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CHAPITRE 3 – Les seins d’Isaora

Le téléphone vibra une troisième fois.

Éléonore ne le ramassa pas tout de suite. Elle resta assise, les mains posées à plat sur ses cuisses, le dos droit, les yeux fixés sur le mur blanc comme s’il détenait une réponse qu’elle n’arrivait pas à formuler. Son reflet dans l’écran éteint lui avait montré une étrangère, et cette étrangère, elle ne voulait plus la voir. Pas tout de suite. Pas avant d’avoir compris.

Regarde bien. Ce n’est que le début.

Les six mots du premier message tournaient dans sa tête. Elle les avait lus, elle les avait fixés jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de sens, et maintenant ils revenaient, comme un écho qui ne s’éteignait pas. L’expéditeur l’avait prévenue. Il n’en avait pas fini avec elle. Et voilà que le téléphone vibrait de nouveau, et elle savait, elle savait au fond d’elle-même que ce qui s’affichait sur l’écran était la suite annoncée.

Le téléphone vibra une quatrième fois.

Elle inspira profondément. L’air lui brûla les poumons, comme si elle avait oublié de respirer pendant tout le temps qu’avait duré la vidéo. Peut-être était-ce le cas. Peut-être avait-elle retenu son souffle pendant ces trois minutes interminables, le corps tétanisé, les poumons en apnée, le cœur au ralenti. Elle avait lu quelque part que les grands chocs produisaient cet effet : le cerveau, face à une information qu’il ne peut pas traiter, coupe les fonctions secondaires pour se concentrer sur l’essentiel. Survivre. Comprendre. Survivre.

Elle n’était pas sûre de vouloir survivre à ça.

Elle se pencha, ramassa le téléphone sur le tapis. L’écran affichait deux nouvelles notifications. Deux messages du même expéditeur inconnu, ces onze chiffres qui ne correspondaient à rien dans son répertoire, ce numéro fantôme qui venait de faire exploser sa vie en trois minutes et quarante-sept secondes. Elle les ouvrit sans réfléchir, parce que réfléchir était devenu un luxe qu’elle ne pouvait plus se permettre.

Le premier message était une photo.

Pas une capture d’écran de la vidéo. Une photo différente, prise à un autre moment, dans le même lit, avec la même lumière jaune et sale. Isaora était allongée sur le dos, les bras au-dessus de la tête, les seins exposés, les yeux tournés vers l’objectif avec une expression qu’Éléonore ne lui avait jamais vue. Une expression de défi. De triomphe. Comme si elle posait. Comme si elle savait qu’un jour, cette photo atterrirait sous les yeux de sa sœur, et qu’elle s’en réjouissait d’avance.

Le grain de beauté était là, sur le sein gauche, à quelques centimètres de l’aréole. Un autre, plus petit, sur la pommette. Deux petits points bruns qu’Éléonore connaissait par cœur. Celui de la pommette, elle l’avait vu apparaître quand sa sœur avait treize ans. Celui du sein, quelques mois plus tard. Isaora avait pleuré les deux fois, convaincue que ces marques la rendaient laide. Éléonore l’avait rassurée : « Ce sont des grains de beauté de star, ma chérie. Toutes les grandes actrices en ont. » Isaora avait séché ses larmes, s’était regardée dans le miroir, et depuis ce jour, elle n’avait plus jamais cherché à les cacher.

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