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Chapitre 3. Tentation esquivée

Lundi matin.

Le soleil s’était à peine levé que le campus bourdonnait déjà comme une ruche. Les premiers bruits me parvenaient depuis les couloirs : des sandales traînantes, des voix encore ensommeillées, le grésillement familier des cafetières partagées, des portes qui claquent… Un ballet quotidien. Le jour reprenait son rythme, et avec lui, notre grande messe à nous, les étudiants : les cours de l’avant-midi.

Depuis la fenêtre de ma chambre, j’apercevais la cour centrale, encore à moitié vide. Mais dans les chambres, l’agitation trahissait l’urgence. On repassait des chemises froissées à la hâte. On réorganisait des cartables éventrés en soupirant. Tout le monde voulait être à l’heure à l’auditoire 3, pour écouter le professeur Lushimba. Son cours sur “l’Afrique et les enjeux du développement endogène” était presque un rite de passage.

Moi, j’étais déjà prêt. Chemise repassée la veille. Notes préparées. Stylo vérifié. Je m’étais assis sur le bord de mon lit, un extrait de Cheikh Anta Diop entre les mains. Je voulais relire quelques lignes avant de partir. Pas de précipitation. Pas de fébrilité. J’aimais ce calme avant la foule.

Puis le défilé a commencé.

Patrice, fidèle à lui-même, a été le premier à mettre le feu au couloir. Chemise ouverte, sac en bandoulière, une banane coincée entre les dents. Il s’est arrêté pile devant ma porte, entrouverte, et a lancé, moqueur :

— Hé, Pasteur ! Tu as raté le paradis terrestre ce week-end, mon frère ! Piscine, chair fraîche et coucher de soleil ! On aurait dit une pub de télé-novela ! Tu as raté ça, sérieux !

Il a éclaté de rire, puis a disparu au tournant. Je n’ai pas levé les yeux. Je me suis contenté de tourner la page.

Ensuite, Moustaffa. Lunettes noires, démarche traînante, écouteurs vissés dans les oreilles. Il s’est arrêté juste une seconde pour me lancer :

— Poumbà ! Toi aussi, tu es fort hein… Une fille comme Mélissa qui te supplie presque… et tu restes de marbre ? Tu es sûr que tu es normal ?

Un claquement de langue, et il a repris sa route.

Vanessa a suivi. Toujours tirée à quatre épingles, jupe droite et chemise rentrée, le genre à faire penser à une chroniqueuse de mode déguisée en étudiante. Elle s’est arrêtée, a jeté un regard dans ma chambre :

— Il faut que tu écrives un livre, mon cher. “Comment résister aux plaisirs de la vie à 21 ans.” Tu deviendras millionnaire avec ça.

Clin d’œil, départ. Et enfin, Joyce. Exubérante, bruyante, indomptable.

— Tu sais quoi, Poumbà ? T’es bizarre ! Mais c’est ton charme, je crois. Tu n’auras peut-être pas de copine, mais tu seras sûrement président.

Cette fois, j’ai esquissé un sourire. Un bref. Mais je n’ai pas répondu. À sept heures cinquante-cinq, j’ai rangé mes affaires, passé une main sur ma chemise, en chassant une poussière imaginaire, et j’ai quitté la chambre.

Dehors, le soleil baignait tout le campus. Les arbres remuaient doucement. Des grappes d’étudiants convergeaient vers les auditoires, certains riant, d’autres le regard flou. Moi, j’avançais avec régularité. Je pensais au cours. Je pensais à une citation du professeur Lushimba, dans son dernier ouvrage :

“Le développement commence par une discipline intérieure. Une nation sans projet meurt. Un homme sans vision se disperse.”

Je n’étais pas amer. Pas distrait. Pas jaloux. Chacun avait ses priorités. Je connaissais les miennes. Je suis arrivé dans l’auditoire. Deuxième rang. Toujours. J’ai sorti mes notes, mon stylo. J’ai attendu.

Puis elle est entrée.

Mélissa.

Je l’ai vue descendre lentement les marches du pavillon, dans une robe en jean simple mais ajustée, assez discrète pour passer aux yeux d’un prof, assez flatteuse pour réveiller les regards encore endormis. Pas de parfum fort. Juste une trace de vanille. Ce matin, elle ne voulait pas séduire tout le monde. Juste moi.

Je l’ai vue chercher, ou faire semblant de chercher, une place. Elle a souri à quelques garçons, poliment. Mais ses yeux cherchaient autre chose. Moi.

Je le savais. Je le sentais.

Elle s’est approchée. Lentement. Feignant l’indifférence. C’était presque amusant à observer.

Puis, arrivée à ma hauteur :

— Salut Poumbà… La place est libre ?

J’ai levé les yeux. J’ai hoché la tête. Rien d’autre.

Elle s’est assise doucement, a sorti son stylo, a ouvert son cahier.

Je l’entendais respirer. Et puis, elle a tenté quelque chose :

— Tu as déjà révisé le chapitre sur les courants panafricanistes ? Je trouve ça un peu dense, surtout les comparaisons avec le néocolonialisme.

Je l’ai regardée.

— Oui. Je l’ai relu hier soir. C’est dense, oui. Mais clair.

Et je suis retourné à mon cahier. Je ne voulais pas être cruel. Juste clair. Je n’avais pas d’énergie à consacrer aux ambiguïtés. Elle n’a rien dit. Mais elle est restée. Elle m’a observé, silencieuse, espérant, peut-être.

Quand le professeur est entré, elle a sursauté légèrement. Le cours a commencé. Les cahiers se sont redressés. Les téléphones ont disparu. Mais elle, elle était ailleurs. À peine attentive. Elle notait des mots. Peut-être pour se donner une contenance. Mais elle me regardait.

Je le savais. Je le sentais, et je n’ai rien dit. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était un choix. Un jour, peut-être, je lui parlerai. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je devais rester concentré.

Pendant que le professeur Lushimba développait, avec sa passion habituelle, les stratégies de Patrice Lumumba contre les manœuvres belges lors des premiers mois de l’indépendance, une lumière étrange, douce, vacillante attira mon regard. C’était à peine perceptible. Un petit halo bleuté, comme une lanterne discrète dans la pénombre. Je baissai les yeux. Mélissa venait d’allumer son téléphone.

Je crus d’abord à une simple notification, un message, une vidéo quelconque… jusqu’à ce que les premiers sons s’échappent, presque étouffés, du petit haut-parleur de l’appareil. Des gémissements. Rythmés. Provocants. Des images, floues d’abord, puis explicites. J’eus un sursaut intérieur, mais je ne laissai rien paraître sur mon visage.

Elle tenait son téléphone comme on tient une offrande, posée sur ses cuisses croisées, l’écran légèrement orienté vers moi, comme une invitation muette. Elle ne disait rien, ne me regardait même pas. Elle feignait de suivre le cours, de prendre des notes, mais je voyais son œil droit, celui qui frôlait mon espace vital, s’arrêter parfois sur moi. Discrètement.

Elle savait ce qu’elle faisait.

Ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas une distraction hasardeuse. C’était une attaque silencieuse, sensuelle et calculée.

Je fis un effort désespéré pour garder les yeux sur le tableau, sur les phrases du professeur, sur les dates, les contextes, les citations. Mais l’image revenait toujours. Comme un virus. Comme une mélodie indécente qui collait au fond de l’oreille. Le souffle chaud qui montait de ces scènes volées me parvenait, diffus mais entêtant. Et malgré moi, je sentis une chaleur me traverser. Une tension me saisir.

Je ne suis pas fait de pierre. Je suis fait de chair. Et ce matin-là, ma chair s’est rebellée contre ma volonté.

Je sentais le sang affluer dans mes veines, dans mes muscles, jusque dans mes reins. Mon corps me trahissait. Et j’en avais honte.

Je serrais les dents. Je fixais mon cahier. Mais même les lignes de mes notes devenaient troubles. Les lettres dansaient. Et quelque part, en moi, un feu avait été allumé. Un feu interdit. Un feu qui n’avait pas sa place dans ce lieu du savoir.

Elle, elle restait calme. Impassible. Son stylo traçait des mots inutiles sur des pages blanches. Mais son téléphone, lui, continuait son œuvre. Lentement. Insidieusement.

Je n’en pouvais plus.

Je me levai brusquement. Mon cahier sous le bras, sans un mot, sans un regard pour elle.

Je sentais les yeux de quelques camarades me suivre, surpris par mon départ. Mais je n’avais pas le choix. Rester là, c’était accepter de sombrer. Et je n’avais pas fait tout ce chemin pour céder aujourd’hui.

Je sortis de l’auditoire, descendis les escaliers deux à deux. Mon cœur battait comme un tambour. Mon souffle était court.

Dehors, l’air était frais, vivant et salutaire.

Je m’appuyai contre le mur. Je fermai les yeux. Et je laissai passer cette tempête.

Je ne la haïssais pas, non. Je ne la jugeais même pas. Mais j’avais compris ce jour-là que Mélissa ne venait pas seulement chercher des réponses à ses questions de cours. Elle voulait quelque chose de plus profond. De plus dangereux. Quelque chose qui pouvait me faire tomber, moi qui m’étais toujours juré de rester debout.

Et je compris que le combat ne faisait que commencer.

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