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Chapitre 6. Dilemme

Après le cours, j’étais vidé. Mon cœur battait lourdement dans ma poitrine comme si j’avais combattu toute la journée contre un ennemi invisible. Mes pas étaient lents, pesants, presque automatiques. Je me dirigeai droit vers la chambre, déposé mes effets comme on jette un fardeau trop longtemps porté, puis sans même enlever mes chaussures, je repris le chemin du dehors. J’avais besoin d’air. De silence. D’un moment à moi, loin des regards, loin de toute cette pression sensuelle et morale qui m’avait oppressé depuis le matin.

Je pris la direction des arbres qui encerclaient le campus, comme une ceinture verte autour de ce monde agité. Ce coin boisé était pour moi un lieu de refuge, presque sacré. Là, on pouvait entendre son propre souffle, écouter le vent caresser les feuilles, sentir la terre vibrer sous ses pieds. J’y allais souvent quand mon esprit était trop agité, quand la confusion menaçait de m’engloutir. C’était mon petit sanctuaire.

Avant de sortir, j’avais glissé dans mon sac un livre. Pas un manuel académique. Non. J’avais besoin d’autre chose. Quelque chose pour mon âme.

C’était Les Confessions de Saint Augustin.

Un livre que j’avais acheté un an plus tôt, dans une brocante universitaire. J’ignorais pourquoi je l’avais pris à l’époque. Mais ce soir-là, je compris. Ce livre m’appelait. Il semblait être écrit pour les hommes comme moi. Ceux qui luttent contre eux-mêmes.

Je m’installai à l’ombre d’un grand manguier, mon dos appuyé contre le tronc rugueux, le livre ouvert sur mes genoux. Les premières pages me remirent dans l’ambiance. Augustin y parlait de sa jeunesse tumultueuse, de ses désirs charnels, de ses luttes intérieures. Et plus j’avançais, plus je me reconnaissais en lui.

Je tombai sur ce passage :

"Je m'étais donc précipité dans l'amour, et j'en étais enchaîné par le plaisir, au point que je n'avais plus ni force ni volonté pour me libérer."

Ces mots me frappèrent au cœur. Il avait été là où je suis. Lui aussi avait connu la bataille entre le corps et l'esprit. Il avait cédé, puis s'était relevé. Il ne parlait pas avec mépris de sa faiblesse, mais avec lucidité. Il disait les choses sans fard, et cela me réconfortait. Je n’étais pas seul. D'autres, bien avant moi, avaient traversé ce désert.

Un autre passage m’émut profondément :

"Je portais en moi une plaie que je refusais de guérir, parce que je craignais qu'en guérissant, elle me prive du plaisir de la douleur."

Cela me rappela Mélissa. Sa présence, sa provocation, son parfum. J’avais presque honte de l’admettre, mais une partie de moi voulait qu’elle insiste, qu’elle me pousse à bout. Pas parce que j’étais amoureux d’elle, mais parce que j’aimais ce conflit intérieur. C’était comme une drogue. Et pourtant, je savais que cela me détruirait si je continuais à m’y exposer.

Enfin, je lus ceci :

"Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans de moi, et moi au-dehors."

Je refermai le livre un instant. Le soleil déclinait. L’air devenait frais. Ce passage parlait de Dieu, mais je le comprenais aussi comme un appel à retrouver mon propre centre. À quitter les regards des autres, les attentes, les jeux, les tentations, et à revenir à moi. À ce que je voulais vraiment être. À ce que j’étais avant que tout cela ne commence.

Ce livre n’avait pas changé ma vie en une lecture, mais il m’avait tendu un miroir. Et dans ce miroir, j’avais vu mon reflet, flou, certes, mais présent. J’avais vu un homme en guerre contre lui-même. Et j’avais compris que la vraie force, ce n’était pas de céder ni de fuir. C’était de tenir. De rester debout. Même quand tout en nous appelle à tomber.

Je restai encore un moment sous les arbres. Les mots d’Augustin résonnaient dans ma tête. Ils ne chassaient pas le désir. Mais ils lui donnaient un sens. Une direction. Et peut-être, un jour, une délivrance.

Pendant que je redonnais tranquillement aux mots d’Augustin, méditant sur ses blessures, ses regrets, et surtout cette quête du vrai désir, celui qui élève plutôt que celui qui consume, un bruit de pas et de rires troubla le silence sacré de mon refuge. J’eus un mauvais pressentiment, une sensation étrange dans le creux de l’estomac, comme lorsqu’on entend les tambours avant l’assaut.

Je levai les yeux.

Trois couples approchaient, en tenues étranges. Pas des habits ordinaires pour se promener dans un bois. C'étaient des shorts trop courts, des hauts transparents, des peaux brillantes comme huilées, des sandales de plage. On aurait dit qu’ils sortaient tout droit d’une piscine imaginaire ou qu’ils allaient tourner un clip de danse. Patrice tenait la main de Joyce, très collés, déjà à échanger des regards brûlants. Moustaffa et Vanessa n’étaient pas mieux : ils se caressaient presque sans gêne, comme si la forêt leur appartenait.

Et là, derrière eux, elle.

Mélissa.

Seule, bien sûr, mais volontairement seule.

Elle portait un haut blanc si fin qu’on pouvait presque lire à travers. Son short bleu collait à ses cuisses comme une peau de serpent. Elle ne regardait pas les arbres. Elle ne regardait pas le ciel. Non. Elle me regardait, moi.

Je vous jure, à cet instant, j’étais un soldat. Un soldat tenu en embuscade, à découvert, sans casque, sans gilet pare-balles, et surtout sans munitions. Ils s’installèrent à quelques mètres à peine, toujours dans mon champ de vision. Les baisers commencèrent. Les gémissements étouffés. Les rires. Les doigts baladeurs. Tout cela, sous ces arbres sacrés que j’avais choisis pour apaiser mon âme.

Et puis, comme si ce n’était pas suffisant, ils se mirent à parler fort. À m’inclure dans leurs blagues.

— Hé Poumbà ! cria Moustaffa, tu comptes rester électron libre jusqu’à quand ?

— Franchement, ajouta Patrice, à un moment faut savoir saisir sa chance hein. Mélissa est là, prête à tout !

— Même à t’aimer malgré toi, renchérit Joyce.

Je voulais disparaître. M’enfouir dans le sol. Ou du moins, qu’un vent me soulève et m’emporte loin, très loin de cette scène.

Mais non. J’étais là, assis et immobilisé. Mon livre ouvert sur les genoux, mais mes yeux ne lisaient plus rien. Mon esprit criait au secours, et mon corps… encore une fois, ce corps de traître… frémissait sous le coup de la tentation.

Mélissa ne parlait pas. Elle souriait lentement. Une main sur sa hanche, comme pour dire : "C’est toi que j’attends, Poumbà."

Je ne savais plus où regarder. Si je baissais les yeux, on rirait encore. Si je fuyais, ils diraient que je me défile. Si je restais… je ne savais même pas si j’étais assez fort pour tenir.

C'était un dilemme entre ce que je voulais être, et ce que j’étais en train de devenir.

Je n’étais pas un saint, je le savais. Mais je ne voulais pas non plus être une proie, un trophée qu’on affiche. Je voulais aimer avec dignité. Me donner avec vérité. Et là, à cet instant précis, j’avais l’impression que tout conspirait pour que je me perde.

Alors j’ai refermé le livre.

Pas parce qu’il ne m’aidait plus, mais parce que je devais décider par moi-même.

Me lever ? Rester ? Parler ? Me taire ?

Je n’avais aucune certitude, sauf une : si je faisais un pas vers elle aujourd’hui, je ne serais plus jamais le même homme.

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