Ne m’énerve surtout pas ! Réconcilie-toi au plus vite avec ta sœur, sinon j’en parle à ton père, et tu connais la suite….
Sans attendre ma réponse, ma mère s’en est allée d’un pas vif. Elle venait de toucher un point sensible. Elle savait comme m’atteindre, la vieille ! Je savais mieux que quiconque que si elle en parlait à mon père, il serait capable de m’exiler au Waalo, ou me déscolariser. Même si je respectais l’honorable homme qui me servait de père, je connaissais son mauvais tempérament. A chaque fois que je fautais (surtout du temps de mon adolescence rebelle), il m’envoyait pendant tout l’été au village. De plus, il n’était pas particulièrement fan de l’école. Dans sa mode de pensée traditionnelle et « archaïque », une femme, par essence, était appelée à se marier, gérer son foyer et s’occuper de son gosse. D’ailleurs, il scandait partout que : « Du moment où une femme sait lire, écrire, et faire des calculs, cela suffisait amplement. Nul besoin de pousser le bouchon plus loin en essayant de décrocher le baccalauréat ou de poursuivre des études supérieures. L’école rend les femmes trop indépendantes et insoumises.».
Oulimatou n’a pas eu à batailler pour continuer ses études, car elle n’était tout simplement pas faite pour l’école. Elle passait son temps à dormir en classe. Quant à moi, avec l’aide de mon grand frère Papiscko, et l’intervention de quelques-uns de mes oncles, j’avais pu convaincre mon père de me laisser entrer dans l’ère du lycée, après l’obtention de mon brevet.
Bref, j’avais très peu dormi cette nuit-là, et à mon réveil, des cernes avaient naturellement élu domicile au creux de mes yeux. J’étais fatiguée, et ma tête victime d’une migraine, était aussi lourde qu’une tonne. A ma grande surprise, j’ai trouvé Ouly au salon, affalée devant la télé. J’avais cru qu’ils consommeraient leur mariage dès hier-soir aussitôt que le mariage religieux serait proclamé, mais je m’étais apparemment trompée sur toute la ligne. Mon regard croisa le sien, et une vague de culpabilité m’envahit. Je détestais me prendre la tête avec qui que ce soit, et encore moins avec ma sœur, même si nous n’avions jamais été proches depuis toutes petites. Je me suis raclée la gorge, et en faisant un effort presque surhumain pour endormir mon ego démesuré, je lui dis :
_Moi : Félicitations pour ton mariage. J’espère sincèrement que ton mari te rendra heureux.
Elle me sourit : la hache de guerre était enterrée.
_Ouly : Merci, sœurette.
Elle observa un moment de silence, puis ajouta :
_Ouly : Je sais que ça a dû être dur pour toi, mais tu dois me comprendre, Soua. Toi et moi, on est différentes. Grâce à tes études, tu arriveras surement à te trouver un boulot. Quelle autre issue pour moi qui n’a même pas le Certificat d’Etudes Elémentaires ? Je prends de l’âge, et je me dois de me marier, donc je n’ai pas le temps à faire la fine bouche. Tu crois que je n’aurai pas aimé me marier avec un jeune que je ne partagerai avec aucune autre femme ? Nulle femme n’aime partager son mari.
_Moi : Mais il y’a pleins d’autres hommes. Ce n’est pas ce qui manque !
_Ouly : Oui, mais ils n’épousent plus quiconque. Tout ce qui les intéresse, ce sont les galipettes et les histoires sans lendemain. Badou m’offre confort et sécurité. Que demander de plus ? De plus, Badou m’a promis de me faire ouvrir un salon de coiffure. Je pourrais alors gérer mon business à ma guise, et ainsi aider les parents. Toi-même tu connais la situation à la maison, ça ne va pas fort….
Bizarrement, cette conversation à tête reposée avec Ouly, sans cris, disputes et reproches, m’a permis d’y voir plus clair. Je comprenais ses raisons, même si je n’approuvais pas. Je n’avais pas perçu les choses sur cet angle. Je savais juste que mes principes ne m’auraient pas autorisée à m’immiscer au sein du foyer d’une autre femme, et à lui ravir la vedette en lui piquant son époux. En repensant à l’appel de la veille de Ndéye, je tins quand même à mettre en garde ma sœur :
_Moi : En tout cas, fais-bien attention, parce que Ndéye n’est pas disposée à coopérer en vous fichant la paix. Et essaie aussi de vérifier ce que Badou avait signé avec elle lors de leur contrat de mariage. J’ai un très mauvais pressentiment.
_Ouly : Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne me laisserai pas du tout faire. Ne sais-tu pas que la polygamie a un goût poivré assez excitant ? Elle ne fera que me pousser à donner le meilleur de moi-même dans mon ménage.
Humm, telle que je la connaissais, Oulimatou la tigresse n’avait pas encore dit son dernier mot. A la guerre, comme à la guerre. Je ne comptais nullement m’y mêler, tout ce qui m’intéressait, c’était d’essayer de sauver mon couple des ravages de la tempête.
J’avais passé les derniers jours de mes vacances de décembre à relire en boucle mes cours. Je n’avais eu AUCUNE nouvelle de Kéba. Mes innombrables textos et appels manqués restaient sans réponses. Kéba faisait le mort, sinon comment expliquer son silence délibéré ? Son portable sonnait dans le vide, et Monsieur prenait un malin plaisir à ne pas me répondre. J’étais assez déçue par son comportement : s’il pensait que la meilleure chose à faire après la survenue de toute cette histoire, c’était de mettre fin à notre relation, il aurait pu avoir le courage de me le dire. Son comportement puéril revêtait aussi un caractère illogique. Il avait beau m’éviter, mais nous nous verrions tôt ou tard à la reprise des cours en décembre. Prenant mon mal en patience, et voyant que tous mes appels tombaient maintenant sur sa boite vocale, mon ego en avait pris un coup, et j’avais donc décidé à mon tour de bouder dans mon coin.
Contre toute attente, Kéba ne vint pas en cours au premier jour de la reprise. Ni au deuxième, ni au troisième… Toute la semaine passa sans que Monsieur daigne se pointer au lycée. Je commençais très sérieusement à m’inquiéter. Au bout d’une semaine et demi d’absence, je pris résolument mon courage à deux mains, et décida d’aller chez lui quémander des nouvelles, même si je n’y étais pas la bienvenue. En croisant les doigts, je priais fort pour ne pas y trouver Ndéye. Je n’avais pas la tête à être prise en plein milieu de cette histoire qui ne me concernait en aucun cas. J’ai sonné, et leur ménagère appelée communément « bonne » dans le jargon populaire sénégalais, ouvrit. Je la connaissais, pour l’avoir croisée plusieurs fois faire ses emplettes à la boutique de Kalidou. Elle s’appelait Dibor, et était d’origine sérère. Son visage s’éclaira, à ma vue :
_Dibor : Comment-tu vas ?
Elle avait un accent sérère fort drôle, et je me retins pour ne pas rire, en repensant aux fois où Kéba l’imitait à merveille.
_Moi : Bien, et toi ? Kéba est là ?
Ma question eut étrangement le don de la rembrunir. Elle referma la porte derrière elle, et me dit à voix basse :
_Dibor : Marchez avec moi, en direction de la boutique. Si mes patronnes me voient discuter avec vous, je suis dans la merde.
Hein ? Tout cela m’intriguait et je piaffais d’impatience. Que pouvait signifier tout cela ? Où était mon Kéba ?
A quelques pas de la maison, loin des regards indiscrets, Dibor m’avoua enfin :
_Dibor : Je suis désolée de te l’apprendre, Souadou, mais Kéba est parti.
_Moi : Parti ? Parti où ?
_Dibor : Il est parti aux Etats-Zolis.
Dibor, qui n’avait sûrement jamais posé les pieds sur les bancs d’une école, ne savait pas correctement prononcer « Etats-Unis ». J’en aurais bien rigolé, mais je n’avais pas le cœur à sourire. Ma poitrine était en lambeaux, et mon cœur avait subitement cessé de battre. Je ne pouvais croire que Kéba soit parti. Parti sans un adieu, parti sans un dernier câlin. Je n’entendrais plus donc son rire si cristallin ? Non. Je me refusais à le croire.
_Dibor : Détrompez-vous, il a voulu vous joindre pour vous l’annoncer, et vous revoir avant de partir mais sa mère et Ndéye ont confisqué son portable. Elles surveillaient ses allées et venues comme un gamin.
Effondrée, j’ai éclaté en sanglots et je n’ai pu m’empêcher de crier toute ma rancœur :
_Moi : Ce n’est pas une raison ! Il aurait pu emprunter un téléphone et m’appeler. S’il le voulait vraiment, il m’aurait appelée.
_Dibor : Il faut le comprendre. Il était pris au piège. Sa mère connaissait sa passion pour le basket. Ce voyage tombait à pic : c’était le seul moyen de vous éloigner. Mais je vous assure qu’il vous a défendu quand elles lui ont formellement interdit de vous fréquenter. Il faut le comprendre. Kéba est quelqu’un de bien…
J’en avais assez entendu. Je lui ai dit au revoir en la remerciant. Mes larmes continuaient de couler, toujours aussi intarissables. Je ne voyais plus le paysage, et n’entendais plus les klaxons des voitures et le brouhaha du marché animé de Sandaga. « Kéba est parti, Kéba est parti… ». Je me le répétais, en marchant, comme une folle à lier. Les passants devaient me prendre pour une échappée de l’asile psychiatrique de Fann. Je n’essayais même plus de retenir me larmes qui coulaient à flots.
En état de choc, je ne sentis pas un passant me tirer par la main et m’entrainer dans un coin reculé. Devant moi, se tenait debout Yoro bah qui, d’un air circonspect, examinait mes traits à travers mon visage baigné de larmes, en m’exhortant au calme.
A suivre
