CHAPITRE 4 – Les seins d’Isaora
Éléonore agrandit la photo d’un geste machinal, le pouce et l’index écartés sur l’écran, comme elle le faisait pour les plans de ses maisons, pour vérifier un détail, une cote, une finition. Le grain de beauté du sein grossit, devint flou, puis net lorsqu’elle ajusta la mise au point. Derrière Isaora, flous, on devinait les vêtements éparpillés sur le sol. La chemise blanche retournée sur elle-même. Le pantalon sombre en boule.
Elle se souvenait de tout. L’été où Isaora avait refusé de porter un maillot une pièce parce qu’elle voulait qu’on voie ses grains de beauté. L’hiver où elle avait décrété que les cols roulés étaient « une insulte à sa féminité ». La fois où, à un dîner de famille, elle avait raconté à table, devant leur père et les invités, qu’un garçon lui avait dit que ce grain de beauté sur le sein était « l’endroit le plus sexy de son corps ». Jacques était présent ce soir-là. Il avait ri, poliment, en détournant les yeux. Éléonore n’y avait pas prêté attention sur le moment. Maintenant, elle se demandait s’il avait détourné les yeux par pudeur ou par culpabilité. Maintenant, elle se demandait s’il l’avait déjà vue nue à cette époque. Maintenant, elle se demandait depuis combien de temps son mari baisait sa sœur.
Elle ouvrit le second message.
Tu veux la suite ?
Trois mots. Une question. Une provocation. L’expéditeur ne se cachait même plus derrière une fausse neutralité. Il savait ce qu’il faisait. Il savait ce qu’il envoyait. Il savait à qui il l’envoyait. Et maintenant, il voulait savoir si elle était prête à en voir plus.
Éléonore fixa l’écran. Son pouce tremblait au-dessus du clavier. Elle pouvait répondre. Elle pouvait insulter, menacer, supplier, exiger des réponses. Elle pouvait demander qui était derrière ce numéro, qui avait filmé, qui avait envoyé, pourquoi, depuis quand, combien de fois, dans quel lit, dans quelle ville, dans quel monde son mari et sa sœur avaient-ils construit cette horreur pendant qu’elle dessinait des escaliers suspendus pour des clientes trop riches.
Elle ne répondit pas.
Pas encore.
Elle posa le téléphone sur la table basse, l’écran tourné vers le plafond, et se leva. Ses jambes étaient flageolantes, comme après une longue maladie, mais elles la portèrent jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit le réfrigérateur sans savoir ce qu’elle cherchait. La lumière froide éclaira des étagères parfaitement rangées : des yaourts bio alignés par date de péremption, une bouteille de jus d’orange entamée, un reste de saumon fumé que Jacques n’avait pas fini. Elle referma la porte sans rien prendre.
Elle s’adossa au plan de travail et regarda la cuisine autour d’elle. Chaque objet lui semblait étranger, comme si elle visitait la maison de quelqu’un d’autre. Les casseroles en cuivre suspendues à la crédence, achetées chez un artisan en Provence. Le robot pâtissier que Rebecca, sa meilleure amie, lui avait offert pour ses trente ans. La machine à café italienne que Jacques avait tenu à installer lui-même parce qu’il prétendait être un expert en café, et qui fuyait depuis le premier jour. Tout était à sa place. Tout était en ordre. Tout était un mensonge.
