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Chapitre 4. L'invitée imprévue

À la pause de midi, je m’étais retiré dans ma chambre avec l’envie simple de me faire un petit repas tranquille avant la séance de l’après-midi. Un bol de riz accompagné de ma fameuse "viande académique" — les haricots — mijotait lentement sur mon réchaud. C’était un plat que je maîtrisais à la perfection, rustique mais consistant, l’ami fidèle de tous les étudiants en fin de mois.

Il faisait chaud, et une lumière crue entrait par la fenêtre ouverte. La pièce était calme, paisible, seulement troublée par le crépitement du feu sous la marmite. Je me sentais bien dans cette routine modeste, loin des regards, des murmures, des tensions de la matinée. J’avais presque réussi à me convaincre que ce que j’avais vu au cours — cette scène surréaliste de Mélissa avec son téléphone allumant soudainement des vidéos pornographiques — n’était qu’un accident, une farce de l’algorithme ou un bouton mal appuyé. Mais au fond de moi, je savais que non. Ce n’était pas un hasard.

Je venais de rincer les piments que je voulais ajouter à la sauce quand j’entendis trois coups légers à ma porte. Je croyais que c’était un voisin venu demander du sel ou un briquet.

— C’est ouvert, lançai-je sans même me retourner.

Et là, c’est sa voix qui fendit l’espace :

— Mmmh… ça sent vraiment bon ici.

Je me retournai lentement. Elle était là, Mélissa, dans l’encadrement de ma porte, comme une apparition. Détendue, souriante, comme si de rien n’était. Elle portait un t-shirt blanc trop court pour être innocent, qui laissait entrevoir une bande de peau dorée au-dessus de son jean moulant. Elle avança dans la pièce sans attendre une invitation, et son regard se promena sur mes livres, sur mon lit, sur ma silhouette aussi.

Je sentis tout de suite que j’étais en danger.

— Je passais dans le couloir, et mon estomac m’a guidée ici. Tu m’en gardes un peu ? demanda-t-elle en s’asseyant sur ma seule chaise libre.

Je n’avais ni la force ni l’envie d’entrer dans un duel de principes. J’avais trop chaud, j’étais trop fatigué, et je n’avais pas envie de jouer au moraliste. Alors je servis deux assiettes. Une pour elle, une pour moi. Je posai la sienne devant elle sans mot dire. Elle me gratifia d’un sourire joueur, attrapa une fourchette et se mit à manger avec un plaisir presque exagéré.

— Tu cuisines vraiment bien. T’es sûr que tu n’as pas grandi dans un foyer pour jeunes filles ? dit-elle en riant.

Je ne répondis pas. Je me concentrai sur mon assiette, même si je ne sentais plus vraiment le goût des haricots. Sa présence me mettait dans un état étrange, mêlé d’agacement et de trouble. J’aurais voulu lui crier de sortir, de ne plus jamais recommencer ce qu’elle avait fait ce matin. Mais j’aurais aussi voulu la regarder encore, longtemps, comprendre ce qu’elle voulait exactement.

Puis elle reposa sa fourchette, essuya le coin de ses lèvres avec son doigt, me fixa droit dans les yeux.

— Tu ne vas rien me dire sur ce matin ? Rien du tout ? demanda-t-elle d’un ton doux, presque triste.

Je pris une gorgée d’eau avant de répondre.

— C’est plutôt à toi de parler. C’est toi qui as fait ça, pas moi.

— Et alors ? Tu crois que c’était pour quoi ? Tu crois que j’ai lancé ça par erreur ? J’ai vu ton visage, Poumbà. Tu n’étais pas indifférent.

Je la regardai longuement. Elle disait vrai. J’avais ressenti quelque chose. Une chaleur confuse, une secousse dans le ventre, dans le bas du ventre même. Mais j’avais honte de l’admettre. Honte d’avoir été vulnérable. Honte qu’elle ait vu ça.

— Ce que tu fais, Mélissa, ce n’est pas juste de la provocation, murmurai-je. Tu joues à un jeu dangereux. Nous sommes des étudiants et nous devons nous concentrer sur nos notes. Je sais, je suis homme, t'es femme, mais pas pour l'instant, laissons le temps au temps.

Elle se leva doucement, fit le tour de la table, s’approcha de moi. Je sentis son souffle près de mon oreille.

— Justement. Peut-être que c’est ça qui m’excite le plus : homme et femme.

Je me redressai brusquement, pris une serviette pour essuyer mes mains moites. Il fallait que je dise quelque chose. Que je fasse une barrière claire. Mais mes mots s’envolaient dès qu’elle me regardait comme ça, avec ses yeux à moitié fermés, cette bouche à demi entrouverte, cette attitude de défi calme.

Je n’étais pas de pierre. J’étais de chair. Et ma chair tremblait.

Elle s’était levée sans bruit, comme une brise qui glisse dans la pièce sans faire claquer les rideaux. Je ne l’avais pas vue venir. Elle s’approcha doucement, presque tendrement, et avant même que je ne puisse reculer, réfléchir, prévoir… ses lèvres effleurèrent ma joue.

Un baiser. Léger, précis, comme une flèche plantée dans une zone sensible.

Je sursautai, trop tard. Si j’avais deviné son intention, j’aurais esquivé, reculé, fui. Mais je ne savais pas qu’elle oserait. Je ne croyais pas qu’elle franchirait cette limite, celle que je n’avais pas osé nommer mais que je croyais visible, implicite, évidente. Elle, non. Elle avait décidé de la franchir, comme si cette chambre, cette assiette partagée, ce silence entre nous, avaient signé un pacte tacite.

Elle me regarda, le coin des lèvres étiré dans un sourire qui n’avait rien d’innocent. Un sourire qui savait ce qu’il faisait, qui savourait son effet. Puis elle me glissa ces mots à l’oreille, bas, presque murmurés, mais lourds, pesants :

— Tu regretteras d’avoir dit non à mes avances. Peut-être pas aujourd’hui. Mais un jour. Et tu penseras à moi.

Et sur ces mots, elle s’en alla. Elle ouvrit la porte, se retourna une dernière fois, planta ses yeux dans les miens, puis sortit, refermant doucement derrière elle. Sans claquer. Sans fracas. Juste la poignée qui se réinstalle dans le bois, comme si rien ne s’était passé.

Mais il s’était passé quelque chose.

Je restai là, debout, figé, mes mains encore humides de la vaisselle que je venais de faire, mon assiette à moitié pleine refroidissant lentement sur la table. Dans ma tête, c’était le chaos. Un orage de pensées contradictoires. D’un côté, ma conscience me rappelait qui j’étais : un étudiant sérieux, un modèle pour les autres étudiants, un homme de principes, de droiture. Je connaissais les règles, je savais les conséquences. Je n’étais pas de ceux qui profitaient des jeunes filles. Je n’étais pas ce genre d’homme.

Mais d’un autre côté, il y avait ce corps. Mon corps. Ce traître silencieux qui réagissait sans demander la permission. Mon cœur battait plus fort que d’habitude, ma respiration s’était faite plus lourde, et dans mon bas-ventre, une tension désagréable, presque douloureuse, témoignait de l’excitation brutale et incontrôlable qu’elle avait provoquée.

Je me sentais comme un condamné qui vient d’entendre sa sentence mais qui n’en comprend pas encore le sens. J’étais piégé. Pris entre deux forces. Celle de mon esprit, mon garde-fou, mon armure, ma lumière. Et celle de ma chair, puissante, obscure, urgente, insidieuse.

J’avais envie de la rappeler, de lui dire de revenir, de finir ce qu’elle avait commencé. De sentir ses lèvres ailleurs, plus bas, plus loin. Mais en même temps, j’avais envie de m’enfuir, de courir dehors, d’aller prendre une douche froide, de prier, de jeûner, de m’éloigner d’elle comme on fuit un feu.

Je m’assis lentement sur le lit, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Comment avais-je laissé les choses arriver jusque-là ? Était-ce ma faute ? Avais-je été trop indulgent ? Trop gentil ? Trop accessible ? Ou bien était-ce elle, Mélissa, la tempête dans un flacon, le piège dans une robe moulante, la tentation incarnée ?

Mon esprit criait : Reste fort, ne cède pas, ce n’est pas toi, ce n’est pas ce que tu veux vraiment.

Mais mon corps, lui, chantait une autre chanson. Une chanson douce, troublante, pleine de soupirs et d’images qu’il aurait fallu effacer.

Je ne savais plus dans quel camp j’étais. J’étais du côté de l’esprit, oui… mais combien de temps allais-je y rester ?

Ce jour-là, j’ai compris que la plus grande guerre n’est pas celle qu’on livre aux autres, mais celle qu’on mène contre soi-même, seul, entre quatre murs, avec pour seuls témoins le silence, la sueur et l’ombre d’un baiser volé.

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