Chapitre 6
Erynn avait espéré que le temps calmerait ses pensées, que l’atmosphère pesante de son premier jour dans l’entreprise se dissiperait comme une brume matinale, mais il n’en était rien. Au contraire, plus elle essayait de se concentrer sur son travail, plus Kaelen, cet homme imposant, cette présence insoutenable, semblait s’immiscer dans chaque recoin de son esprit. Il était là, partout. Ses yeux la suivaient même lorsque son visage ne l’effleurait pas. Au début, elle se disait que c’était dans sa tête, qu’elle était paranoïaque. Mais très vite, les signes devenaient trop évidents pour qu’elle puisse les ignorer.
La première fois qu’elle l’aperçut de loin, elle crut qu’il s’agissait d’une simple coïncidence. Mais il était là, en haut des escaliers, juste au moment où elle levait les yeux, et il la regardait avec cette même intensité étrange qui la laissait sans voix. Elle détourna le regard rapidement, son cœur battant fort dans sa poitrine. Une gêne tenace s’installait dans ses gestes, un malaise qui, plus elle tentait de l’éviter, plus il grandissait.
Dans les couloirs, pendant les réunions, il semblait toujours être à un coin de la pièce, son regard toujours un peu trop précis, un peu trop perçant. Ce n’était pas normal. Un patron ne devait pas être aussi… présent.
Le pire, c’était qu’elle ne savait même pas pourquoi cela la troublait autant. Après tout, il n’avait rien fait de mal. Pas directement. Mais c’était cette façon dont il la regardait, cette manière dont ses paroles semblaient lourdes de sous-entendus. Comme s’il savait ce qu’elle pensait avant même qu’elle l’ait formulé dans sa tête.
Les jours passaient, et avec eux, la distance qu’elle avait tenté de maintenir entre eux semblait se réduire à chaque instant. Un soir, alors qu’elle quittait le bureau plus tard que d’habitude, elle aperçut Kaelen dans le hall. Il était là, tout près, comme s’il l’attendait. Son regard se braqua sur elle une nouvelle fois, et il s’avança lentement, avec cette prestance qui le rendait presque inhumain.
« Rien à redire sur votre travail, Mademoiselle », dit-il, mais sa voix, pourtant pleine de compliments, portait quelque chose d’autre. Une tension, un poids qu’elle n’arrivait pas à définir.
« Merci », répondit-elle, cherchant à garder un ton neutre, mais quelque chose dans ses tripes lui disait que ce simple échange ne serait pas sans conséquences. Le regard de Kaelen était différent, comme s’il pesait chaque mot, chaque inflexion de sa voix. Il n’y avait rien de simple chez lui, et chaque mot qu’il prononçait semblait chargé d’un sens caché.
Elle savait que quelque chose n’allait pas. Elle sentait son esprit commencer à se perdre dans ce réseau invisible qu’il tissait autour d’elle. Mais elle n’avait pas encore mis de mots dessus.
Les jours suivants, la tension entre eux se cristallisa. À chaque réunion, ses yeux la scrutaient, et chaque fois qu’elle levait la tête, elle les trouvait fixés sur elle, comme un prédateur traquant sa proie. Elle détestait cette sensation d’être constamment observée, mais ce qui l’agaçait encore plus, c’était le fait qu’elle ne pouvait pas savoir pourquoi. Elle se sentait comme une étrangère dans son propre corps, comme une personne prête à exploser sous un poids qu’elle ne comprenait pas.
Elle tenta de lui échapper, de garder ses distances. Elle évitait ses rencontres fortuites, ses moments où leurs regards se croisaient. Mais à chaque fois, il était là, juste là, dans un coin de la pièce, où qu’elle aille. Elle se retrouvait, inévitablement, à tomber dans son orbite.
Et puis, un jour, lors d’une réunion importante avec des clients, Kaelen fit une remarque qui, au départ, semblait anodine. Mais à mesure qu’il parlait, Erynn se sentit de plus en plus mal à l’aise. Il la fixait d’une manière qui la fit se sentir comme une petite fille perdue devant une autorité inébranlable.
« Je suis sûr qu’Erynn a des idées intéressantes à partager sur ce projet », dit-il avec une sorte de confiance absolue, comme s’il avait déjà prévu sa réponse. L’attention de tout le monde se tourna vers elle, et pour un instant, elle ne savait plus où se mettre.
Elle se sentit piégée, comme si la réponse qu’elle donnerait serait déjà jugée avant même qu’elle ne la prononce. C’était une situation qu’elle n’avait jamais vécue auparavant. Ses collègues la regardaient, curieux, attendant qu’elle prenne la parole, mais il y avait une pression supplémentaire qui venait de lui, de Kaelen. Un fardeau invisible.
Elle prit une inspiration Et se lança, essayant de cacher son malaise sous un masque de professionnalisme. « Je pense qu’il est important de… » mais ses mots se perdirent dans l’atmosphère oppressante qu’il avait créée autour d’elle. Kaelen la regardait avec une telle intensité qu’il était difficile de se concentrer sur autre chose. Comme si tout ce qu’elle disait avait un poids bien plus lourd qu’il n’y paraissait.
« Nous reviendrons sur ce point plus tard », dit-il finalement, avant de se tourner vers les autres. Mais quelque chose dans son regard, dans la manière dont il l’avait surveillée, ne pouvait pas être ignoré. Il savait ce qu’il faisait. Et elle savait, au fond d’elle, que ce n’était pas juste une question de travail. Ce n’était pas juste une question de performance professionnelle. C’était quelque chose de plus profond, de plus personnel, mais elle n’arrivait pas à comprendre quoi.
Les jours suivants, son comportement devint encore plus étrange. Kaelen semblait la suivre sans jamais la quitter des yeux, et chaque fois qu’elle tournait un coin, il était là, dans l’ombre, observant. Comme un prédateur patient, calculant le moindre de ses mouvements. Il était omniprésent.
Elle ne pouvait pas le fuir, et elle ne pouvait pas comprendre ce qu’il voulait vraiment. Mais tout dans son attitude, dans la façon dont il la scrutait, lui faisait comprendre qu’il n’avait pas l’intention de la laisser tranquille. Peut-être ne voulait-il même pas la laisser respirer.
Un matin, alors qu’elle était en pause café, il se glissa à côté d’elle. Il n’avait pas besoin de mots. Son simple regard suffisait à faire naître une vague de chaleur dans son ventre. Il se pencha légèrement vers elle, et sa voix s’échappa, basse, presque un murmure.
« Vous essayez de m’éviter, n’est-ce pas ? »
C’était une affirmation, pas une question. Une réalité qu’il imposait.
Erynn sentit une montée de frustration et d’impuissance l’envahir. Elle ne savait pas comment il arrivait à la perturber de la sorte, mais elle ne voulait plus être un jouet dans ses mains. « Je fais juste mon travail », répondit-elle, le regard fixé sur sa tasse, refusant de croiser ses yeux.
Mais Kaelen n’était pas du genre à lâcher prise aussi facilement. « Vous êtes plus que cela, Erynn. Vous le savez aussi bien que moi. »
Les mots s’enroulaient autour de son esprit comme une corde, se resserrant peu à peu. Elle n’avait pas envie de l’entendre. Pas maintenant. Pas à cet instant où elle se sentait si vulnérable. Elle se leva brusquement, mais avant qu’elle ne puisse s’éloigner, sa main se posa sur son bras.
« Ne partez pas. » Sa voix était calme, mais il y avait quelque chose d’implacable dans sa manière de la retenir.
Erynn s’immobilisa, son corps réagissant malgré elle à la proximité de lui. « Je n’ai pas le choix », dit-elle, presque dans un souffle, avant de se dégager et de s’éloigner, sans se retourner.
Mais chaque pas qu’elle faisait, chaque mouvement qu’elle effectuait, semblait la ramener encore plus près de lui. Elle n’avait pas le choix. Kaelen était là. Et plus elle essayait de fuir, plus elle s’enfonçait dans son emprise.
