Chapitre 1. Poumbà, un garçon pur
Je suis Poumbà.
Je n'ai jamais été intéressé par autre chose que mes études. Cela peut sembler ennuyeux, fade ou même suspect dans le monde d'aujourd'hui, mais c'est ainsi que j'ai grandi, ainsi que j'ai été façonné : par les livres, la discipline et une soif tranquille de comprendre. Là où d'autres cherchaient l'ivresse ou la sensation, moi, je cherchais la vérité dans les pages froissées des manuels, dans les marges soulignées de mes cahiers, dans le silence d'une bibliothèque à l'heure où tout le monde dansait ou criait.
Mes amis et camarades étudiants, eux, vivaient différemment. Certains étaient fans de l’alcool, d'autres de nicotine, et d’autres encore se plaisaient à mélanger les deux. Leurs yeux rougis et leurs rires gras résonnaient souvent dans les couloirs des dortoirs, entre deux prises de bouteille ou deux bouffées de cigarette. À mesure que le soir tombait sur le campus, ils se transformaient. L’alcool déliait leurs langues, la drogue relâchait leurs nerfs, et dans cette ambiance trouble, le sexe devenait une sorte d'exutoire commun, une récompense illusoire au stress des examens ou à l'ennui des jours sans fin.
Et moi ? Je les regardais. Pas comme un juge, non. Je n’étais ni un prêtre ni un saint. Je n’étais qu’un témoin, discret et peut-être étrange à leurs yeux. Je ne les critiquais pas. Je ne les imitais pas non plus. Je me contentais d’être là, dans mon coin, avec mes stylos, mes feuilles, mes rêves rangés comme des dossiers bien classés dans ma tête. Ils disaient que j’étais "trop sérieux", que je "manquais de goût pour la vie". Mais qu’est-ce que la vie, si ce n’est une succession de choix ? Et moi, mon choix, c’était d’avancer, seul s’il le fallait, mais toujours droit, sans dévier.
Je me souviens de Patrice, le plus bruyant de tous. Il aimait se vanter de ses conquêtes comme d'autres se vantent de leurs trophées. Son lit ne connaissait pas le repos, disait-il. Et de Mélissa, qui disait préférer les garçons ivres car ils étaient plus sincères dans leurs gestes. Et de Moustaffa, mon voisin de chambre, qui rentrait toujours à l’aube, les yeux perdus, le corps tremblant, comme s’il fuyait quelque chose que personne ne voyait. Parfois, je me demandais s’ils cherchaient vraiment le plaisir ou s’ils essayaient d’oublier. Mais je ne posais pas de questions. Chacun son chemin.
Mon monde était un monde de solitude assumée. Un monde où le plaisir venait d’une équation résolue, d’un paragraphe bien rédigé, d’un exposé parfaitement maîtrisé. Je ne croyais pas à la nécessité de se perdre pour se trouver. Je croyais à l’ordre. À la maîtrise. À la lucidité. Et pendant longtemps, cela me suffisait.
Mais aujourd’hui que je vous parle, je sais que tout cela n’était qu’une première vie. Une première version de moi-même. Car il suffit parfois d’un événement, d’un regard, d’un nom, pour que tout ce que l’on croyait solide se fissure. Et que le monde que l’on avait évité, méprisé ou simplement ignoré, vienne frapper à votre porte avec la violence d’un orage.
Et voici comment ma vie a basculé.
Tout a commencé avec Mélissa.
Pas parce qu’elle m’a aimé. Pas parce que je l’ai conquise. Non. Tout a commencé parce qu’elle s’est imposée à moi, comme un parfum qu’on n’a jamais choisi de respirer, mais qu’on sent malgré soi, longtemps, même après le passage de celle qui le portait.
Elle n’était pas mon genre. Elle ne l’avait jamais été. Trop vive, trop libre, trop bruyante pour mon silence soigneusement entretenu. Elle passait devant moi comme une étoile filante que je refusais de souhaiter. Ses rires me dérangeaient, non parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils faisaient vibrer quelque chose en moi que je voulais laisser en paix.
Et pourtant, Mélissa a commencé à me hanter.
Je ne parle pas de ces fantômes qui surgissent la nuit. Non. Elle me hantait à midi, en plein jour, pendant mes cours, au beau milieu d’un raisonnement logique ou d’une formule mathématique. Je pensais à ses jambes croisées nonchalamment, à sa voix rauque qui traînait sur les mots comme une caresse qu’on ne voulait pas avouer. Elle apparaissait dans mes pensées comme une erreur dans un système parfait. Et moi, moi, j’étais en guerre contre elle.
Elle a compris, je crois. Elle a senti qu’il y avait en moi quelque chose qui résistait, et c’est là qu’elle a commencé son jeu. Elle est devenue plus présente. Elle me regardait plus longtemps que les autres. Elle m’adressait la parole sans raison. Parfois, elle s’asseyait à côté de moi à la bibliothèque, sans même ouvrir un livre. Elle me volait mon calme comme un voleur vole la nuit : sans bruit, mais avec une efficacité cruelle.
Et puis un jour, elle est venue. Frontalement. Sans détour.
C’était un mercredi. Elle m’avait attendu à la sortie de mon cours de philosophie politique. Elle était là, adossée au mur, les bras croisés, comme si elle s’impatientait depuis des heures.
— Poumbà, j’ai envie de toi.
Elle l’a dit comme on dit bonjour. Sans pudeur. Sans tremblement.
J’ai senti quelque chose me traverser. Un mélange de feu et de peur. Mon corps voulait répondre, mais mon esprit s’est levé comme un gardien fidèle.
Je l’ai regardée longtemps, puis j’ai répondu, sans détour :
— Ce n’est pas ce que je veux.
Elle a souri. Un sourire triste. Un peu moqueur. Puis elle a dit :
— Tu crois pouvoir me fuir ? On ne fuit pas ce qui est en soi.
Et elle est partie.
Depuis, elle n’a plus cherché à m’approcher. Mais moi, je n’ai plus eu une seule nuit tranquille. Mélissa était partout. Dans mes silences. Dans mes résistances. Dans cette part de moi que je croyais morte. Et malgré moi, j’étais en train de devenir le personnage d’une histoire que je n’avais jamais voulu écrire.
Mais j’ai résisté.
Pas par fierté. Pas par peur d’elle. Mais parce que j’avais fait un choix, un pacte avec moi-même bien avant que Mélissa ne commence à tourner autour de ma tranquillité. J’avais décidé que mon corps n’appartiendrait à personne avant que mon cœur, mon esprit, ma vocation tout entière ne soient prêts. Je n’étais pas un moine, ni un ascète, mais j’avais compris très tôt que certains plaisirs sont des dettes, et qu’on ne les paie pas toujours avec des billets. Souvent, on les rembourse en paix perdue.
Alors, quand Mélissa m’a tourné autour, j’ai gardé le cap. Elle me regardait comme si elle voulait me déshabiller par le regard. Moi, je baissais les yeux. Non pas parce que j’étais faible, mais parce que je refusais de jouer à ce jeu. Un jeu que je savais truqué d’avance. Elle multipliait les allusions, les gestes ambigus, les présences "accidentelles". Une fois, elle est même venue frapper à la porte de ma chambre au campus, prétextant une panne d’électricité dans sa résidence. Je l’ai fait entrer, lui ai offert un siège, un verre d’eau, et suis resté debout, les bras croisés, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle n’obtiendrait rien. Elle a souri, a bu en silence, puis s’est levée et a dit, en me regardant droit dans les yeux :
— Tu es plus dur que je ne le croyais. Mais même le roc cède à l’érosion.
Et elle est partie. Encore.
Je me suis assis longuement après son départ. J’ai respiré profondément. Car la vérité, c’est que je n’étais pas de pierre. J’étais fait de chair, de pulsions, de failles. Il y avait en moi un homme qui voulait céder. Un homme que je bâillonnais chaque jour à coup de volonté et de principes. Mais ce combat m’épuisait. Mélissa n’était pas seulement une tentation : elle devenait une épreuve. Un test quotidien de ma cohérence.
Mes nuits devinrent agitées. Il m’arrivait de rêver d’elle — des rêves brûlants, honteux, que je rejetais dès l’éveil avec colère. Je me levais et prenais une douche glacée, relisais des textes, marchais dans la cour du campus pour me rappeler qui j’étais. Je me parlais à moi-même, comme un soldat fatigué qui refuse de déserter le champ de bataille.
Mes amis ne comprenaient pas. Moustaffa, l’un d’eux, m’a dit un jour :
— Frère, c’est Mélissa ! Si elle te veut, pourquoi tu fuis ? Tu veux finir prêtre ou quoi ?
Je me contentais de sourire. Ils n’avaient pas à comprendre. Ce combat, c’était le mien, intime et invisible. Et Mélissa n’en savait rien, mais elle avait déclenché chez moi une tempête que je m'efforçais de contenir chaque jour avec la rigueur d’un funambule.
Il y a eu des jours où je me suis haï de la repousser. Et des jours où je me suis haï de l’avoir désirée. Il y a eu des jours où j’ai voulu aller vers elle, lui dire que j’étais prêt à poser les armes. Et d’autres où je priais silencieusement pour qu’elle disparaisse.
Mais elle ne disparaissait pas.
Elle était là. Dans les couloirs. Dans la bibliothèque. Dans le bruit de ses talons. Dans ses regards furtifs. Dans sa voix qui traînait comme un souvenir. Elle ne cherchait plus à me séduire. Elle ne faisait plus d’effort. Mais le mal était fait. Je portais son empreinte comme un sceau invisible.
Et pourtant, j’ai tenu. Je sais aujourd’hui que résister à Mélissa ne fut pas un acte de vertu. C’était un acte de survie. Car si je l’avais laissée entrer, elle n’aurait pas pris seulement mon corps. Elle aurait emporté toute la structure que j’avais bâtie avec patience. Or, je n’étais pas prêt à m’effondrer.
Pas encore.
