chapitre 3
Chapitre 3 : La signature
La porte de la maison Cross claqua derrière elle.
Non pas qu'Elena l'ait claquée avec colère non, elle n'avait même pas eu cette satisfaction. C'était le vent, simplement. Un courant d'air stupide qui avait poussé le battant plus fort qu'elle ne l'aurait voulu.
Comme si l'univers se moquait d'elle, une dernière fois.
Elle s'arrêta sur le perron.
La pluie tombait. Bien sûr qu'il pleuvait. Il pleuvait toujours dans les moments comme celui-ci, comme si le ciel lui-même compatissait. Sauf qu'Elena n'avait pas besoin de la pluie pour cacher ses larmes. Il n'y avait pas de larmes.
Étrangement.
Elle leva la tête vers le ciel gris et inspira profondément. L'air sentait l'humus et le goudron mouillé. Des odeurs de fin du monde, pensa-t-elle amèrement.
Dans sa main droite, la valise. Dans sa main gauche, l'enveloppe qu'elle avait signée vingt minutes plus tôt. Elle la regarda un instant ce rectangle blanc qui pesait soudain des tonnes.
Elena Hart.
Son vrai nom. Pas celui de sa femme, pas celui de l'épouse docile. Le sien.
Elle avait signé avec une telle fermeté que le stylo avait failli percer le papier. Nathaniel n'avait pas bronché. Il avait juste attendu, debout, les bras croisés, comme un banquier assistant à la clôture d'un dossier.
Un dossier.
C'est à cela qu'elle avait été réduite. À un dossier.
Trente minutes plus tôt dans la maison
Après avoir posé l'enveloppe sur la table, Nathaniel s'était reculé.
Il avait fait deux pas en arrière, comme si elle allait exploser, hurler, pleurer, s'effondrer. C'est ce qu'il attendait, n'est-ce pas ? Les femmes font des scènes. Les femmes supplient. Les femmes s'accrochent aux jambes de leurs maris en criant "ne me quitte pas".
Elena n'avait rien fait de tout cela.
Elle s'était assise.
Pas sur la chaise en face de lui. Non. À sa place habituelle. Celle qu'elle occupait tous les soirs depuis trois ans. La chaise à droite de la sienne. Et elle avait sorti son stylo.
— Tu ne vas pas discuter ? avait-il demandé, une nuance de surprise dans la voix.
Elle avait levé les yeux vers lui.
— Discuter de quoi ? Tu as déjà pris ta décision, Nathaniel. Tu n'as pas besoin de mon autorisation. Et moi, je n'ai pas besoin de supplier.
— Je pensais que…
— Tu pensais quoi ? Qu'aller mendier l'amour d'un homme qui n'en a jamais eu à me donner ? Merci, j'ai déjà donné. Trois ans de ma vie. C'est suffisant.
Il avait ouvert la bouche, refermé. Pour la première fois, elle voyait de l'incertitude dans son regard. Pas du regret. Non, Nathaniel Cross ne regrettait rien. Mais de l'incertitude. Comme s'il découvrait qu'il ne connaissait pas aussi bien sa femme qu'il le croyait.
— Tu as changé, avait-il murmuré.
— Je n'ai pas changé. Tu n'as simplement jamais pris la peine de me regarder.
Elle avait signé.
Le bruit du stylo sur le papier lui parut d'une violence inouïe.
E. Hart.
Pas de tremblement. Pas de pause. Pas de larme qui tombe sur le contrat.
Elle se leva, poussa l'enveloppe vers lui, et se dirigea vers la chambre.
Derrière elle, sa voix l'arrêta :
— Tu ne veux rien ? De l'argent ? La voiture ? La maison ?
Elle se retourna lentement.
Un sourire. Pas un sourire gentil. Pas un sourire triste. Un sourire qu'il ne lui avait jamais vu froid, presque méprisant.
— Garde tout. Tu en auras plus besoin que moi.
Elle avait fermé la porte de la chambre sans un bruit.
Dans la chambre quinze minutes plus tard
La valise était déjà préparée.
Elle l'avait cachée au fond du placard, derrière ses robes d'hiver. Trois mois qu'elle était là, remplie de ses vrais vêtements pas ceux d'Elena Cross, les robes modestes, les pulls neutres, les couleurs ternes. Non. Ceux d'Elena Hart. Tailleurs cintrés, soies italiennes, escarpins Louboutin qu'elle n'avait jamais portés parce que "c'est trop voyant, Nathaniel n'aimerait pas".
Elle n'avait pas attendu qu'il la trompe. Pas vraiment.
Elle avait attendu qu'il la tue à petit feu. Et là, elle avait préparé son évasion.
Ses doigts coururent sur la soie d'une robe rouge sang. Celle-ci, pensa-t-elle, je la porterai le jour où je le détruirai.
Elle ajouta ses bijoux ceux qu'il ne lui avait jamais offerts, ceux qu'elle avait hérités de sa mère. Un collier de diamants que Victoria Vance aurait pu acheter un pays avec. Des boucles d'oreilles en saphir. Une montre Patek Philippe qui coûtait plus que la maison Cross.
Elle n'avait jamais porté tout cela devant Nathaniel.
Jamais.
Parce qu'elle avait peur.
Peur qu'il découvre. Peur qu'il pose des questions. Peur qu'il la quitte pour son argent ou pour autre chose.
Maintenant, elle s'en fichait.
Elle prit son passeport. Le vrai. Celui qui portait son nom Elena Isabella Hart. Pas le faux qu'elle avait utilisé pour se faire passer pour une étudiante ordinaire.
Elle vérifia son compte en banque. Trois ans qu'elle ne l'avait pas consulté par principe, par défi, par amour. Il était toujours là. Plus gros qu'avant, même. Son père avait continué d'investir pour elle, sans rien lui dire.
37,4 millions de dollars disponibles. Le reste était en actifs, parts sociales, propriétés.
Elle n'était jamais vraiment partie. Elle avait juste fait semblant.
Et soudain, devant le miroir de cette chambre où elle avait tant pleuré, où elle avait tant espéré, où elle avait tant disparu elle éclata d'un rire sec.
Un rire amer. Douloureux. Un rire qui n'avait rien de joyeux.
Tu es ridicule, Elena, se dit-elle. Tu as joué à la femme pauvre pour un homme qui n'en valait pas la peine. Tu as rangé tes armes, tes diplômes, ton génie, tout cela dans une boîte. Pour quoi ? Pour qu'il préfère Victoria Vance ?
Elle referma la valise d'un geste sec.
Plus jamais.
Plus jamais elle ne s'effacerait.
Sur le perron maintenant
Elena descendit les marches une à une.
Une voiture l'attendait. Pas un taxi. Pas une voiture de location. Une berline noire, avec chauffeur. Céleste, sa meilleure amie et bras droit chez Hart Group, avait tout organisé.
— Mademoiselle Hart, dit le chauffeur en ouvrant la porte.
Mademoiselle Hart.
Trois ans qu'elle n'avait pas entendu cette appellation. Trois ans qu'elle était "Madame Cross" ou "Elena" ou "toi".
Elle monta, posa la valise sur le siège à côté d'elle, et regarda une dernière fois la maison.
La maison Cross. Celle où elle avait cru trouver un foyer. Celle où elle avait cuisiné, nettoyé, attendu, espéré. Celle où elle avait crevé de solitude dans un lit à côté d'un homme qui ne la touchait même plus.
Les lumières étaient éteintes.
Nathaniel n'était même pas venu sur le seuil pour la regarder partir.
Bien sûr que non.
Pourquoi l'aurait-il fait ? Pour lui, elle n'était qu'un dossier, signé, classé, archivé.
— Où va-t-on, Mademoiselle ?
Elle inspira.
— À Ravenhill. Chez mon père.
Le moteur vrombit. La maison s'éloigna.
Elena ne se retourna pas.
Elle sortit son téléphone un second téléphone, celui qu'elle cachait, celui qui était resté éteint pendant trois ans. Elle l'alluma. Les notifications explosèrent messages de son père, de Céleste, de Damian, de ses contacts dans le monde des affaires.
Elle ignora tout.
Elle ouvrit une application cryptée et tapa un message à Céleste :
« Je reviens. Prépare tout. Demain, Hart Group annonce le retour de son héritière. Et Nathaniel Cross va comprendre ce qu'il a perdu. »
La réponse arriva trois secondes plus tard.
« Bienvenue à la maison, chef. Il était temps. »
Elena posa sa tête contre la vitre.
La pluie continuait de tomber. Mais pour la première fois en trois ans, elle ne se sentait pas noyée.
Elle se sentait renaître.
Pendant ce temps, dans la maison Cross
Nathaniel Cross regardait l'enveloppe sur la table.
Il avait gagné, n'est-ce pas ? C'était ce qu'il voulait. La liberté. Victoria. Un enfant. Une vie nouvelle.
Alors pourquoi cette sensation étrange dans sa poitrine ?
Il repensa à son sourire, sur le pas de la porte. Pas triste. Pas en colère. Froid.
Comme si elle lui disait : Tu viens de signer ton arrêt de mort, et tu ne le sais même pas.
— Ridicule, murmura-t-il pour lui-même.
Il prit l'enveloppe, la rangea dans sa mallette, et sortit son téléphone. Victoria avait envoyé douze messages en vingt minutes.
« Alors ? Elle a signé ? »
« On est libres ? »
« Nathaniel réponds ! »
Il tapa rapidement :
« C'est fait. »
Puis il ajouta, sans savoir pourquoi :
« Elle est partie. Sans un mot. Sans une larme. »
Victoria répondit immédiatement :
« Tant mieux. Cette femme était une victime pathétique. »
Nathaniel rangea son téléphone.
Il regarda la table. Le rôti froid. Les bougies éteintes. La nappe blanche qu'elle avait repassée il s'en souvenait soudain, il l'avait vue le matin, penchée sur la table, le fer à repasser à la main.
Il chassa cette image.
Demain, il appellerait un avocat. Demain, il officialiserait tout. Demain, il commencerait sa nouvelle vie.
Cette nuit, il dormit seul.
Mais dans ses rêves, il vit une femme en robe rouge sang qui souriait sans chaleur, et il se réveilla en sursaut à trois heures du matin, le cœur battant.
Sans comprendre pourquoi.
