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06

Partie 6 :

Je ne pouvais le croire. Je rêvais debout certainement. Je n’allais pas tarder à émerger de ce sommeil cauchemardesque, le corps en sueur, et le cœur battant follement. Ceci ne pouvait être qu’un mauvais rêve, voire un canular. Quoi d’autre, sinon ? De tous les milliers d’habitants de Dakar, il fallait que la sœur de mon petit ami soit faite cocue, par la faute de ma propre sœur ?! Quel manque de bol ! Le destin était cruel, et le hasard n’existait malheureusement pas. Après cette série de violentes émotions allant de la surprise à la consternation, j’ai essayé de reprendre mes esprits en me levant pour saluer affablement Ndéye. Je me surpris à prier intérieurement pour que celle-ci ne me reconnaisse pas. Mais c’était peine perdue. L’expression austère de son visage, et sa main qu’elle me tendit du bout des doigts, au lieu de me faire la bise sur la joue que je lui tendais, mirent fin à mes fausses illusions. Tout comme moi, Ndéye m’avait reconnue, dès le premier coup d’œil. Je me rassis péniblement sur le sofa, me sentant toute petite et rabaissée, sous les regards surpris de Kéba et de Yacine qui n’avaient pas saisi la soudaine froideur de leur sœur aînée. Kéba, gêné, crut judicieux de rompre le silence pesant :

_Kéba : Ndéye, toi qui avais si hâte de rencontrer la fameuse Souadou, eh bah, là-voilà !

_Ndéye : Oui ! Oui ! Mais nous nous sommes déjà rencontrées, n’est-ce pas ?

Son « n’est-ce pas ? » lancé d’un air insolent, n’était ni rhétorique, ni adressé à Kéba, mais plutôt à moi. J’eus subitement envie de prendre mes jambes à mon cou, et de déguerpir loin de cette ambiance tendue. J’avais l’impression d’assister à un procès, où j’étais jugée d’emblée coupable, alors que je n’avais jamais posé les pieds sur les lieux du crime. J’eus un sursaut d’égo qui me ragaillardit, et je lui répondis clairement en veillant à la regarder droit dans les yeux :

_Moi : Effectivement, nous nous sommes déjà croisées.

J’attendais d’un air résigné qu’elle daigne enfin à déballer toute l’affaire, mais apparemment Madame avait plutôt opté pour la carte du silence. Elle ne prit pas la peine de continuer notre conversation ponctuée de sous-entendus. Elle sortit du salon, sa sœur Yacine, sur ses talons. Allez savoir ce qu’elle allait lui raconter derrière mon dos ! Bizarrement, sur le coup, je n’en voulais pas du tout à Ndéye de son comportement.

Après tout, qui pourrait blâmer une femme jalouse qui constatait que le foyer qu’elle avait bâti était en train de lui filer entre les doigts, par la faute d’une arriviste, venue de je ne sais où ? J’éprouvais plutôt un ressentiment envers ma propre sœur qui n’avait aucun scrupule à briser le ménage d’un jeune couple, aveuglée par sa quête de réussite sociale et matérielle. La voix rauque de Kéba me tira de mes pensées :

_Kéba : Ne t’inquiète pas de l’accueil peu chaleureux de Ndéye ma chérie. Elle doit sûrement être fatiguée par la masse de travail à l’hôpital.

Sous le ton de la confidence, il poursuivit en chuchotant :

_Kéba : Et puis, récemment elle a eu des soucis de couple avec son mari. Elle est même venue s’installer à la maison pour quelque temps. J’espère juste que tout ceci va se régler au plus vite, car je n’en peux plus de voir ma grande sœur si joviale devenir une petite peste grincheuse et acariâtre.

Les révélations de Kéba, loin de me rassurer, n’ont fait qu’augmenter mes inquiétudes. Cela ne présageait rien de bon. Si son mari n’avait pas hésité à la laisser partir en retournant chez ses parents, au lieu de la retenir, c’est qu’il y’avait anguille sous roche. Un homme amoureux ne laisse jamais une femme partir, et s’éloigner de lui. Quand un homme ne prend pas la peine de vous retenir, décampez au plus vite les filles ! Cela veut tout simplement dire qu’il ne tient pas assez à vous, et/ou il a trouvé une autre. C’est triste à dire, mais cela reste mon opinion basée sur des constatations personnelles. Bref, je posais enfin à Kéba la question qui me taraudait l’esprit :

_Moi : Dis-moi, cela fait combien de temps que Ndéye est mariée à cet homme ?

_Kéba : Presque deux ans. Tu te rends compte ? Même pas encore deux ans de mariage, et cet idiot va déjà chercher ailleurs. Ma sœur ne m’a pas tout raconté dans les détails, par pudeur, mais j’ai surpris quelques bribes de ses conversations avec Maman et Yacine.

Oh mon Dieu ! Oulimatou, qu’as-tu fait ? Il fallait que je m’entretienne au plus vite avec la tête de mule qui me sert de sœur, mais avant toute chose, il fallait absolument que j’explique la situation à Kéba avant que sa sœur ne me devance. Dieu merci, Ndéye avait eu assez de maturité et de recul pour ne pas me créer des histoires devant son frère, mais mon intuition me soufflait qu’aussitôt je serais partie, elle s’empresserait de tout lui déballer, à sa manière. Yacine revint au salon, et je compris à son attitude que sa sœur le lui avait brièvement raconté en aparté.

Tout de même, en parfaite maîtresse de maison, elle nous a servis à manger Kéba et moi, en insistant pour que je mange à satiété. L’estomac noué, j’ai pu à peine manger le copieux repas qui nous était servi. Le pauvre Kéba se confondait en excuses devant l’attitude de ses sœurs qu’il disait dûe à leurs problèmes familiaux. Il se disait assuré de leur « affection » à mon égard, et je riais jaune intérieurement, en me demandant quelle tête il ferait quand je lui aurais tout raconté. Qu’allait-il faire ? Prendre aveuglément parti pour sa sœur sans chercher à comprendre que je n’y étais pour rien ? Ou plutôt complétement dissocier cette histoire de ménage à trois et notre couple ? Je n’allais pas tarder à avoir les réponses à la multitude de questions que je me posais. Dès qu’on finit de manger, je pressais Kéba de m’accompagner, prétextant devoir faire une course pour ma mère à Sandaga.

Seule Yacine descendit me dire au revoir, mais en restant sur ses gardes La lueur de sympathie que j’avais décelée dans ses yeux au début de notre rencontre avait disparu au profit d’une méfiance et d’une réserve flagrantes.

Enfin, on put sortir de l’enfer de cette maison, et je n’attendis pas mon reste pour en parler à Kéba.

_Moi : Je dois te parler.

Il pouffa de rire. L’inconvénient avec lui, c’est qu’il ne prenait jamais rien au sérieux. Certes il n’était pas immature de nature, mais il avait le don de m’exaspérer en prenant toujours tout sur le ton de la plaisanterie. Or la dernière chose dont j’avais envie était de rire.

_Moi : Je suis sérieuse Kéba Fall. Je dois te parler.

L’emploi de ses nom et prénom lui mit la puce à l’oreille, et il sut que l’heure n’était pas à la plaisanterie. Nous étions debout sur un trottoir menant vers le lycée, et Kéba me faisait face. Je lui dis d’une seule traite :

_Moi : La femme à l’origine des problèmes de ta sœur et de son mari, est ma sœur Oulimatou. Il y’a quelques jours, ta sœur est venue chez nous à Guédiawaye pour se plaindre de ma sœur auprès de mes parents. C’est là où on s’est rencontrés, même si nous n’avions échangé aucun mot. Donc voilà ce qui explique son attitude froide de tout à l’heure à mon égard.

Kéba ne disait rien. Il continuait à me fixer comme un demeuré. C’était comme s’il essayait de peser le sens de chaque mot de l’annonce que je venais de lui faire. Au bout de quelques minutes, il se décida enfin à réagir :

_Kéba : Tu es sûre de ce que tu me dis, là, Soua ?

_Moi : Bien-sûr que oui. J’ai passé un quart d’heure à l’observer en proie à la colère, expliquer à mon père la situation. Je la reconnaitrai entre mille. C’est bien elle. Et puis, à part ça, qu’est ce qui expliquerait son comportement d’aujourd’hui ? Tu me l’as toujours décrite comme une personne ouverte et sociable, or, je viens de faire la rencontre de la version black de Margaret Thatcher.

J’avais cru que Kéba serait stupéfait, voire enragé contre ma sœur, quand je le lui aurais dit, mais contrairement à mes attentes, il fit preuve d’un sang-froid surprenant.

_Kéba : Ecoute, Soua. Moi je ne veux pas me mêler de tout ça. Et d’ailleurs, toi non plus, tu n’as pas à t’en mêler. C’est leur problème à tous les trois. Laissons les régler leur business comme bon leur semble. Qui sait, peut-être que Badou (=le mari de Ndéye) reviendra à la raison, et viendra bientôt récupérer Ndéye à la maison ? Ne t’inquiète pas, tout va rentrer dans l’ordre.

Il me prit par la main en me faisant un léger sourire, avant de déposer un smack sur mes lèvres. J’admirais son sens de la diplomatie ainsi que son esprit de dépassement.

Franchement, je n’en attendais pas moins de lui. Ce comportement témoignant d’une maturité sans failles me changeait vraiment de celui de mon satané ex. J’espérais juste que Kéba et moi saurions passer le cap, et que notre relation résisterait à cette épreuve de taille. Il me raccompagna prendre mon bus, et durant le trajet, je songeais à l’argument-miracle qui pourrait m’aider à convaincre ma sœur de lâcher la grappe du mari d’autrui.

Ma mère était comme toujours étalée sur sa natte, en s’éventant d’une main, et en égrenant son chapelet d’une autre.

A ses côtés, ma cousine Zeinabou, assise sur une chaise, était occupée à tresser Oulimatou qui elle-même était absorbée par le vernis qu’elle étalait sur ses ongles de manière très professionnelle. Je les saluais distraitement, puis partis déposer mon sac dans ma chambre, tout en me demandant comment je comptais aborder le sujet avec ma sœur. Je suis repartie les retrouver dans la cour, en m’installant prés de ma mère chérie qui avait délaissé son éventail pour me caresser affectueusement la tête. J’adorais profiter de mon statut de « petite dernière » : un lien particulier me liait avec ma mère. Ouli, étant l’homonyme de ma grand-mère paternelle, était le chouchou de Papa, qui lui laissait tout passer. Il ne la réprimandait jamais. D’ailleurs il l’avait à peine sermonnée quand Ndéye était venue se plaindre auprès de lui. Il ne s’était même pas entiché de détails tels que lui demander si véritablement elle s’était fait louer un appartement à la Médina avec cet homme marié.

Je tapais la conversation avec Zeinabou, avec qui je m’entendais mieux qu’Ouly, quand ma mère, qui venait tout juste de terminer ses invocations, m’annonça avec un sourire éclatant :

_Ma mère : Thiat (= Benjamine), ta sœur t’a-t-elle annoncé la bonne nouvelle ?

Voyant que je haussais les sourcils de surprise, elle enchaina :

_Ma mère : Alhamdoulilah (=Dieu merci), mes prières ont enfin été entendues. Un certain Badou a envoyé ses émissaires à ton père pour demander la main d’Oulimatou. Ils ont fixé une date pour célébrer le mariage religieux.

A suivre

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