chapitre 4
Chapitre 4 : La rivale apparaît
Le soleil se levait à peine sur Ravenhill quand Elena poussa la porte de l'hôtel particulier des Hart.
Elle n'avait pas dormi.
Pas une minute.
La berline noire avait traversé la nuit comme un fantôme, glissant sur les autoroutes désertes, dépassant les villes endormies. Elena était restée éveillée, les yeux fixés sur le ruban gris de la route, sa main droite posée sur sa valise comme pour s'assurer que tout cela était bien réel.
Je suis partie.
J'ai signé.
C'est fini.
Les mots tournaient dans sa tête comme une ritournelle absurde. Elle les retournait, les pesait, les testait et aucun ne semblait réel. Comment trois années de sa vie pouvaient-elles tenir dans une enveloppe blanche ?
— Mademoiselle Hart, nous sommes arrivés.
Le chauffeur coupa le moteur. La grille en fer forgé s'ouvrit automatiquement, reconnaissant la plaque d'immatriculation. Derrière, la propriété familiale s'étendait douze hectares de jardins, une allée bordée de cèdres centenaires, et au bout, la demeure.
Elena avait grandi ici.
Elle avait appris à marcher sur ces pelouses, à lire dans cette bibliothèque, à mentir dans cette cour les mensonges élégants des dîners mondains, les sourires diplomatiques, les « tout va bien » que personne ne croyait.
La maison lui parut plus grande qu'avant. Ou peut-être qu'elle était plus petite.
— Merci, murmura-t-elle en sortant.
Ses talons claquèrent sur le gravier. Clac. Clac. Clac. Chaque pas était une déclaration. Je reviens. Je suis là. Je ne me cache plus.
La porte principale s'ouvrit avant même qu'elle n'ait frappé.
Son père.
Gregory Hart était un homme imposant, même à soixante-deux ans. Les cheveux gris, le regard aigu, cette présence silencieuse qui vidait les pièces sans qu'il ait besoin de parler. Mais ce matin-là, derrière sa carrure d'empereur financier, Elena vit autre chose.
De la tristesse.
Pas de la pitié Gregory Hart n'avait jamais eu pitié de quiconque, surtout pas de sa fille. Mais de la tristesse. Celle des pères qui voient leurs enfants souffrir sans pouvoir rien faire.
— Papa.
— Elena.
Il ne fit pas un pas vers elle. Il attendit. Parce qu'il savait qu'elle détestait qu'on la touche quand elle était fragile. Il la connaissait. Mieux que Nathaniel ne l'avait jamais connue. Mieux qu'elle-même parfois.
Elle franchit le seuil, posa sa valise dans l'entrée, et se tint devant lui, droite.
— Je suppose que tu es au courant.
— Tout Ravenhill est au courant. Les journaux ont déjà sorti l'histoire.
Elle cligna des yeux, surprise.
— Déjà ? Le divorce n'est même pas officialisé.
Gregory lui tendit un iPad. La une d'un tabloïd local :
« Le fils Cross divorce une mystérieuse Victoria Vance attend son enfant. Qu'est devenue l'épouse effacée ? »
Elena lut l'article rapidement. Photos volées de Nathaniel et Victoria main dans la main devant une clinique privée. Une photo d'elle enfin, d'Elena Cross floue, en arrière-plan, portant des sacs de courses. La légende disait : « L'épouse transparente, aperçue hier chez l'épicerie. Décidément, la discrétion n'a pas sauvé son mariage. »
— Ils ne savent pas qui tu es, dit Gregory. Ils voient juste une femme quittée.
— C'est ce que je voulais, non ? Être invisible.
— Et maintenant ?
Elle rendit l'iPad.
— Maintenant, ils vont apprendre.
Deux heures plus tard l'appartement de Victoria Vance
Nathaniel se réveilla dans un lit qui n'était pas le sien.
Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler où il était l'appartement de Victoria, quartier chic, vue sur la rivière. Il avait passé la nuit là, après le départ d'Elena. Parce que c'était plus facile. Parce qu'il n'avait pas envie de dormir seul dans cette maison vide.
Victoria dormait encore à côté de lui, ses cheveux blonds éparpillés sur l'oreiller. Elle était belle même lui devait l'admettre. Blonde, élancée, ce visage parfait qu'elle entretenait chez les meilleurs esthéticiens de la ville.
Mais ce matin-là, en la regardant, quelque chose le dérangeait.
Il ne savait pas quoi. Peut-être la façon dont ses lèvres étaient légèrement entrouvertes. Peut-être sa respiration un peu trop forte. Peut-être juste… elle.
— Tu es réveillé ? murmura-t-elle sans ouvrir les yeux.
— Oui.
— Elle est partie ?
— Oui.
Victoria sourit. Un sourire satisfait. Elle ouvrit enfin les paupières, posa sa main sur sa poitrine.
— Enfin. On est libres.
— Ce n'est pas une libération, Victoria. C'est un divorce.
— Pour moi, c'est la même chose.
Elle se leva, enroulée dans un drap, et se dirigea vers la cuisine. Nathaniel la regarda partir. Il nota mentalement qu'elle ne lui avait pas demandé comment il allait. Pas demandé s'il avait bien dormi. Pas demandé s'il regrettait quoi que ce soit.
Non.
Elle avait juste souri.
C'est ce que tu voulais, se rappela-t-il. Tu as choisi ça.
Son téléphone vibra. Un message de son avocat :
« Monsieur Cross, nous avons reçu les documents signés de Madame Cross. Je vous envoie le dossier complet. Par ailleurs, une petite question : Madame Cross a-t-elle des comptes joints ou des actifs dont nous devrions tenir compte dans la séparation ? Je n'ai trouvé aucune trace de ses revenus personnels. »
Nathaniel relut deux fois.
Aucune trace de ses revenus personnels ?
Bien sûr. Elle n'avait jamais travaillé. Elle restait à la maison, cuisinait, faisait le ménage, l'attendait. C'était son rôle, non ? Une épouse modeste, sans ambition, sans carrière, sans rien.
Il tapa rapidement :
« Non. Elle n'a rien. Elle vivait de ce que je lui donnais. »
L'avocat répondit :
« Très bien. Alors la procédure sera simple. Aucun partage d'actifs. »
Nathaniel posa le téléphone sur la table de chevet.
Elle n'a rien, répéta-t-il dans sa tête.
Pour une raison obscure, cette phrase lui serra l'estomac.
Chez les Hart même moment
Elena prenait son petit-déjeuner dans la véranda.
Devant elle, un café noir, un verre de jus d'orange pressé, et une tablette qui affichait des centaines de notifications. Elle avait rouvert tous ses comptes comptes bancaires, portefeuilles d'actions, propriétés, participations dans vingt-trois entreprises.
Son père s'assit en face d'elle sans un mot, ouvrant son journal comme si de rien n'était.
— Tu vas les détruire ? demanda-t-il enfin, sans lever les yeux.
— Qui ça ?
— Nathaniel. Victoria. Leur empire.
Elena prit une gorgée de café. Amer. Parfait.
— Je n'ai pas à les détruire, papa. Je vais juste redevenir moi-même. Et si ça les détruit sur son passage… ce sera un dommage collatéral, pas une vengeance.
Gregory plissa les yeux.
— Tu lui as pardonné ?
— Non. Je n'ai pas encore décidé ce que je vais faire. Mais une chose est sûre : je ne le supplierai pas de revenir. Je ne pleurerai pas sur son épaule. Je ne serai plus jamais la femme qui attend.
— Alors qui seras-tu ?
Elena posa sa tasse.
Un petit sourire, pas encore le vrai, pas encore le tranchant.
— Tu vas voir.
L'après-midi la maison Cross
Nathaniel était revenu chercher des affaires.
La maison était vide. Pas seulement parce qu'Elena était partie mais parce qu'elle avait emporté toutes les traces d'elle-même.
Le placard ? À moitié vide. Ses vêtements modestes, ceux qu'elle portait tous les jours — disparus. Les photos sur les murs ? Il n'y en avait jamais eu beaucoup, mais celles où elle apparaissait avaient été retirées.
La seule chose qu'elle avait laissée, c'était son alliance, posée sur la table du salon.
Il la prit. La retourna entre ses doigts.
À l'intérieur, une inscription gravée : « Pour toujours. »
Il avait choisi cette phrase. Un soir, dans une bijouterie, pressé, sans réfléchir. Pour toujours. Quelle ironie.
Il rangea l'alliance dans sa poche et monta à l'étage. La chambre principale était propre. Les draps changés elle avait fait son lit avant de partir. Incroyable. Même en le quittant, elle restait prévenante.
Sur la table de chevet, une enveloppe à son nom.
Il l'ouvrit d'une main tremblante pourquoi tremblait-il ? Il ne savait pas.
À l'intérieur, une lettre simple, écrite à la main :
« Nathaniel,
Je ne t'en veux pas. Vraiment. On ne peut pas forcer quelqu'un à aimer. Mais sache une chose : tu n'as jamais connu la vraie moi. Et c'est la seule chose que je regrette. Pas de t'avoir aimé. Juste de m'être cachée pour te plaire.
Prends soin d'elle. Et de ton enfant.
Elena. »
Il lut la lettre trois fois.
À la troisième lecture, il sentit quelque chose d'étrange comme un vide à l'intérieur de sa poitrine. Pas la libération qu'il attendait. Pas la légèreté.
Un vide.
Comme si on avait arraché quelque chose qu'il ne savait même pas qu'il possédait.
Son téléphone sonna. Victoria.
— Tu viens dîner ce soir ? Je veux qu'on parle de l'annonce de notre couple aux journaux.
— Je… oui. Bien sûr.
Il rangea la lettre dans sa poche, à côté de l'alliance.
En descendant les escaliers, il jeta un dernier regard à la maison. Il ne saurait que bien plus tard que ce matin-là, il avait vu Elena Hart pour la dernière fois.
Parce que la prochaine fois qu'il la verrait, elle serait une autre femme.
Une femme qu'il ne reconnaîtrait pas.
Une femme qui allait lui faire regretter chaque jour de les avoir quittés, elle et son amour silencieux.
Mais pour l'instant, il ne savait rien.
Pour l'instant, il croyait encore avoir gagné.
