Chapitre 5
Camille s’approche.
- Ce n’est pas encore fini.
Je secoue la tête.
- Tu n’as pas vu son regard. Il ne reviendra pas.
Camille ne me lâche pas du regard.
- On va changer de stratégie.
Je soupire.
- Je ne suis pas en train de négocier un contrat.
- Justement.
Elle s’assoit en face de moi, les bras croisés, l’air déterminé.
- J’ai parlé avec Lucas.
Je relève la tête.
- Lucas ?
- Oui. Ils sont amis depuis longtemps. Il connaît Malcom mieux que personne.
Je me raidis légèrement.
- Et ?
Camille esquisse un petit sourire.
- Malcom préfère les gens simples. Pas sophistiqués. Pas blindés d’armure. Pas… toi version PDG.
Je serre la mâchoire.
- C’est moi.
- Non, dit-elle calmement. C’est la version que tu as construite pour survivre.
Le silence tombe.
- Il aimait la Twinkle d’avant, ajoute-t-elle. Celle qui riait pour rien. Celle qui n’avait pas besoin d’impressionner. Celle qui était douce.
Je détourne le regard vers la baie vitrée.
- La Twinkle d’avant.
Je me souviens. Je déteste me souvenir.
- Tu me demandes de jouer un rôle ? demandé-je.
- Non. Je te demande d’être toi. La vraie.
Je ris, sans joie.
- Et si elle n’existe plus ?
Camille se penche vers moi.
- Elle existe. Tu la caches. C’est différent.
Je ferme les yeux une seconde. Retourner le voir. Encore. Sans masque, sans argent, sans orgueil, juste moi.
- C’est terrifiant.
- Fais-le pour Joanna, murmure Camille.
Le prénom me transperce. Ma fille mérite mieux que mes peurs. Je prends une longue inspiration.
- D’accord.
Camille cligne des yeux, surprise.
- D’accord ?
- Je vais refaire un effort.
Elle sourit. Mais elle ne voit pas ce qui se passe derrière mes yeux. Parce que le vrai problème n’est pas son refus. Le vrai danger… c’est moi. Je sais très bien ce qui peut arriver si je baisse la garde. Je pourrais retomber amoureuse de Malcom. Et cette fois, si ça se brise encore… je ne suis pas sûre de survivre au choc.
***Malcom***
Elle revient. Je la vois à travers la vitre du restaurant. Droite. Silencieuse. Plus simple que d’habitude. Pas de tailleur de PDG. Pas d’attitude glaciale. Juste… Twinkle. Elle demande à me parler. Je refuse.
- Je suis occupé.
La vérité ? Je lui en veux encore. Dix ans. Dix ans sans explication. Dix ans à me demander pourquoi je n’ai pas été suffisant. Quand elle part, je fais semblant de ne rien ressentir. Mon assistant s’approche.
- Boss Wilson, vous comptez faire quoi avec elle ? On continue l’enquête ?
Je lui lance un regard froid.
- Rien. Et non. Je n’ai besoin de rien.
Il s’éloigne. Je termine mon service. Chaque commande me paraît plus longue que la précédente. Chaque minute me ramène son visage. Quand je sors enfin, l’air est glacial. Et je la vois. Une silhouette recroquevillée près de la porte. Je reconnais la petite robe qu’elle portait tout à l’heure. Elle est encore là. Je pourrais partir. Je devrais partir. Mais elle grelotte. Et mon cœur me trahit. Je m’approche sans réfléchir. J’enlève ma veste et la pose sur ses épaules. Elle sursaute.
- Qu’est-ce que tu fais ici si tard ? demandé-je.
Sa voix tremble.
- Je t’attendais. Tu étais occupé alors...
Je fronce les sourcils.
- Pourquoi tu es restée dehors ?
Elle relève les yeux vers moi.
- Parce que tu m’as dit que je te perturbais.
Aïe. Encore une erreur de ma part. Je tends la main.
- Lève-toi.
Elle obéit. Et au moment où elle se redresse… elle s’effondre. Je la rattrape de justesse.
- Twinkle !
Son corps est glacé. Je la porte jusqu’à ma voiture et l’installe à l’avant. Elle ne bouge pas. Ses cheveux tombent doucement sur son visage. Je m’installe au volant. Je tends la main pour attacher sa ceinture, et là je m’arrête. Je la regarde. Même inconsciente, elle est belle. Pas la beauté arrogante qu’elle affiche en public. Non. Celle que j’ai connue. Douce. Fragile. Réelle. Mon pouce effleure sa joue sans que je m’en rende compte. Dix ans. Et je réagis toujours pareil. Je serre la mâchoire. Je me suis juré de ne plus la laisser me détruire. Mais ce soir… en la voyant ainsi… je me demande si je n’ai pas été trop dur. Et surtout… Pourquoi est-elle revenue ? Je ne réfléchis plus à cette réponse. Je conduis. Les feux rouges deviennent des ennemis personnels. Le moteur gronde. Mes mains serrent le volant un peu trop fort.
À l’hôpital, je la porte jusqu’aux urgences. On me pose des questions. Je réponds brièvement. Nom. Âge. Malaise soudain. Je reste. Le médecin finit par sortir.
- Elle a fait une hypoglycémie. Rien de grave. Elle devrait se réveiller d’ici peu.
Je hoche la tête. Rien de grave. Mon cœur, lui, n’a pas reçu le message. Je m’assieds près de son lit. La chambre est calme. Trop calme. Elle est pâle. Fragile. Bien loin de la femme froide qui me proposait de l’argent comme on signe un chèque. Je la regarde respirer. Dix ans. Dix ans à prétendre que je l’avais oubliée. Dix ans à construire une armure. Et il suffit qu’elle s’évanouisse dans mes bras pour que tout change. Je passe la nuit là. Sans bouger. À l’aube, ses doigts frémissent. Mon cœur s’emballe immédiatement. Elle remue légèrement la tête. C'est le moment de partir. Je me lève brusquement. Je ne veux pas replonger dans ce tourbillon. Pas encore. Pas pour elle. Pas si elle est capable de repartir du jour au lendemain. Je fais un pas vers la porte. Je m’arrête une seconde. Je la regarde une dernière fois. Elle commence à bouger davantage alors je sors avant qu’elle n’ouvre les yeux. Twinkle ne doit pas savoir que j’ai veillé toute la nuit. Encore moins que, malgré tout… je ressens toujours quelque chose. La compassion, peut-être. Ou quelque chose de bien plus dangereux.
***Twinkle***
J’ouvre les yeux. Plafond blanc. Odeur d’antiseptique. Bip régulier d’une machine. Je suis à l'hôpital. Mon dernier souvenir me revient aussitôt. Le froid, la veste sur mes épaules, la voix de Malcom. C’est forcément lui. Je me redresse brusquement. Une infirmière entre à ce moment-là.
- Vous êtes réveillée, tant mieux. Vous nous avez fait une petite frayeur.
- Qui m’a amenée ici ? demandé-je immédiatement.
Elle consulte son dossier.
- Je viens de prendre mon service, je n’étais pas de garde cette nuit.
Formidable. Je me laisse retomber contre l’oreiller. Puis un éclair me traverse l’esprit : Joanna. Je regarde l’heure. Je n’ai pas dormi à la maison. Je me redresse d’un coup.
- Madame, vous devriez rester encore un peu...
Je retire les perfusions sans réfléchir.
- Ce n’est rien, dis-je en me levant.
- Vous avez fait une hypoglycémie !
- Je vais bien.
Je ne vais pas bien. Mais ma fille passe avant tout. Je quitte l’hôpital presque en courant, encore un peu faible mais portée par l’adrénaline. Quand j’arrive à la maison, j’ouvre la porte doucement. Une odeur de pain grillé m’accueille.
