Chapitre 5
Erynn se tenait devant l’immeuble avec une impression étrange qui la traversait, comme si tout ce qu’elle avait connu jusque-là allait se dissoudre en un instant. Ce n’était pas la première fois qu’elle se retrouvait dans une situation qui la dépassait, mais ce jour-là, elle avait l’impression d’avoir franchi une frontière invisible. Son cœur battait dans sa poitrine avec une rapidité qui n’avait rien de naturel. C’était la première fois qu’elle allait vraiment travailler dans une entreprise aussi imposante, et la perspective de cette nouvelle vie la rendait nerveuse. La façade moderne, les employés qui entraient et sortaient, tout semblait appartenir à un autre monde.
D’un geste mécanique, elle passa une main dans ses cheveux et entra dans le bâtiment, une légère sueur sur le front. Le hall d’accueil était froid, presque clinique dans sa perfection, mais elle n’eût pas le temps de se perdre dans ses observations. Son téléphone vibra dans sa poche, mais elle n’eut pas la force de le sortir. Ce n’était pas le moment pour ça. Il fallait qu’elle fasse bonne impression, qu’elle se concentre sur ce qu’elle était venue accomplir ici, pour sa famille, pour elle-même.
Elle se dirigea vers l’ascenseur avec une résolution qui dissimulait la boule dans son estomac. Ce n'était pas qu'elle était une idéaliste naïve, mais ce genre d’entreprise, avec son côté élitiste et ses employés toujours impeccables, lui paraissait comme un monde parallèle. Un monde dans lequel elle n'aurait jamais dû entrer. Pourtant, la réalité la rattrapa dès l’instant où elle posa un pied à l’intérieur.
Il y avait quelque chose d’inhabituel dans l’atmosphère, une sorte de tension presque palpable qui flottait dans l’air. Comme si tout était parfaitement ordonné, mais qu’une force invisible faisait naître une pression que personne n’osait commenter. Alors qu’elle s’avançait dans le bureau de la direction, son regard chercha instinctivement à capter des indices, à comprendre l’enjeu. Les employés se saluaient poliment, mais il y avait quelque chose de trop poli dans leurs gestes, un manège joué pour ne pas briser l’équilibre fragile de ce qui se tramait sous la surface. Mais rien de tout cela n’arrêta son attention.
C’est à ce moment qu’il entra.
Kaelen.
Il n’était pas comme les autres. Ce n’était pas simplement sa stature, son allure impeccable, ou la prestance qu’il dégageait à chaque mouvement. Il avait ce magnétisme étrange, une présence qui faisait que tout dans la pièce semblait se décaler quand il se trouvait dans le champ de vision. Il n’avait même pas besoin de parler, et pourtant, tout autour de lui semblait s’articuler en fonction de sa volonté. C’était une forme de puissance silencieuse, mais dévastatrice.
Erynn sentit immédiatement son regard se poser sur elle. Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, mais ce n’était pas un frisson de peur. C’était plutôt un mélange d’intrigue, de curiosité, et quelque chose d’encore plus dérangeant qu’elle n’arrivait pas à définir. C’était comme si cet homme la percevait, mais plus que cela, il semblait la comprendre d’une manière que personne d’autre n’avait jamais réussi.
Elle détourna les yeux rapidement, se concentrant sur un point imaginaire dans la pièce pour essayer d’échapper à la pression de son regard. Mais il était là, omniprésent, imposant, et chaque seconde qu’il passait dans la même pièce qu’elle semblait s’étirer et se tordre autour d’elle. Elle se sentait comme une spectatrice de sa propre vie, trop consciente de sa place dans cet espace où elle n’était pas censée être. Elle sentit ses mains devenir moites, mais elle se força à garder son calme. C’était une première journée de stage. Rien de plus. Elle devait juste se concentrer sur l’objectif, oublier tout le reste. Mais ce regard, ce poids lourd qui la suivait, c’était comme une prise insidieuse qui l’enveloppait.
Lorsqu’il s’approcha d’elle, elle leva les yeux et croisa de nouveau son regard. Cette fois, elle n’eut pas la force de le détourner. Il sourit légèrement, un sourire presque imperceptible, mais tellement intense. Il savait ce qu’il faisait. Il savait qu’elle ne pouvait pas lui échapper. Et quelque part, au fond d’elle-même, elle savait qu’elle n’en avait même pas envie. Une partie d’elle était déjà prise dans cet enchevêtrement invisible qui semblait se resserrer autour d’elle.
« Bienvenue, Mademoiselle… » dit-il d’une voix grave, presque intime, comme s’il s’adressait à elle seule parmi les dizaines de personnes dans la pièce.
Il s’arrêta juste devant elle, son regard ne la quittant pas une seconde. Ses yeux étaient d’un bleu perçant, comme une mer calme mais prête à se déchaîner. Elle sentit son cœur se serrer sous son intense attention. « Je suis Kaelen », ajouta-t-il, une légère hésitation, comme s’il voulait la laisser digérer l’information.
Erynn se sentit soudain prise dans une toile qu’elle n’avait pas tissée. Kaelen… Ce nom résonnait dans sa tête comme une cloche. Il n’avait rien de banal. Rien dans la manière dont il avait prononcé son nom, rien dans la façon dont il la regardait, ne lui semblait ordinaire.
Elle tenta de rassembler ses pensées, mais tout semblait un peu flou. Elle avait l’impression de ne pas être présente, de flotter hors de son propre corps. « Erynn », balbutia-t-elle finalement, en espérant que sa voix ne tremblerait pas. « C’est un plaisir. » Mais au fond d’elle-même, elle savait que ce n’était pas un simple plaisir. C’était bien plus que ça.
Il hocha légèrement la tête, son sourire s’élargissant juste assez pour qu’Erynn le sente dans chaque fibre de son être. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans cette simplicité apparente. « Je suis sûr que vous serez une grande aide ici », dit-il, mais ses mots portaient un sous-texte que seul Erynn semblait entendre.
Les minutes qui suivirent se déroulèrent comme dans un brouillard. Kaelen passa d’un groupe à un autre, supervisant, dirigeant, avec cette aisance naturelle qui le rendait presque intouchable. Chaque mouvement de sa part était magnétique, chaque parole marquait les gens autour de lui d’une manière silencieuse mais indélébile. Erynn était incapable de se concentrer sur autre chose que lui. Elle n’avait jamais ressenti quelque chose d’aussi intense. Il n’était pas comme les autres.
Et puis, au moment où elle croyait que tout était redevenu normal, il se rapprocha une nouvelle fois d’elle. Cette fois, il ne parla pas, ne sourit même pas. Il se contenta de la regarder. De cette manière presque impitoyable, comme si tout ce qui se passait dans sa tête lui était parfaitement transparent. Mais ce qui la frappait le plus, c’était l’intensité de son regard, comme une force brute prête à tout engloutir.
« Vous n’avez aucune idée de qui je suis, n’est-ce pas ? » murmura-t-il, presque comme une question. Mais elle savait que ce n’était pas une question. C’était une vérité qu’il posait là, entre eux, une vérité qu’elle n’arrivait pas à saisir.
Les mots, l’intensité de l’air autour d’elle, tout devenait trop lourd. Il y avait une pression qu’elle ne pouvait pas ignorer. Elle allait répondre, mais une main invisible semblait la retenir. La vérité n’avait jamais semblé aussi éloignée. Le mystère de Kaelen était plus épais, plus puissant que tout ce qu’elle aurait pu imaginer.
Il était plus qu’un patron. Il était bien plus que cela. Mais avant même qu’elle ne puisse comprendre ce qu’il signifiait, il disparut. L’écho de ses paroles flottait dans l’air, et Erynn se retrouva, comme paralysée, sans savoir où elle était vraiment, ni ce qu’elle devait faire.
