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Chapitre 7. Un baiser léger

Je me promis de l'approcher, oui, mais avec des gants. Pas les gants du désir, ni ceux de la soumission au plaisir immédiat, mais les gants de la prudence, de la retenue, de la conscience. Je n’étais pas insensible, non. Je sentais dans tout mon être que Mélissa était une épreuve, une tentation grande comme une montagne, belle comme un mirage, dangereuse comme le feu. Mais j’avais choisi, en moi-même, de marcher vers elle sans me brûler.

Je me levai donc. Je déposai mon livre sur une souche d’arbre, inspirai profondément, et m’avançai vers le groupe comme un pasteur entrant dans une boîte de nuit. Les battements de mon cœur martelaient ma poitrine, mais mes pas restaient fermes, comme guidés par une mission. Je marchai lentement, calmement, le regard fixe. Pas comme un homme épris. Mais comme un homme en guerre contre lui-même.

Dès que j’arrivai à leur niveau, des cris de victoire éclatèrent comme des feux d’artifice.

— Poumbà ! Enfin ! s’exclama Patrice en levant les bras comme un champion de boxe.

— J’ai toujours su que tu finirais par succomber, lança Moustaffa en ricanant.

— Le frère a décidé de prendre goût à la vie, hein ! renchérit Joyce.

— Y’a pas que les livres dans la vie ! fit Vanessa en mimant un baiser.

Mélissa, elle, ne disait rien. Mais son regard, son regard parlait. Il disait : "Bienvenue, soldat. Tu as traversé la ligne de feu."

Mais moi, je ne souris pas. Je ne touchai pas Mélissa. Je ne pris pas place dans leurs jeux. Je me raclai doucement la gorge, les mains jointes devant moi, comme si j’étais en chaire.

— Mes frères, mes sœurs, dis-je d’un ton calme mais pénétrant, je vous observe et je me demande : est-ce là le sommet de notre liberté ? Se vautrer dans la chair comme si on n’avait pas d’âme ?

Ils levèrent les yeux, surpris.

— On est jeunes, frère, fit Patrice, un sourcil levé. Faut qu’on vive !

— Vivre, dis-je, ou se consumer ? Est-ce que vivre, c’est s’offrir sans retenue, sans discernement ? Vous ne voyez pas que vous vous réduisez à vos instincts ? Et pourtant, vous êtes plus que des corps. Vous êtes des esprits, des cœurs, des intelligences.

— Oh là, pasteur, on ne t’a pas sonné ! fit Moustaffa en rigolant.

— Ce n’est pas une messe ici, c’est un moment de plaisir ! ajouta Joyce, moqueuse.

Je pris une grande inspiration et continuai, plus fort :

— Justement ! Parce que c’est un moment de plaisir, il faut se demander quel genre de plaisir on veut : celui qui flatte pour un instant et laisse un vide immense, ou celui qui nourrit, qui construit ? Mélissa mérite mieux que d’être une aventure pour flatter vos rires. Et moi, je mérite mieux que de tomber pour un désir qui ne durera que quelques secondes avant que la honte ne m’envahisse.

Silence.

— Écoute Poumbà, fit Mélissa enfin, d’une voix douce mais chargée, tu crois que je t’attends pour jouer ? Tu crois que je suis là pour me faire collectionner ? Tu me parles de mérite, mais tu me juges déjà. Si j’ai décidé de t’aimer, c’est pas pour t’avilir, mais pour partager quelque chose de vrai. Alors ne me mets pas dans le même sac que les autres, s’il te plaît.

Ses mots me touchèrent, je ne le cache pas. Il y avait, dans sa voix, une sincérité que je ne voulais pas voir. J’étais venu avec mes principes comme une armure, mais je venais de réaliser que derrière la séduction, il y avait peut-être aussi une quête, une blessure, un cri.

Mais je restai debout, droit.

— Je ne te juge pas, Mélissa. Je me juge moi-même. Je sais ce que je ressens, et c’est fort. Mais je veux que ce soit pur, pas volé. Pas arraché dans une clairière comme un fruit interdit.

Patrice éclata de rire.

— Eh Seigneur ! Voilà un homme en or qu’on va perdre au couvent !

— Ou un homme qui a peur d’aimer, lâcha Vanessa.

— Non, répondis-je, un homme qui veut apprendre à aimer sans trahir ce qu’il croit.

Et là, Mélissa me regarda d’une manière étrange, ni moquerie, ni défi, juste un mélange de respect, de trouble, et d’incompréhension. Elle n’avait pas l’habitude qu’un homme lui résiste, mais elle n’avait peut-être jamais rencontré un homme qui voulait aimer avec sa tête autant qu’avec son corps.

Je fis demi-tour, lentement, sans haine, sans colère. Mon cœur battait encore. Mes pensées étaient confuses. Mais j’avais gardé le cap. Pour combien de temps ? Je ne savais pas. Mais pour ce jour-là, je n’étais pas tombé. Et sous les arbres, le livre d’Augustin m’attendait encore.

Au moins, pour ne pas la vexer, je lui fis un baiser. Léger. Superficiel. Presque rien. Juste un effleurement des lèvres sur sa joue. Un geste de politesse enrobé d’un parfum de retenue. Je n'avais pas voulu humilier Mélissa, encore moins la rejeter brutalement devant ses amis. Elle avait exposé ses sentiments, pris le risque de se rendre vulnérable, même si maladroitement, même si dans un décor qui me paraissait inapproprié. Et moi, en homme conscient du poids des gestes, j’avais choisi de poser ce baiser comme un voile : pour couvrir sans compromettre, pour saluer sans inviter.

Puis, sans chercher à prolonger l’instant, sans ajouter un mot de trop, sans croiser ses yeux — de peur d’y lire un feu auquel je ne voulais pas brûler — je me retirai. Littéralement. Je m’éclipsai comme un nuage qui passe après un éclair, un fantôme qui refuse de hanter, un homme qui fuit un précipice même s’il est bordé de fleurs.

Mais à peine avais-je tourné le dos que, derrière moi, éclata un tonnerre de rires, de cris et de sifflements.

— Wooooooouuuuuuuh ! cria Moustaffa, en frappant dans ses mains comme au stade.

— Il l’a fait ! Poumbà l’a embrassée ! hurla Joyce, hilare.

— Mais quel romantisme discret ! Un baiser diplomatique ! lança Patrice, moqueur.

— On va organiser vos fiançailles dans cette forêt, hein ? renchérit Vanessa.

Je sentais les moqueries rouler dans mon dos comme des flèches lancées par des archers désœuvrés. Et Mélissa ? Je ne me retournai pas, mais son silence était assourdissant. J’imaginais son regard : peut-être fier, peut-être blessé, peut-être confus. Elle avait gagné un geste mais perdu une bataille. Elle avait forcé un pas en avant, mais ce pas ne l’avait pas menée où elle voulait. Et moi ? J’étais comme un homme qui venait de sauver sa peau mais qui n’était pas sûr d’avoir sauvé son cœur.

Je quittai les arbres sans me presser, le pas régulier, la tête baissée. Mon esprit était agité, partagé entre la satisfaction d’avoir gardé ma ligne et le doute amer de l’avoir peut-être blessée. J’avais voulu être respectueux sans être complice, poli sans être hypocrite. Mais le cœur des femmes ne se satisfait pas toujours des demi-mesures. Et je savais que Mélissa n’était pas de celles qui aiment à moitié.

Une fois hors de vue, je soupirai longuement. Mon cœur tambourinait toujours. Le parfum de Mélissa s’accrochait encore à mes narines comme un souvenir têtu. Et le baiser — si bref, si discret — résonnait en moi comme une gifle douce, une morsure sans blessure.

Je ne savais pas ce qui m’attendait. Je ne savais pas quelle suite allait naître de cet étrange moment entre retenue et audace. Mais une chose était sûre : ce jour-là, dans ce coin d’arbres, quelque chose avait commencé. Peut-être pas une histoire d’amour. Mais une guerre. Une guerre entre mes valeurs et mes désirs. Une guerre entre la chair et l’âme. Et j’étais à la fois le soldat, le champ de bataille… et le butin.

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