CHAPITRE 3. LE CALVAIRE
CHAP 3. LE CALVAIRE
Nous prenons un taxi-bus, là,une lumière jaillit en moi.
- Écoute Letti-Love, dis-je, il y a un juge qui a son bureau au grand hôpital de la ville et qui fait des constats de ceux qui viennent blessés. Après il remet un document qui donne accès au tribunal.
- Oui, dit-elle, le juge ne pourra que constater ce que tes enfants m'ont fait. D'ailleurs toi aussi tu es passible de prison, tu es leur complice. Tu as des vandales pour enfants, en plus mal élevés.
Arrivé au grand hôpital, nous sommes dirigés vers le bureau de l'infirmier chef , qui ne s'émeut pas du tout en nous voyant dans ces états . Elle nous accueille dans l'indifférence la plus prononcée et commence à me tarauder avec un questionnement hors mesure. Puis elle me dit:
- Je suis assez éclairé sur l'état de ta petite fille. Voici les modalités : Vous commencez par acheter une fiche à 4.500 francs et vous déposez une caution de 50.000 francs .
- La caution je ne m'y attendais pas. je peux libérer juste pour la fiche, voici 4.500 francs.
- Alors reprend-il , dans ce cas faudrait donner 8.000 francs pour les premiers soins.
- Soigne la , je vous apporte le reste dans un bref délai .
L'infirmier me toise et reprend:
- Papa,sans cet argent nous ne pouvons rien, C'est le règlement. Il y a des lustres que les officiels ne subventionnent pas cet hôpital. Eux et leur famille peuvent mieux se faire soigner à l'étranger et dans des cliniques privées qu'ils ont eux même créé en subtilisant l'aide que les organisations non gouvernementales déposent dans ce grand hôpital.
Je le regarde d'un air déprimé, désappointé, atterré et groggy. Je vois défiler devant moi les images macabres de toutes ces personnes qu'on aurait pu sauvées et qui maheureusement sont passées ad pâtres par la négligence, l'insouciation de cette société égoïste, égocentrique ,qui n'a des réponses que pour les dignitaires et non pour le petit peuple.
- L'argent je veux bien donner, mais pour cela il faut que je sorte pour vingt minutes. Mais qu'en sera-t-il de ma petite fille ?
- Elle pourra rester, nous la surveillerons . Dans dix minutes les médecins stagiaires seront ici.
Je sors de cet hôpital sans boussole ne sachant ou trouver l'argent. Je me mets sur le chemin que tous les parents font chaque jour. Faute d'avoir un salaire régulier alors qu'ils travaillent durement, ils sont obligés de faire la ronde de boutiques, des bureaux de leurs proches et connaissances pour devoir apporter quelque chose sur l'assiette d'une marmaille insatiable ,et pour la survie duquelle une mendicité officielle est permise. D'où concussions, nonchalance, manque au devoir commun pour une satisfaction personnelle hypothétique au quotidien .
Un bon samaritain à qui j'avais rendu la pareille ,croise curieusement et par hasard mon chemin et me file un bon billet vert capable de payer le soin de ma petite fille.
Dieu ne dort pas. Quand nous touchons le mûr, il se réveille et nous surprend favorablement.
Trente minutes plus tard je suis de retour, je trouve ma petite fille assise sur un lit, entouré par une dizaine de médecins stagiaires, qui la soumettent à une batterie des questionnements . Elle est en vedette, elle qui aime parler. Elle parle à tord et à travers. Tantôt d'une voix douce, tantôt d'une voix forte. Je vous assure que ça vaut le spectacle.
L'infirmier me voyant, demande que j'aille au bureau des médecins stagiaires, et qu' après je revienne vers lui. Au bureau des médecins stagiaires, je me vois entouré par quatre têtes pensantes qui me criblent d'une série des questions. j'ai l'impression de me trouver dans un commissariat, quoi que tout se passe en douceur. La note d'ordonnance qu'on me présente est trop salée . je m'empresse de la présenter à l'infirmier qui avant de me faire payer rubis sur l'ongle, biffe deux produits de l'ordonnance et en rajoute d'autres.
Intrigué je luis dit:
- Comment ! des médecins font une ordonnance et toi tu trouves à rectifier ?
- Monsieur, me dit-il, je suis praticien et eux sont des étudiants. Alors conforme-toi à ce que j'ai prescrit.
Et toc! Passer la soupière.
Je la boucle et vais chercher les médicaments à la pharmacie. Au retour je trouve ma petite très agitée. Les stagiaires me calment en disant :
- Sois apaisé Papa, dès qu'on lui aura injecté le produit elle s'assoupira.
Il est quatorze heures et ma petite fille subit sa première piqûre de la journée. Les urgences n'existent plus chez nous , seul l'argent est urgent.
Quatre heures plus tard, elle est toujours éveillée et très agitée. La première dose n'a pas eu raison d'elle. Elle fait le tour de la salle. Elle trépigne . Chose curieuse , elle est tendre avec les autres malades, mais dure à l'endroit des garde-malades , les traitant des sorciers et des empêcheurs de tourner en rond. Ce qui n'est pas du goût de tous.
J'ose lui faire la remarque, dédaigneuse , elle me dit:
- Qu'y a-t-il entre toi et moi? sorcier, assassin de ma mère d'autant plus que tu es un menteur . Où est le juge pour enfant? Tu m'as conduite ici pour que l'on puisse me droguer afin que tu en profites pour me zigouiller. Laisse moi te dire que ton plan a échoué. D'ici peu, le président de la République sera informé de tes cabales. Tu seras pendu haut et court.
Turlututu ! hurle-t-elle en voulant me tirer par les cheveux.
Du coup le ton monte, elle jase, elle écume et m'innonde de ses postillons; les cris, les mots durs ,les hurlements de ma chère petite fille.
Les autres malades et les garde-malades nous regardent. Nous sommes en spectacle. Et moi, ayant ma tête sur les épaules j'ai la tristesse balayée par la honte. Mon honneur s'écroule de son piédestal sous l'échafaud d'une pénitence non assouvie. Je monte sur mes chevaux. Une petite fille de dix sept ans, quoi que malade, tenir tête à un septuagénaire meurtri sous le poids de l'âge, c'est le monde à l'envers. Je ne peux l'admettre.
L'illusion seule est aisée ; la vérité est toujours difficile. Je suis sur le point d'exploser lorsque deux médecins stagiaires s'amenent et la convainc d'accepter une injection.
C'est toujours comme ça dans nos hôpitaux. Les apprentis sont à pied d'œuvre pour améliorer leur savoir-faire tandis que les somités entrent avant l'heure dans leurs années sabbatiques et n'y reviennent que quand c'est déjà trop tard.
Après une brève discussion ma petite fille reçoit son injection. Quinze minutes plus tard elle s'enlise au pays des rêves. Puisse-t-elle y rencontrer une bonne fée qui lui retournera toutes ses facultés.
Ma montre indique vingt heures quinze minutes. Je suis mort de fatigue et aimerais m'allonger sur un matelas. Hélas! On me dira que les garde-malades n'en ont pas droit.
A la guerre comme à la guerre, je m'allonge sur un sommier et je ne tarde pas non plus à me transporter au pays des rêves. j'espère y rencontrer mon ange gardien qui me donnera des conseils juteux pour me remonter le moral. J'avoue que je suis tombé dans le découragement, l'inquiétude et le doute. Parviendrons-nous à la récupérer ? Serais je à même de palier à tous les frais d'hospitalisation ?
Combien de temps cela prendra?
Le doute et l'espérance sont des voisins qui se chamaillent tout le temps dans leur victime et ne lui laisse aucun repos. L'un ne peut demeurer qu'en l'absence de l'autre. Le doute et l'espérance sont comme deux fleuves qui se lancent à la rencontre l'un de l'autre, produisant à leur point d'achoppement une vague énorme. Impossible d'échapper à l'idée que la maladie de Letti-Love évolue et je ne peux l'arrêter.
Je prends, si je puis dire, mon sextant, et le braque sur l'horizon de ma vie. je fais le bilan de mes réussites et de mes échecs... La balance se penche avec plus d'acuité vers les échecs. Est dire que je reste en bon terme avec celui qui siège au dessus du cercle de la terre.
Bah! le chemin est encore loin et la victoire, pour sûr est au bout.
De ma torpeur, j'entends une musique... mon cerveau m'avertit que ce sont les moustiques qui chantent dans la salle. Je me réveille en sursaut, ça bourdonne de partout. Je jette un coup d'œil vers ma petite fille, un essaim de ces bestioles cruels, vecteurs de la malaria, s'étale sur tout son visage. Faute d'épouvantail, j'essaie de les chasser avec mes mains lorsque la brave se réveille.
Le ton monte entre elle et moi. Nous sommes à "tu" et "toi". Je suis devenu sujet de sarcasme et de railleries parmi les malades. Je suis sur les nerfs, prêt à cogner. Entre-temps un malade s'en prend à Letti-Love, estimant que cette dernière manque du respect au vieillard que je suis devenu. Le gars me prend de cours, je ne sais sur quel pied danser. Heureusement que les médecins stagiaires accourent. Ils viennent mettre de l'ordre. Le malade est ligoté à son lit et la fille reçoit une troisième injection et se rendort. Il est vingt quatre heures quinze.
Le matin à cinq heures, comme un seul homme, tous les malades sont debouts. La salle est en ébullition,ça bouge, ça crie. Chaque malade a un problème spécifique. Il y en a qui voudrait se soulager sans attendre, ici et tout de suite; un autre voudrait rentrer à la maison car "y en a marre", un autre encore voudrait être investi président de la République etc.
C'est pour dire combien il y a panique dans le walala . La tension monte d'un cran. L'homme ligoté à son lit, le traîne avec ses pieds.
Imagine le boucan. La salle des hommes étant insalubre, hommes et femmes sont tous internés dans une même salle . Vous voyez ça d'ici! du spectacle à gogo.
Vivre dans un lieu pareil deviendra pour moi un cauchemar et les nuisances sonores ,un supplice. Cris des malades, bruits des lits qu'on traîne, rires à gorge déployée, disputes, miaulements des chats errants, gazouillement des oiseaux... J'étais à bout, moralement démoli , conscient surtout qu'il n y aura personne qui viendra me relayer, tous ont capitulé.
Vivre dans ces conditions devient insupportables. je dois gérer un tas d'émotions et beaucoup de stress. A la longue je risque moi même de péter un câble .
Le docteur s'amène vers huit heures. Après échange, il me posera la question si les injections ont été faites en I.V ou en I.M. Là, je perds mon latin. je donne ma langue au chat. Par la suite quelqu'un de la profession me dira ce que IV et IM signifie. Je comprendrai alors que Letti-Love réagit quand on lui donne le produit en IV . Malgré tout c'est ma petite fille qui est la plus agitée et la plus bavarde de la salle.
Je suis obligé d'être derrière elle comme un chien policier . Ce qui ne l'arrange pas du tout. Nous sommes tout le temps à "tu" à " toi, à deux doigts de la catastrophe. Je n'ai pas conscience de mes limites.
A trop tirer sur la corde, les batteries sont déchargées .
N'ayant pas d'appétit, je m'affaibli rapidement. Trois jours de séjour sur mon sommier, je suis assommé. Les oiseaux viennent voltiger dans la salle et créent une distraction zoologique.
Curieusement je m'aperçois tout de suite que mon moral reste au zénith. Si dures que soient les privations, la malaria ,je ne serai pas abattu. je dois me focaliser sur la maladie de Letti-Love et lui apporter les soins nécessaires contre vents et marées.
Au contact des malades exceptionnels, la tendresse maternelle ou paternelle réussissent des miracles. Les garde-malades ont des échanges fructueux. Ils cherchent à comprendre pourquoi et comment cela est arrivé à l'un des leurs. Cependant le mystère demeure. les difficultés paraissent insurmontables. Le traitement coûteux se prolonge. les poches se creusent et crie détresse .
Pourquoi ne pas recourir à l'armée du salut et à l'aide sociale pour sauver nos malades?
Telle fut à l'unisson la résolution finale que nous eûmes ce jour là entre garde-malades. Alors que l'on se consolait quelque chose d'inattendu vint tout perturber pendant deux semaines.
