Chapitre 8. Un plan à l'improviste
La nuit, dans la pénombre de ma chambre à peine éclairée par le néon suspendu au plafond, j’étais assis à mon bureau, plongé dans mes notes. La chaleur était moite, et les ventilateurs du couloir faisaient un bruit monotone, comme une respiration lourde. J’essayais tant bien que mal de me concentrer sur mes résumés de droit constitutionnel, mais mon esprit divaguait, encore imbibé de l’étrange après-midi que je venais de vivre. La forêt, les baisers volés, les regards insistants de Mélissa, les rires moqueurs de Moustaffa... Tout cela me revenait par vagues.
Et puis, mon téléphone vibra.
Un appel entrant : Maman Joséphine, ma mère.
Je décrochai rapidement. Il était rare qu’elle appelle à cette heure-là. Chez nous, les appels de nuit, surtout venant d’une mère, étaient presque toujours porteurs de nouvelles importantes — bonnes ou mauvaises.
— Mon fils... dit-elle d’un ton doux, presque maternel jusqu’au fond de l’âme.
— Maman... comment vas-tu ?
— Je vais bien. Et toi, mon fils ? Tu manges ? Tu dors ? Tu travailles dur ?
C’était sa trinité de questions. Toujours les mêmes. Toujours avec cette voix pleine de sollicitude, de fatigue aussi. Une voix de femme qui a tout porté, tout enduré, et dont le seul espoir repose sur ses enfants.
Je lui répondis avec tendresse, lui racontai brièvement mes journées, mes lectures, mes frustrations aussi. Elle écoutait en silence, de temps en temps un petit rire, ou un soupir. Puis elle chuta. Doucement, comme on dépose une charge lourde sur les épaules de quelqu’un sans lui demander la permission.
— C’est pour Johana que je t’appelle aussi.
— Johana ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Elle va se marier.
Un silence. Mon cœur fit un bond.
— Se marier ?
— Oui, mon fils. Elle a trouvé un garçon sérieux, croyant et travailleur. Ils se fréquentent depuis un moment, tu sais... Tu ne suis plus rien, toi. Tu es devenu comme un étranger.
Je n’ai rien dit. J’étais figé.
— Le mariage est prévu dans deux semaines. Et il faut que tu viennes. Ce n’est pas négociable.
Son ton avait changé. Il était devenu plus grave, plus solennel. Le ton d’une mère qui rappelle à son fils qui il est, et ce qu’on attend de lui.
— Tu es l’aîné, Poumbà. Le fils de ton père, l’héritier, celui qui doit bénir, présenter, parler. Sans toi, ce mariage serait bancal. Les gens poseraient des questions. Et Johana... Elle a besoin de toi. Moi aussi.
Je sentais un nœud monter dans ma gorge. Pas seulement à cause de l’annonce. Mais à cause de ce que ce rappel impliquait. Le poids des traditions. Le rôle du fils aîné. Le devoir de mémoire envers papa, ce géant tombé trop tôt, ce modèle dont l’ombre planait toujours sur nous comme une bannière silencieuse.
— Je viendrai, Maman, dis-je enfin, d’un ton bas mais ferme.
— Merci, mon fils. Je savais que tu ne me décevrais pas. Ton père serait fier.
Et elle raccrocha, après quelques autres recommandations : apporter une chemise blanche, bien repasser les pantalons, éviter de venir avec une “petite amie étudiante là-bas” qui ne sait pas saluer les vieux.
Le silence reprit possession de la pièce. Mais il n’était plus le même. Il était plus dense. Chargé de souvenirs, de responsabilités, de devoirs familiaux.
Je posai lentement mon téléphone sur la table, le regard fixé dans le vide. Johana allait se marier. Ma petite sœur. Celle que je tenais par la main quand elle avait peur du noir. Celle que j’appelais “Jojo” en lui tirant les joues. Elle allait devenir une femme, dans les yeux de tous. Et moi, je devais être là. Fort. Présent. Représentant de notre nom. Pilier du clan.
Je me levai et allai vers la fenêtre. Dehors, le campus était calme. Quelques lampadaires éclairaient faiblement les sentiers. Une brise légère agitait les branches.
Et dans mon cœur, un mélange étrange : de fierté, de nostalgie... et de peur. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de devenir un homme alors que je me débattais encore pour rester un jeune adulte. Mais peut-être que c’était ça, devenir grand : accepter les appels de minuit et y répondre avec gravité.
La nuit avait déjà enveloppé le campus de son voile paisible. Seules les étoiles brillaient au-dessus de moi, comme un chœur de témoins muets, et je restais là, adossé contre le rebord de la fenêtre de ma chambre, tentant de faire le vide dans mon esprit agité. Mon regard se perdait dans le ciel, essayant d’ignorer le tumulte intérieur que cette journée m’avait laissé. Un vent léger caressait ma peau, frais, presque apaisant.
Et c’est alors que je les vis.
Vanessa et Melissa revenaient du robinet central, là où tous les étudiants se rendaient quand les installations de leurs blocs respectifs rendaient l’âme — ce qui, soit dit en passant, arrivait trop souvent. Vanessa, grande et élancée, portait deux seaux bleus, un dans chaque main. Melissa, elle, traînait derrière, tenant un bidon jaune contre sa hanche, marchant d’un pas décontracté. Elles parlaient, riaient à voix basse, comme deux sœurs complices partageant un secret.
Mon instinct me dicta de me retirer de la fenêtre, mais il était trop tard. Melissa m’aperçut la première. Elle s’arrêta net, tapota légèrement le bras de Vanessa, et toutes deux tournèrent immédiatement dans ma direction. Leurs pas s’accélérèrent. Elles avaient vu leur cible, et comme des flèches tirées d’un arc invisible, elles vinrent droit sur moi.
Je restai figé. Je savais déjà ce qui allait suivre. Il y avait dans leurs regards une sorte d’accord tacite, une décision préméditée qui ne laissait pas de place à mon consentement.
Sans frapper, sans même une salutation formelle, elles entrèrent dans ma chambre. La porte grinça doucement, puis se referma derrière elles avec un claquement léger mais ferme. Elles déposèrent leurs bidons contre le mur, comme si elles venaient s’installer pour la soirée.
— On a vu que la lumière était allumée, dit Melissa avec ce ton faussement innocent qui n’était pas sans arrière-pensée. On s’est dit que tu n’avais peut-être rien mangé. On pourrait te faire à manger, si tu veux.
Vanessa acquiesça immédiatement, posant ses seaux dans un coin de la pièce. Elle s’assit au bord de mon lit comme si elle était chez elle, enroula une mèche de cheveux autour de son doigt et me lança un sourire narquois.
— Ouais, ajoute-t-elle. On cuisine bien, tu sais. On pourrait te faire oublier toutes les misères de la journée.
Je ne savais pas quoi dire. Je n'avais pas encore préparé à manger, c'était vrai. Ma cuisine portative n’était même pas installée, et mes provisions se résumaient à un sachet de riz et quelques tomates molles. Mais ce n'était pas tant la proposition qui me dérangeait. C'était l’énergie. L’ambiguïté. Le contexte.
— Vous êtes sérieuses là ? demandai-je, le ton neutre.
— Bien sûr qu’on est sérieuses, répliqua Melissa. Tu nous regardes comme si on voulait te mordre.
Elle rit. Vanessa rit avec elle.
Je jetai un œil à la casserole, puis à elles. Je voyais bien que derrière cette prétendue bienveillance se cachait autre chose. Une sorte de test. Une provocation douce. Une stratégie pour faire tomber mes murailles, une à une. Mon silence prolongé ne les fit pas reculer, bien au contraire. Melissa s’approcha, attrapa le sachet de riz et commença à verser une quantité dans un bol.
— Tu vas voir, dit-elle, on va te faire un vrai plat de consolation.
Et tandis qu’elle se mettait à l’œuvre, je restai là, les mains dans les poches, oscillant entre amusement, agacement et suspicion. La pièce était désormais habitée par une chaleur étrange. Pas celle du foyer, mais celle d’une tension latente, d’un jeu dont je ne connaissais pas encore toutes les règles. Une cuisine allait peut-être se faire, mais c’est moi qui risquais d’être cuit.
Après avoir tout mis au feu — le riz, les tomates, un peu d’oignons hachés, et une pincée de sel pour la forme — Vanessa se chargea de surveiller la cuisson, concentrée, les manches retroussées, comme une vraie cuisinière. Le silence qui s’était installé était presque paisible, mais c’était le calme qui précède la tempête. Car à peine la marmite commença-t-elle à frémir que Melissa, comme mue par une urgence intérieure, abandonna son poste et vint me rejoindre, le pas léger mais le regard déterminé.
Elle s’approcha de moi comme une brise tiède en fin de saison sèche, enveloppante, troublante. Son regard s’ancrant dans le mien, elle posa une main sur mon épaule, puis l’autre autour de ma taille. Je voulus protester, dire quelque chose, n’importe quoi, mais mes mots s’étranglèrent dans ma gorge. Elle me regardait avec cette intensité qui ne cherche pas de réponse, juste un écho.
— Poumbà, je t’aime, dit-elle simplement, mais d’une voix chargée d’une chaleur qui faisait trembler les murs invisibles que je m’étais efforcé de bâtir autour de moi. Je t’aime, pas comme les autres t’aiment. Moi, je ne joue pas. Je sens que toi et moi, c’est… évident.
Je ne répondis pas. Je ne pus répondre. Elle me tint alors contre elle, doucement, comme on tient ce qu’on ne veut pas perdre. Et là, sans autre préambule, elle chercha mes lèvres. Je tournai la tête. Une fois. Deux fois. Mais à la troisième tentative, mes défenses s’étaient effondrées. Ce n’était plus mon esprit qui parlait. C’était ce foutu corps, ce cœur battant à tout rompre, ces mains qui ne savaient plus où se mettre.
Je cédai.
Ses lèvres trouvèrent les miennes, et le monde autour de nous sembla flou, suspendu, muet. Un baiser. Puis un autre. Et encore. Ce n’était pas passionné au départ, mais c’était insistant, habité, brûlant de désirs longtemps contenus. Mon souffle se raccourcissait, mes pensées s’éteignaient l’une après l’autre, noyées dans l’instant. Son corps contre le mien, sa main contre ma nuque. Je ne contrôlais plus rien.
Mais quand je sentis sa main glisser lentement, audacieusement, cherchant à entrer dans mon pantalon, un éclair de lucidité traversa mes veines comme une décharge.
Non.
Je sursautai.
Je quittai le lit d’un bond, presque paniqué, et allai m’adosser au mur près de Vanessa, qui tourna légèrement la tête vers moi sans dire un mot. Elle avait sûrement compris. Elle ne fit aucun commentaire, ne rit pas, ne fit aucun geste pour trahir ce moment. Juste un regard. Neutre, presque complice. Comme si elle savait.
Melissa, restée sur le lit, respirait fort. Elle me regardait avec un mélange de frustration, de colère et de déception. Mais moi, j’étais juste là, debout, silencieux, le cœur cognant fort dans ma poitrine, comme s’il m’accusait de trahison… ou me remerciait de ne pas être allé trop loin.
Le feu sous la marmite continuait à crépiter. Une odeur agréable montait déjà dans la pièce. Pourtant, rien n’avait le goût de la paix.
