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Chapitre 4 : La Sœur et le Secret

Auriane n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

Elle était restée assise au bord du lit, les genoux contre sa poitrine, à fixer le diamant de sa bague de fiançailles. La pierre renvoyait la lumière de la lampe en éclats froids, comme le regard d’Amèdée quand il lui avait dit : _“Je ne vous laisserai pas tomber.”_

Et puis, trois heures plus tard : _“Je vous aime.”_

Elle secoua la tête. Impossible. Elle ne pouvait pas aimer un homme qui l’avait achetée, piégée, embrassée devant tout Paris comme s’il possédait sa bouche.

Pourtant, quand elle fermait les yeux, elle revoyait sa main dans sa nuque, l’odeur de son whisky, le tremblement de sa voix.

À 5h du matin, elle abandonna. Elle enfila un jean, un pull, et sortit sans bruit. Le penthouse de la Tour Hounye était un tombeau de marbre et de silence. Amèdée devait dormir. Ou travailler. Avec lui, c’était pareil.

Elle prit l’ascenseur seule. Le concierge murmura “Madame Hounye” en l’inclinant. Elle frissonna.

Le taxi la déposa devant Necker à 7h15.

---

Chloé dormait. Pâle, le crâne rasé sous le bonnet, perfusée. Mais elle souriait dans son sommeil. Depuis le transfert en chambre privée, elle avait meilleure mine. La 621 sentait le désinfectant et les fleurs.

Auriane s’assit au bord du lit, prit la main de sa sœur.

“Tu vois,” murmura-t-elle. “Je t’avais promis que je ferais tout.”

“Tu as fait quoi, exactement ?”

Auriane sursauta. Chloé avait les yeux ouverts. Malins. Trop malins.

“Rien. Une prime. Au boulot.”

“Menteuse.” Chloé essaya de s’asseoir. Auriane l’aida. “Je t’ai googlée. ‘La fiancée du Glacial’. C’est qui ce type ?”

Auriane ferma les yeux. “C’est… compliqué.”

“Compliqué comment ? T’es amoureuse ?”

“Chloé !”

“Parce que si t’es amoureuse d’Amèdée Hounye, PDG d’Hounye Corp, faut me le dire. Je veux au moins mourir en sachant que ma sœur a chopé un milliardaire.”

“Tu ne vas pas mourir.” Auriane serra sa main. “L’opération est dans cinq jours. Le Pr. Morel est le meilleur.”

“Grâce à qui ?” Chloé la fixa. “Dis-moi la vérité, Auri.”

Auriane baissa la tête. “J’ai signé un contrat avec lui. Il paye l’opération. En échange, je fais semblant d’être sa fiancée pendant six mois.”

Silence.

Puis Chloé éclata de rire. Faiblement. “T’es sérieuse ? T’as épousé le Glacial pour moi ?”

“Chut ! Baisse d’un ton !”

“Et alors ?” Chloé prit son visage entre ses mains. “Tu es magnifique. Tu mérites mieux qu’un contrat. Tu mérites qu’on t’aime pour de vrai.”

“Personne n’aime pour de vrai, Chloé. Surtout pas les hommes comme lui.”

“Tu le connais à peine.”

“Je le connais assez pour savoir qu’il est capable d’acheter une femme comme on achète une cravate.”

Chloé soupira. “Tu juges trop vite. Peut-être qu’il est juste… brisé.”

“Avec 4,7 milliards ? J’en doute.”

La porte s’ouvrit. L’infirmière entra. “Madame Toukon ? Visite terminée. Madame doit se reposer.”

Auriane se leva, embrassa le front de Chloé. “Je reviens demain.”

“Amène-le,” dit Chloé, malicieuse. “Je veux voir à quoi ressemble le Glacial en vrai.”

“Jamais.”

---

Elle rentra au penthouse à midi. Amèdée n’était pas là. Mieux. Elle détestait croiser son ombre dans les couloirs.

Elle mangea seule, dans sa chambre. Le traiteur livrait désormais trois repas par jour. Du saumon, des légumes, du riz. Du luxe. Pour une prisonnière.

À 15h, son téléphone vibra. Claire :

_“Monsieur Hounye vous attend dans son bureau. 15h30. Tenue correcte.”_

Auriane soupira. Elle enfila une robe simple, se recoiffa, descendit.

Amèdée était derrière son bureau, chemise blanche, cravate défaite. Devant lui, une pile de documents. Il ne leva pas les yeux.

“Asseyez-vous.”

Elle s’assit.

“Le gala de samedi,” dit-il. “Thème : blanc et or. Robe fournie. Essayage demain 10h.”

“D’accord.”

“Vous devrez danser avec moi. Deux valses minimum.”

Auriane cligna des yeux. “Tu sais danser ?”

“Je sais tout faire, Madame Hounye.” Il leva enfin les yeux. “Y compris sourire.”

“J’ai hâte de voir ça.”

Il ignora la pique. “Autre chose. La presse va fouiller votre passé. Vos articles, vos réseaux. Préparez-vous.”

“Mon passé est propre.”

“Tout le monde a des squelettes.” Il se pencha. “Surtout vous.”

Auriane fronça les sourcils. “Qu’est-ce que ça veut dire ?”

“Rien.” Il se rassit. “Vous pouvez disposer.”

Elle se leva, furieuse. Il cachait quelque chose. Encore.

“Amèdée.”

Il leva les yeux.

“Pourquoi tu fais ça ? Vraiment ? Tu n’as pas besoin de moi pour ton image. Tu pourrais payer une actrice.”

Il la fixa. Longtemps. Puis : “Parce que vous n’êtes pas une actrice.”

Et c’était tout. Il retourna à ses papiers.

Auriane sortit, le cœur battant trop vite.

---

Le lendemain, essayage.

La robe était à couper le souffle. Blanche, en soie, dos nu, fendue sur la cuisse. Chère. Obscène. Magnifique.

“Tournez,” dit la styliste.

Auriane obéit. Elle ressemblait à une mariée. Une vraie.

La porte s’ouvrit.

Amèdée.

Il s’arrêta net. Son regard la parcourut, de haut en bas. Une seconde. Deux. Sa pomme d’Adam remonta.

Puis il détourna les yeux.

“Ça ira,” dit-il d’une voix rauque. “Emballez-la.”

Il sortit.

La styliste sourit. “Il vous trouve belle, vous savez.”

“Il ne sait même pas ce que ça veut dire.”

---

Samedi soir. Le gala de charité d’Hounye Corp.

L’Hôtel Ritz. Lustres, champagne, violons. Tout le monde en blanc et or. Auriane ressemblait à un ange vengeur.

Amèdée l’attendait dans le hall. Costume blanc. Chemise noire. Aucune cravate. Il ressemblait à un péché.

Il lui tendit le bras. “Vous êtes magnifique.”

Le compliment la prit au dépourvu. “Merci.”

Ils entrèrent. Les flashs crépitèrent. Les murmures aussi.

“Restez près de moi,” murmura-t-il en posant sa main dans le bas de son dos. Le contact brûlait à travers la soie. “Souriez. Regardez-moi comme si vous m’aimiez.”

“Je ne sais pas faire.”

“Alors regardez-moi comme si vous me haïssiez. Ça passera pour de la passion.”

Auriane leva les yeux vers lui. Et ce fut facile. Parce qu’elle le haïssait. Pour son arrogance. Pour son contrôle. Pour le fait qu’il l’ait achetée.

Son regard s’enflamma.

Amèdée tressaillit. Imperceptiblement. “Parfait,” murmura-t-il. “Continuez.”

Ils dansèrent. La première valse. Sa main dans son dos, chaude, ferme. Son odeur, boisée, enivrante.

“Vous tremblez,” murmura-t-il.

“J’ai froid.”

“Vous mentez.”

La deuxième valse. Plus proche. Sa main glissa jusqu’à sa taille.

“Amèdée…”

“Chut.” Il la fit tourner. Sa robe vola. “Souriez. On nous regarde.”

Elle sourit. Pour les caméras. Mais ses yeux… ses yeux le regardaient vraiment.

Et dans son regard bleu, elle vit quelque chose. Pas de la glace. De la faim.

La musique s’arrêta. Les applaudissements éclatèrent.

Amèdée la ramena contre lui. Si près que leurs souffles se mêlaient.

“Vous dansez bien, Madame Hounye.”

“Vous aussi, Monsieur Hounye.”

Ils restèrent là, trop longtemps.

Puis une voix : “Amèdée !”

Une femme. Élégante. Blonde. Sourire parfait. Elle s’approcha, lui tendit les joues.

“Élise,” dit-il, froid. “Que fais-tu ici ?”

“Je suis venue te voir. Et ta… fiancée ?” Son regard balaya Auriane, méprisant. “Enchantée.”

Auriane serra la main tendue. Froide. Manucurée. “Auriane.”

“Élise Toukon,” dit la femme. “Ancienne collègue d’Amèdée. Et amie de longue date.”

Amie. Le mot sonnait faux.

“Excusez-nous,” dit Amèdée. Il prit le bras d’Auriane et l’éloigna.

“Qui c’est ?” demanda Auriane.

“Personne.”

“Elle t’a regardé comme si elle te connaissait très bien.”

“Elle me connaît. Ça ne veut rien dire.”

Mensonge. Auriane le sentait.

Le reste de la soirée fut un supplice. Élise rôdait. Souriait à Amèdée. Posait sa main sur son bras. Et Amèdée ne la repoussait pas.

Auriane joua le jeu. Sourit. Rit. Dansa encore avec lui.

Mais quand ils rentrèrent, le silence dans la voiture était différent. Plus lourd.

Dans le penthouse, Auriane fila dans sa chambre. Elle arracha la robe, la jeta. Elle se démaquilla en pleurant. De rage. De jalousie. Une jalousie absurde. Elle n’avait aucun droit sur lui.

Un coup à la porte.

“Entrez.”

Amèdée. Chemise ouverte, cravate dans la main. Il avait l’air fatigué. Ou ivre.

“Vous allez bien ?” demanda-t-il.

“Non.”

“À cause d’Élise ?”

Auriane leva les yeux. “Tu la connais bien ?”

Il s’adossa à la porte. “Assez pour savoir qu’elle ment.”

“Sur quoi ?”

“Sur nous.”

Auriane se leva. “Qu’est-ce que tu caches, Amèdée ?”

Il hésita. Puis il dit : “Je me suis déjà marié, Auriane.”

Le sol se déroba.

“Quoi ?”

“Il y a trois ans. Six mois. Mariage blanc. Pour ma sœur.” Il passa une main dans ses cheveux. “Elle est morte, Auriane. Leucémie. Comme Chloé.”

Silence.

Auriane sentit les larmes monter. “Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?”

“Parce que je ne voulais pas que vous ayez peur.”

“J’ai peur !” Elle s’avança. “Tu m’utilises comme tu as utilisé ta femme ! Et si je meurs aussi ? Si l’opération échoue ? Tu m’oublieras comme tu l’as oubliée ?”

“Je ne vous ai pas oubliée,” dit-il, la voix brisée. “Je pense à elle tous les jours. Et c’est pour ça que je ne veux pas que la même chose arrive à Chloé.”

Auriane secoua la tête. “Tu es brisé, Amèdée.”

“Je sais.” Il s’approcha. Si près qu’elle sentait son souffle. “Et vous êtes la seule personne qui me regarde comme si j’étais encore humain.”

Il leva la main. Effleura sa joue.

Auriane ne recula pas.

“Ne fais pas ça,” murmura-t-elle.

“Je dois.”

Et il l’embrassa.

Pas comme au gala. Pas pour les caméras. Pour de vrai.

Ses lèvres étaient chaudes, pressantes, désespérées. Ses mains se posèrent sur sa taille, la tirant contre lui.

Auriane aurait dû le repousser. Elle aurait dû crier, fuir.

Au lieu de ça, elle répondit.

Ses mains s’accrochèrent à sa chemise. Elle s’éleva sur la pointe des pieds. Elle l’embrassa comme si elle avait attendu ça depuis toujours.

Le baiser s’éternisa. Doux, puis urgent, puis brûlant.

Quand ils se séparèrent, tous deux haletants, Auriane avait les larmes aux yeux.

“On ne devait pas…” dit-elle.

“Je sais,” dit-il. Sa voix était rauque. “Mais je n’en peux plus de faire semblant.”

Il posa son front contre le sien.

“Vous me rendez fou, Auriane Toukon.”

Et là, pour la première fois, Auriane crut qu’Amèdée Hounye n’était pas un monstre.

Peut-être juste un homme brisé qui avait peur d’aimer.

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