Chapitre 2. Une proposition refoulée
Un jour, j’étais assis seul au restaurant du campus, plongé dans la lecture d’un ouvrage de sociologie politique. Il faisait chaud, l’air sentait la sueur mêlée aux relents de beignets trop frits. J’aimais cet endroit bruyant et peu confortable : il me rappelait chaque jour pourquoi j’étais différent. Au milieu du désordre, je trouvais ma discipline.
Je n’avais même pas levé la tête quand une ombre s’était dessinée au-dessus de ma table.
— Poumbà, frère ! cria une voix familière. C’était Patrice, flanqué de Moustaffa et de deux autres gars de notre faculté.
Tous portaient ce sourire large, complice, que j’avais appris à reconnaître : celui des garçons qui ont déjà prémédité une folie et cherchent juste à m’y embarquer.
— Tu lis encore ? On dirait que tu veux épouser ce livre ! plaisanta Moustaffa en tirant une chaise.
Ils s’installèrent sans y être invités, riant fort, tapant des mains comme pour célébrer une victoire invisible. Quelques secondes plus tard, quatre filles les rejoignirent. Je reconnus immédiatement Vanessa avec ses tresses couleur miel, Joyce aux rires perçants, une autre que je connaissais à peine, et... Mélissa. Évidemment. Elle était là, comme une coïncidence volontaire, comme une répétition dont je ne contrôlais pas le texte.
Elle s’installa en face de moi, croisant les jambes avec une lenteur étudiée, comme si elle savait que même mon silence en était troublé.
— Poumbà, mon philosophe préféré, ça ne te fatigue pas de toujours réfléchir ? Viens vivre un peu.
Patrice lança :
— Justement, on a un plan ! Un week-end chaud chez l’oncle de Vanessa à Lwiro : piscine, grillades, musique, boissons... des filles aussi, hein. Que du bon. On part vendredi soir et on rentre dimanche. Tu viens, non ?
Je reposai calmement mon livre, marquai la page d’un bout de serviette, puis levai les yeux vers eux. Ils attendaient ma réponse avec cette tension enfantine, presque attendrissante. Même Mélissa avait penché légèrement la tête, comme une fleur se courbe vers la lumière.
— Vous savez, les gars, j’ai une dissertation à rendre pour lundi. Et puis, j’ai promis à mon directeur de participer à la revue sur les politiques publiques. Je suis déjà en retard.
Ils éclatèrent de rire.
— Toujours des excuses ! lança Moustaffa.
— Toi, tu veux devenir président du pays ou quoi ? renchérit Patrice.
— Même les prêtres prennent des vacances ! fit remarquer Joyce en éclatant de rire.
Mélissa, elle, ne riait pas. Elle me regardait. Ce n’était plus le regard provocateur. Il y avait, cette fois, une ombre de tristesse. Ou peut-être de lassitude.
— Tu crois que tu nous es supérieur ? demanda-t-elle soudain, sur un ton neutre.
Je secouai la tête.
— Pas du tout. Je vous admire même. Pour votre liberté. Mais moi, j’ai choisi une autre route. Et ce week-end... c’est pas ma route.
Il y eut un court silence. Patrice fit claquer sa langue.
— Bon, frère, on aura essayé. Tu ne pourras pas dire qu’on ne t’invite jamais.
Ils se levèrent les uns après les autres. Mélissa resta encore quelques secondes, les yeux rivés aux miens. Puis elle dit, presque à voix basse, comme pour que seuls moi et le destin entendions :
— Un jour, tu regretteras d’avoir toujours dit non.
Elle tourna les talons.
Je les regardai s’éloigner, éclatant de rires, mélangeant les gestes, les paroles, les promesses. Ils partaient vers ce week-end comme on part vers une fête de feu — en oubliant toujours qu’on peut s’y brûler.
Moi, je restai seul à ma table. Avec mon livre. Avec mon choix. Et malgré le vent léger qui balayait la cour, je sentais une sueur froide me couler dans le dos.
Pendant que mes camarades embarquaient dans leur week-end tapageur, je remontais lentement le sentier qui menait vers le pavillon B, celui des étudiants du programme de sciences sociales. Il faisait un peu plus frais à cette heure, le vent caressait les feuilles des jacarandas. Je m’arrêtai quelques secondes, le regard tourné vers le ciel qui se teintait d’orange. J’aimais cette heure. Elle ressemblait à une promesse.
Je me félicitai intérieurement.
Pas parce que j’avais résisté à la tentation — ce n’était pas un exploit —, mais parce que j’avais été fidèle à moi-même.
Je savais pourquoi j’étais venu ici, à l’Université Évangélique en Afrique. Ce n’était pas pour flirter avec la distraction ni goûter à la légèreté facile des jours. Ce n’était pas pour courir après des sensations temporaires ni collectionner des souvenirs flous, empilés dans une mémoire voilée d’alcool et de regrets.
Non.
J’étais venu ici pour rendre mes parents fiers. Leur joie était mon socle. Chaque fois que je pensais à mon père, silencieux mais toujours là, à ma mère, priant pour moi dans sa cuisine, une main sur le cœur, je me souvenais : je portais quelque chose de plus grand que moi. Une espérance. Une revanche contre l’échec, la misère, la banalité.
Et j’étais venu ici pour me rendre heureux aussi, moi-même. Mais pas ce bonheur de surface, plein de photos sur les réseaux, de fêtes trop longues et de lendemains amers. Non. Je voulais la joie construite, celle qui pousse comme un arbre qu’on arrose chaque matin : lentement, patiemment. Je voulais une vie meilleure. Une vie stable. Une vie utile.
Le rire, les sorties, les vacances, les plaisirs ? Oui, je les comprenais. Ils sont humains, légitimes même. Mais ils ne sont pas nécessaires. Pas pour l’instant. Il y aura peut-être un temps pour ça. Un temps pour l’amour. Un temps pour les cocktails au bord de l’eau, pour les regards appuyés, pour les danses qui font oublier le reste. Mais pas maintenant. Ce présent-ci était mon chantier. Mon corps était une brique, ma tête un marteau, mon âme un plan d’architecte.
J’arrivai dans ma chambre. Une petite pièce modeste, deux lits superposés, une table bancale, une étagère fatiguée. Mais c’était mon temple. Mon quartier général. Mon refuge.
Je posai mon sac, allumai la lampe de chevet, et tirai mon cahier de notes. Le cours du professeur Munganya sur les fondements de la démocratie africaine était passionnant, mais dense. Je le relus à voix basse, soulignant les concepts clés. Puis, sans y penser, je griffonnai dans la marge :
— Le succès n’est pas un accident. C’est une discipline.
Puis je restai là, le stylo en suspens, un peu surpris par ma propre phrase. Elle résumait tout.
On me disait parfois que j’étais coincé. Trop sérieux. Que je passerais à côté de ma jeunesse. Peut-être. Mais je préférais passer à côté d’une soirée que de passer à côté de ma vie.
Mon téléphone vibra.
Un message de Patrice :
— Frère tu rates ! Cette piscine, mon gars ! Et Mélissa a mis une robe… tu allais mourir. Bref, fais ton moine.
Je souris. Une seconde. Puis j’éteignis l’écran.
Je n’étais pas un moine. J’étais un bâtisseur.
Et Mélissa… oui, elle me hantait un peu. Mais je la repoussais, non par mépris, mais par choix. Ce n’était pas elle, le problème. C’était le moment. Elle venait avec un parfum de détour, et moi, j’étais en route.
Alors je repris mon cahier. J’écrivis encore, déterminé.
Puis, dans le silence de la nuit, je me sentis apaisé. Non pas heureux comme un enfant devant une sucrerie, mais calme comme un homme devant sa tâche accomplie.
Demain était encore loin. Mais je savais que j’allais m’y rendre droit, sans détour.
