Chapitre 5. Entre le marteau et l'enclume
Arrivé dans l’auditoire, je m’arrêtai un instant sur le seuil. Mon regard balaya la salle, à la recherche d’un refuge. Je ne voulais pas me retrouver de nouveau à côté de Mélissa. Non. Il fallait que je change de stratégie, que je reprenne le contrôle de la situation. Être près d’elle, c’était comme s’asseoir au bord d’un volcan en éruption : tôt ou tard, on finit brûlé.
Mais où m’installer ? Presque tous les sièges étaient déjà pris. Presque… sauf une rangée, au centre, où il restait un espace à côté de Vanessa et Moustaffa.
J’hésitai. Longuement.
Ce n’était pas vraiment le genre de compagnie que je cherchais. Vanessa, avec sa langue acérée, ses commentaires sarcastiques, et ce regard qui semblait tout deviner sans qu’on dise un mot. Et Moustaffa, toujours à faire des blagues douteuses, à rire fort, comme pour rappeler à tout le monde qu’il était là. Je savais que m’asseoir là m’exposerait à des remarques, peut-être même à des questions sur Mélissa. Mais il fallait choisir : la distraction en silence ou la gêne en public.
Je pris une inspiration, m’armai de courage et me dirigeai vers eux.
À peine avais-je posé mon sac qu’un rire moqueur m’accueillit. Un rire à deux têtes, une synchronisation parfaite entre Vanessa et Moustaffa.
— Tiens tiens, regarde qui vient chercher refuge chez les ennemis du cœur, lança Vanessa en mimant un geste théâtral, les mains croisées sur la poitrine.
— Fais attention mon frère, ajouta Moustaffa en riant, ici, on ne vend pas les baisers. On ne fait que les commenter !
Je forçai un sourire, pas trop large. Juste assez pour faire croire que je prenais bien la blague.
— Je suis juste là pour le cours, dis-je calmement en m’installant. Rien de plus.
— Ah bon ? fit Vanessa avec un air innocent. Donc tu fuis l’amour et tu cours vers le savoir ? C’est beau ça. Très beau même. On devrait écrire un poème dessus.
Je ne répondis pas. Je sortis mon cahier et mon stylo, et fixai le tableau vide devant nous. Je voulais que tout reprenne une forme normale. Que les heures passent, que la voix du professeur m’absorbe, que le cours me délivre du feu que j’avais ramené avec moi depuis la chambre. Mais même ici, loin d’elle, je sentais encore son parfum imaginaire, son regard, son audace me coller à la peau comme une tache de vin sur une chemise blanche.
Vanessa me jeta un coup d'œil, plus sérieux cette fois.
— T’as pas l’air tranquille. T’es sûr que tu veux rester là ?
Je hochai la tête.
— J’ai besoin de me concentrer.
— Alors concentre-toi. Mais si jamais tu veux parler… on est là. Même pour écouter les silences.
C’était dit sans moquerie, et ça me surprit. Derrière leurs plaisanteries, il y avait peut-être un peu d’humanité. Un peu d’amitié, même déguisée.
Le professeur entra. Le murmure de l’auditoire s’éteignit comme une bougie soufflée par le vent. Je fixai le tableau. La craie commença à grincer, les mots prirent forme, les idées circulèrent. Mais dans un coin de ma tête, il y avait toujours ce baiser. Et ce choix.
Fuir. Revenir. Résister. Ou tomber.
Mais pour l’instant, j’avais décidé d’apprendre. D’être l’élève. Pas le prisonnier de mes pulsions. Au moins pour une heure.
Et pendant que j’étais concentré sur le cours, essayant de noyer mes pensées dans les définitions, les théories et les formules du professeur, les deux à mes côtés semblaient avoir décidé de faire de cet auditoire un théâtre de leur propre distraction. D’abord, ce furent des ricanements étouffés, des échanges de regards complices, comme deux adolescents qui se préparaient à faire un mauvais coup. Je tentai de ne pas y prêter attention, pensant qu’ils finiraient par se lasser.
Mais très vite, je me rendis compte que c’était plus qu’une simple provocation verbale.
Vanessa glissa discrètement sa main sur la cuisse de Moustaffa. Celui-ci se pencha légèrement, comme pour écouter une blague, mais en réalité, c’était une couverture. Leurs mouvements étaient calculés, presque chorégraphiés pour ne pas attirer l’attention des autres. Ils avaient perfectionné l’art de la dissimulation. Ils se touchaient aux parties intimes, comme s’ils étaient seuls dans une chambre et non dans un auditoire rempli d’étudiants censés apprendre. Je détournai les yeux, mal à l’aise, mais le malaise me suivait comme une ombre.
Puis Moustaffa sortit son téléphone. L’écran refléta un instant une lumière familière, crue, que je reconnus aussitôt : des images pornographiques. Il tournait l’appareil légèrement, de façon à le cacher au professeur, tout en me l’imposant à moi. Je ne pus m’empêcher de jeter un coup d'œil, et aussitôt, la gêne monta d’un cran. C’était comme si j’avais fui la pluie pour finir trempé dans un lac. J’avais quitté Mélissa en espérant un peu de paix, un peu de sobriété, un retour à la raison. Et je me retrouvais en pleine dérive.
Je serrai les dents. Mon regard oscillait entre le tableau et ce théâtre de l’absurde à ma droite. Mon stylo, figé sur la feuille, ne bougeait plus. Le professeur parlait toujours, mais ses mots me parvenaient comme à travers une vitre. Flous. Déformés.
Je n’étais pas seulement choqué. J’étais écœuré.
Et dans cette situation, une question, brutale, me traversa l’esprit : avaient-ils encore quelque chose d’humain en eux ? Ou bien étais-je moi-même en train de devenir fou, de voir dans tout ce qui m’entourait une perversion rampante, un monde inversé où plus rien ne tenait debout ?
Je n’étais pas mieux ici. J’étais piégé, pris au piège entre le marteau et l’enclume. D’un côté, Mélissa et sa séduction obsessionnelle, de l’autre, ce duo malsain qui réduisait toute pudeur en poussière.
Je me sentis seul, ridiculement seul et fatigué. D’un combat qui n’était pas visible à l’œil nu, mais qui m’usait de l’intérieur. Un combat entre ce que j’étais, ce que je voulais être, et ce que le monde autour de moi semblait vouloir que je devienne.
Je devais sortir, respirer, m’éloigner. Mais le cours n’était pas fini. Et moi, j’étais cloué à cette chaise, comme un condamné à sa dernière heure.
Je fermai les yeux un instant. Juste un instant. Pour prier que cette heure passe. Pour supplier que la cloche sonne enfin.
