Chapitre 2
Le chauffeur nous dépose devant l’entrée, un portail massif, digne des grands palaces. Nos gardes du corps, discret mais toujours présents, nous escortent à travers le hall. Un parfum de luxe flotte dans l’air. C’est presque irréel, comme si tout cela n’avait été qu’un rêve. La salle est splendide, décorée de manière sobre mais impressionnante. Chaque détail semble avoir été pensé pour faire pâlir les étoiles elles-mêmes. On nous mène à notre table, et Joanna se laisse tomber sur sa chaise avec un éclat de rire joyeux.
- Maman, regarde ! C’est trop beau ici ! Tu crois qu’on va voir des gens célèbres ? Elle jette un coup d'œil autour d’elle, l’air sérieux mais amusé.
Je hoche la tête en souriant, un peu émue par son enthousiasme.
- C’est sûr, dit-elle. Les gens qui mangent ici, c’est des gens très importants.
Je ris doucement, puis je m’installe en face d’elle, feuilletant le menu.
Joanna étudie attentivement les plats, posant des questions sur les ingrédients. J’observe sa concentration, ce côté d’elle qui aime tout analyser, tout comprendre, et je me surprends à la trouver incroyablement mûre pour son âge. Puis ses yeux s’illuminent d’excitation, et elle pointe du doigt un élément du menu.
- Maman ! Regarde, ce dessert s'appelle… "Twinkle" ! dit-elle en sautillant sur sa chaise.
Je relève les yeux, surprise.
- C’est juste une coïncidence, ma chérie, dis-je avec un petit sourire. Ça ne veut rien dire.
Mais elle n’écoute pas, déjà captivée par cette trouvaille.
- Moi je veux goûter, dit-elle, le regard brillant. On doit absolument le prendre !
Je secoue la tête avec un sourire indulgent.
- Bon, d'accord, allons goûter ce dessert "Twinkle", puisque tu insistes.
À ce moment-là, un serveur arrive à notre table, un jeune homme au regard professionnel. Mais quand il lève les yeux et me reconnaît, mon cœur s’arrête presque dans ma poitrine. Une bouffée d’air manque à mes poumons, une chaleur se propage jusque dans mes doigts. C’est lui. Le serveur, avec son regard si familier. Ses traits ne m'ont pas échappée. Cet homme… c'est celui que je croyais avoir laissé derrière moi il y a des années. Mais là, devant moi, il est juste… un serveur. Un de ces visages qui n’a pas de place dans mon monde.
Il me regarde un instant, et j’ai cette étrange sensation de déjà-vu, comme si le temps s’était figé. Ses yeux, ces mêmes yeux qui m'avaient fait chavirer, ont une lueur de surprise. Puis il reprend son rôle, un sourire professionnel venant adoucir l’expression, mais je sais qu’il m’a reconnue. Et moi, je n’arrive pas à détacher mon regard de lui.
- Bonsoir, mesdames, dit-il avec une voix douce. Je vais prendre vos commandes.
Je cligne des yeux, tentant de reprendre mon calme.
- Oui, je… je vais prendre… je le regarde sans vraiment savoir ce que je dis. Des fruits de mer, une salade, et... Le dessert "Twinkle", pour la fin.
Je ne peux pas m'empêcher de lui jeter un autre regard, trop rapide, mais qui ne m’échappe pas. Quelqu’un d’autre aurait ignoré cette sensation, mais pas moi. Pas Twinkle.
- Très bien, dit-il, un sourire un peu plus franc, avant de s’éloigner.
Je reste là, figée, le regard perdu dans l’espace, le cœur battant un peu trop fort. Pourquoi faut-il que je le rencontre aujourd'hui ?
Les plats arrivent les uns après les autres, parfaitement dressés, presque trop beaux pour être mangés. Joanna commente tout.
- On dirait une œuvre d’art, maman.
Je souris. Elle goûte, ferme les yeux, analyse. Moi, je fais semblant d’être détendue. Mais je sens sa présence. Chaque fois qu’il s’approche de la table, mon cœur fait un faux pas. Puis arrive le grand gâteau d’anniversaire. Immense. Élégant. Les serveurs chantent doucement. Joanna rayonne. Je me lève.
- Coupez-en pour tout le monde, dis-je calmement. Pour mes employés dehors aussi. Le chauffeur, les gardes du corps. Et… ajoutez-en pour les personnes devant le restaurant.
Le serveur hésite une seconde.
- Les… sans-abris, madame ?
- Oui. Tout le monde mange ce soir, dis-je.
Joanna me regarde avec fierté.
- Ma mère partage toujours, dit-elle fièrement.
Je lui caresse les cheveux. L’argent ne vaut rien s’il ne circule pas. J’ai toujours pensé ça. Puis il arrive. Le dessert ''Twinkle''. Servi dans un verre transparent. Des couches nettes. Parfaites. Liquide au fond. Fondant. Croustillant. Caramel brillant. Chocolat sombre. Biscuit. Lait délicat en surface. Mon souffle se bloque. C’est impossible. Je fixe le verre. Je reconnais l’ordre exact. La précision. Même l’épaisseur des couches. C’est ma recette. Celle que j’avais créée il y a plus de dix ans. Bien avant Joanna. Bien avant ma vie actuelle. Joanna ne sait rien. Elle tape doucement dans ses mains.
- Maman, regarde comme c’est beau !
- Oui… très beau, murmuré-je.
Je prends une cuillère. Je goûte. Le goût me frappe comme un souvenir qu’on n’a jamais digéré. C’est identique. Chaque texture. Chaque équilibre. Le caramel légèrement salé. Le chocolat intense. Le croustillant qui casse au bon moment. Je mange lentement. Trop lentement. J’essaie de garder un visage neutre. Malcom s’approche de la table.
- Tout se passe bien ? demande-t-il avec son calme professionnel.
Sa voix est plus grave qu’avant. Plus posée. Mais je la reconnaîtrais entre mille.
- Oui, merci, dis-je en relevant les yeux vers lui.
Erreur. Son regard accroche le mien une seconde de trop. Mon cœur s’arrête presque. Encore. Joanna, elle, sourit largement.
- C’est vous qui avez inventé ce dessert ? demande-t-elle.
Malcom la regarde avec douceur.
- Disons que je connais bien la personne qui l'a créé, répond-il.
Je serre un peu plus ma cuillère.
- Il est très bon, continue Joanna. Je l’adore.
- Je suis content qu’il te plaise, dit-il en la regardant comme si elle était la seule personne dans la pièce.
Je le vois s’adoucir avec elle. Lui qui semblait froid. Lui qui l’était avec moi à la fin. Il revient plusieurs fois à notre table. Toujours pour une excuse différente. Vérifier l’eau. Le pain. Le dessert. À chaque fois, mon cœur fait ce mouvement stupide dans ma poitrine. Joanna, elle, rit avec lui.
- Vous êtes drôle, dit-elle.
- Ça dépend avec qui, répond-il en esquissant un léger sourire.
Je suis heureuse de voir ma fille sourire. Vraiment. Mais à l’intérieur, quelque chose tremble. Le passé est là. Dans un verre transparent. En couches bien ordonnées. Et l’homme que j’ai aimé se tient devant moi, à quelques mètres, comme si dix ans n’avaient été qu’une pause.
Je repose ma cuillère doucement. Je ne suis plus aussi sûre de moi que je le pensais.
Le dîner touche à sa fin. Les lumières du restaurant sont plus douces maintenant. Joanna a les joues roses, les yeux brillants. Elle a passé une bonne soirée. Moi… je fais semblant que c’est aussi simple. Malcom revient à notre table une dernière fois.
- Alors, princesse, l’anniversaire est réussi ? demande-t-il.
Joanna croise les bras sur la table comme si elle négociait un contrat.
- Oui. Mais le dessert était meilleur que le gâteau.
Il rit. Un vrai rire. Pas celui qu’il servait aux clients. Celui que je connaissais. Celui qui me faisait fondre il y a dix ans.
- Je prends ça comme un compliment, dit-il.
- Vous travaillez beaucoup ? demande Joanna.
- Un peu trop, répond-il.
- Vous devriez faire attention, ajoute-t-elle sérieusement. Les gens qui travaillent trop deviennent tristes.
Il la regarde comme si elle venait de lui révéler un secret. Et moi je sais qu'elle parle de moi. Je suis devenue triste à force de me noyer dans le travail.
- Je vais m’en souvenir.
Je les observe. Ils parlent comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il sourit beaucoup. Trop. Ce n’est pas le Malcom froid que j’ai quitté. C’est une version plus douce. Et ça me trouble plus que je ne veux l’admettre. Nous finissons par partir. Dehors, l’air est frais. Joanna me tient la main jusqu’à la voiture.
