CHAPITRE 2 – Ce que montre la vidéo
La voix de la femme était aiguë, extatique, presque animale. Elle hurlait son plaisir sans retenue, sans pudeur, sans rien de cette retenue qu’Éléonore avait toujours eue dans l’intimité. Elle criait comme on crie dans un manège, comme on crie sous une douche brûlante, comme on crie quand on n’a plus honte de rien.
Jacques se releva brusquement. L’image trembla davantage – le cadreur avait dû sursauter. Il attrapa la femme par les hanches et la retourna sans ménagement, comme on retourne un matelas, comme on manipule un objet. La claque qu’il donna sur ses fesses claqua si fort que le micro du téléphone satura.
« Vilaine fille ! Mets ton cul en l’air ! »
La femme gloussa. Un rire léger, presque enfantin, qui contrastait avec la brutalité de la scène. Elle se retourna docilement, balança ses fesses d’un mouvement exagéré, et s’agenouilla sur le lit, le dos cambré, la tête enfouie dans l’oreiller. Le cadreur fit un pas de côté pour avoir un meilleur angle, et c’est à ce moment-là, dans ce mouvement de quelques centimètres, que le visage de la femme apparut pour la première fois.
De profil d’abord. Une joue ronde, une pommette haute, une mâchoire délicate. Le grain de beauté sur la pommette gauche. Puis, quand elle tourna légèrement la tête pour regarder Jacques derrière elle, l’ensemble de son visage.
Isaora.
Sa sœur.
Éléonore lâcha le téléphone.
L’appareil tomba sur le tapis avec un bruit mou. La vidéo continuait de tourner – elle entendait encore les gémissements, les claquements, les grognements de Jacques qui reprenait son rythme, le rire d’Isaora qui disait « encore, encore » d’une voix de petite fille – mais elle ne voyait plus rien. Elle fixait le mur blanc devant elle, le mur de ce salon qu’elle avait décoré elle-même, ce mur qu’elle avait choisi de laisser nu pour faire ressortir le cadre en bois sculpté offert par son père le jour de son mariage.
Son père. Isaora. Jacques. Le cadre.
Tout tournait.
Elle se pencha, ramassa le téléphone. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle dut s’y reprendre à trois fois pour le saisir. Elle arrêta la vidéo d’un geste maladroit, le pouce glissant sur l’écran humide de sueur. Le salon était silencieux maintenant. Trop silencieux. Le tic-tac de l’horloge que Jacques avait achetée à Genève lui parut soudain assourdissant.
Elle resta là, assise au bord du canapé, le téléphone serré dans sa main comme une arme ou comme une plaie, elle n’aurait pas su dire. Ses pensées étaient si rapides et si confuses qu’elles formaient un bourdonnement indistinct, une ruche affolée. Jacques. Isaora. Sa sœur. Son mari. Les seins de sa sœur. Le dos de son mari. Le lit. Les vêtements par terre. Depuis combien de temps ? Où ? Qui filmait ? Et cette question, soudain plus terrible que toutes les autres, qui s’imposa à elle et lui glaça le sang : pourquoi lui envoyer ça ?
Et puis, comme une gifle supplémentaire, elle vit le message qui accompagnait la vidéo. Elle ne l’avait pas remarqué tout de suite, focalisée sur l’horreur des images. Il était là, juste en dessous, en caractères minuscules sur l’écran de l’application. Six mots.
Regarde bien. Ce n’est que le début.
Éléonore fixa ces mots jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de sens, jusqu’à ce que les lettres se brouillent et se confondent, jusqu’à ce que l’écran se mette en veille et la plonge dans son propre reflet. Le visage qu’elle vit n’était pas celui qu’elle connaissait. C’était un masque de cire, pâle, figé, les yeux trop ouverts, la bouche entrouverte sur un cri qui ne sortait pas. Une femme qui venait d’apprendre en une minute que son mariage était un mensonge, que sa sœur était une étrangère, et que quelqu’un, quelque part, voulait qu’elle sache tout ça.
Quelqu’un qui n’en avait pas fini avec elle.
Le téléphone vibra une troisième fois.
