Chapitre 2 : Première Nuit dans le Penthouse du diable
Le stylo avait glissé sur le papier comme une lame.
Auriane avait signé. Son nom, Auriane Toukon, en lettres tremblantes, en bas de la page 12, juste sous la clause 9 : _“En cas de manquement au rôle de fiancée, Madame Toukon s’expose à des pénalités financières équivalentes au double de la somme versée.”_
Amèdée Hounye n’avait pas souri. Il avait simplement refermé le dossier d’un geste sec, comme s’il venait de classer un dossier d’acquisition.
“Bien,” avait-il dit. “Ma secrétaire vous contactera demain pour les essayages. La cérémonie civile aura lieu vendredi. 10h. Mairie du 8e. Tenue sobre.”
“C’est tout ?” Sa voix avait craqué.
“Pour ce soir, oui. Mon chauffeur vous ramène chez vous.”
“Je ne rentre pas chez moi.” Les mots étaient sortis avant qu’elle puisse les retenir. “Si je signe ça… si je deviens votre fiancée… Chloé doit être transférée à Necker dès demain. En chambre privée. Avec le meilleur hématologue.”
Amèdée l’avait fixée. Longtemps. Puis il avait décroché son téléphone.
“Claire ? Faites transférer Chloé Toukon à Necker. Chambre 412 devient la 621. Équipe du Pr. Morel. À partir de 8h.” Il avait raccroché. “Content ?”
Auriane n’avait pas répondu. Elle n’arrivait plus à respirer.
“Parfait. Vous emménagez chez moi demain soir. Mon chauffeur passera à 19h. Ne soyez pas en retard.”
Et c’est tout. Il s’était détourné, son ombre découpée contre la baie vitrée, Paris scintillant derrière lui comme un royaume qu’il possédait.
Auriane était sortie, les jambes en coton, le contrat brûlant dans son sac.
---
Elle n’avait pas dormi.
À 6h du matin, son téléphone avait vibré. Un SMS d’un numéro inconnu :
_“Transfert de Chloé confirmé. Chambre 621. Pr. Morel affecté. – C.”_
Des larmes étaient montées. Des larmes de rage, de soulagement, de honte. Elle venait de vendre son nom, son corps, sa vie, pour 90 000 euros et une chambre d’hôpital.
À 18h30, la sonnette avait retenti. Le chauffeur d’Amèdée. Impeccable, gants blancs, regard neutre.
“Madame. Vos valises ?”
Elle n’avait qu’un cabas. Deux jeans, trois chemisiers, sa brosse à dents, et la photo de Chloé, 10 ans, en train de rire, avant la maladie.
Le trajet jusqu’à La Défense s’était fait en silence. L’ascenseur privé l’avait montée au 52e étage. Les portes s’étaient ouvertes sur… l’enfer climatisé.
Le penthouse d’Amèdée Hounye.
Du marbre noir. Du verre. Aucune couleur. Aucune chaleur. Une cuisine ouverte grande comme son ancien appartement, un salon avec vue à 360° sur Paris, et un silence si dense qu’elle entendait son propre sang battre.
“Madame Toukon.”
Il était là. Chemise blanche ouverte au col, pantalon noir, pieds nus. Il tenait un verre de whisky. Il ne portait pas de bague. Elle non plus.
“Bienvenue chez vous.” Le mot “chez vous” sonnait comme une insulte.
Auriane serra son cabas. “Où est ma chambre ?”
“Suivez-moi.”
Ils traversèrent le salon. Ses talons claquaient sur le marbre. Il marchait vite, sans se retourner, comme si sa présence l’irritait déjà.
Il s’arrêta devant une porte. L’ouvrit.
La chambre d’ami. Grande. Lit king size. Draps gris. Aucun cadre, aucune plante, aucun livre. Une prison design.
“Votre chambre. La salle de bain est attenante. Les règles sont simples : vous ne rentrez pas dans mon bureau. Vous ne touchez à rien dans la cuisine sans demander. Et vous ne me parlez que si c’est nécessaire.”
Auriane cligna des yeux. “Je suis censée jouer ta fiancée en public, mais ici je suis une colocataire invisible ?”
“Exactement.” Il but une gorgée de whisky. “Le contrat est clair.”
“Et si j’ai faim à minuit ?”
“Vous attendez le matin.”
C’était dit sur un ton si plat, si définitif, qu’Auriane sentit la colère monter. Cet homme. Ce robot de luxe. Il croyait pouvoir l’acheter et l’effacer.
“Très bien,” dit-elle. “Mais j’ai une condition.”
Il leva un sourcil. Le premier signe d’émotion depuis hier.
“Je veux voir Chloé tous les jours. 1h par jour. Et je veux un téléphone pour l’appeler quand je veux.”
“Accordé.” Il posa son verre. “Autre chose ?”
“Oui.” Elle s’avança d’un pas. “Ne me touche pas. Ne m’approche pas. Ne me regarde pas comme si j’étais un objet. Parce que même si j’ai signé ton contrat, Amèdée, je ne t’appartiens pas.”
Elle avait dit son prénom. Pour la première fois. “Amèdée”. Ça sonnait étrange dans sa bouche.
Son regard bleu s’assombrit. Une seconde. Juste une. Puis il redevint glace.
“Très bien, Madame Toukon. Bonne nuit.”
Il quitta la chambre, referma la porte sans bruit.
Auriane s’effondra sur le lit. Elle venait d’emménager chez l’homme qui la détruisait en direct 24h plus tôt. Et elle allait devoir l’embrasser en public dans trois jours.
Elle éclata de rire. Un rire nerveux, hystérique, qui se transforma en sanglots.
---
À 22h, elle mourait de faim.
Elle ouvrit la porte de sa chambre avec précaution. Silence. Elle traversa le salon sur la pointe des pieds. La cuisine était immense, tout inox, tout parfait. Le frigo devait être plein. Elle ouvrit.
Rien. Quelques bouteilles d’eau. Un citron. C’était tout.
Elle referma, frustrée. Et c’est là qu’elle vit la porte entrebâillée au bout du couloir. La porte du bureau. Une lueur dorée en sortait. Et une odeur. Une odeur de nourriture.
Elle s’approcha. Colla son oreille à la porte.
Des voix.
“— Oui, je confirme. Le rachat de Lefèvre Industries est annulé. Trop risqué après le scandale.” C’était Amèdée.
Puis une autre voix, féminine. “Monsieur Hounye, le traiteur a livré. Vous voulez que je dresse dans la salle à manger ?”
“Non. Dans mon bureau. Et laissez la porte ouverte, j’étouffe.”
Auriane recula. Le traiteur. Il mangeait. Pendant qu’elle crevait de faim dans sa chambre-prison.
La colère prit le dessus sur la peur. Elle poussa la porte.
Amèdée était assis à son bureau. Chemise déboutonnée, cravate enlevée. Devant lui, un plateau : saumon, légumes vapeur, riz basmati. Ça sentait divinement bon.
Il leva les yeux. Son expression passa de la concentration à l’irritation en une seconde.
“Je vous avais dit de ne pas entrer.”
“Je meurs de faim,” dit Auriane, sans détour. “Ton frigo est vide. Et ton traiteur a livré pour deux.”
“Ce n’est pas pour vous.”
“Je m’en fous.” Elle avança et tira une chaise. S’assit. Prit une fourchette sur le plateau. Piqua un morceau de saumon.
Amèdée la regarda faire. Il ne dit rien. Il observait, comme un scientifique observe une expérience.
Auriane mangea. Elle avait tellement faim que le saumon tiède lui parut être un festin. Elle n’osa pas lever les yeux. Elle sentait son regard sur elle, lourd, brûlant.
Quand elle eut fini, elle posa la fourchette. “Merci pour le dîner.”
“Vous n’avez pas dit merci.”
“Si. Merci pour le dîner. Content ?”
Il ne répondit pas. Il reprit son téléphone, composa un numéro.
“Claire ? Ajoutez Madame Toukon à la liste du traiteur. Régime normal. Trois repas par jour.” Il raccrocha. “Vous ne mourrez plus de faim.”
Auriane se leva. “C’est tout ? Pas de ‘de rien’ ?”
“De rien.” Il le dit sans la regarder.
Elle sortit, le cœur battant. Elle venait de gagner une bataille minuscule. Elle avait mangé. Dans son bureau. Sans permission.
Dans sa chambre, elle s’écroula de nouveau sur le lit. Et pour la première fois depuis 24h, elle s’endormit sans pleurer.
---
Le lendemain, l’enfer commença.
À 7h, une femme entra dans sa chambre sans frapper. “Madame, je suis Claire, l’assistante de Monsieur Hounye. Essayage dans 1h. Tenue imposée.”
Une robe. Blanche. Simple. Élégante. 3000 euros l’étiquette.
“Je ne peux pas épouser un homme que je déteste en blanc,” dit Auriane.
“Ce n’est pas un mariage. C’est une mise en scène.”
À 10h, séance photo. Amèdée à ses côtés, main dans la main, sourire crispé. Le photographe : “Plus près ! Regardez-vous ! Faites comme si vous aimiez !”
Auriane riait jaune. Amèdée ne riait pas du tout. Son regard, quand il se posait sur elle pour la photo, était vide.
À 15h, visite à l’hôpital. Chloé, dans sa nouvelle chambre, éclata en larmes en la voyant. “Tu as réussi ! Tu as trouvé l’argent !”
Auriane mentit. “Oui. J’ai eu une prime. Tout va bien.”
Chloé la serra dans ses bras, si fort que ça fit mal.
Le soir, retour au penthouse. Dîner seul dans sa chambre. Règle respectée.
À 23h, elle entendit du bruit. Des pas. La porte de sa chambre s’ouvrit.
Amèdée. En peignoir. Cheveux humides.
“Qu’est-ce que tu fais ?” Elle se redressa, le cœur battant.
“Vérifier que vous respectez le couvre-feu.”
“Il n’y a pas de couvre-feu dans le contrat.”
“Je l’ajoute.” Il s’approcha du lit. “Vous dormez ?”
“Non. À cause de toi.”
Il s’arrêta à un mètre du lit. L’odeur de son gel douche emplit la pièce. Boisée. Chère. Dangereuse.
“Vendredi,” dit-il. “Vous devrez m’embrasser. Sur la joue. Devant les caméras.”
Auriane avala sa salive. “Je sais lire un contrat.”
“Bien.” Il fit demi-tour. “Bonne nuit, Auriane.”
Il avait dit son prénom. Sans “Madame”. Juste. “Auriane”.
La porte se referma.
Et Auriane resta éveillée jusqu’à l’aube, à fixer le plafond, en se demandant pourquoi le simple fait qu’il dise son prénom lui donnait la chair de poule.
---
Vendredi. 9h55. Mairie du 8e arrondissement.
Les flashes crépitaient. Les journalistes murmuraient. “C’est vrai ? C’est elle, la fille du café ?”
Auriane, en blanc, le bras passé sous celui d’Amèdée en costume noir, avait l’impression d’étouffer.
“Prêts ?” murmura l’officier d’état civil.
Amèdée se tourna vers elle. Pour la première fois, il la regarda vraiment. Pas comme un pion. Comme une femme.
“Vous n’êtes pas obligée,” murmura-t-il. Si bas que personne n’entendit. “Si vous voulez partir, dites-le maintenant.”
Auriane le fixa. Cet homme de glace. Cet homme qui venait de sauver Chloé. Cet homme qu’elle haïssait.
Puis elle pensa à sa sœur, dans sa chambre 621, en train de se battre pour vivre.
Elle se pencha.
Et déposa un baiser léger sur la joue d’Amèdée Hounye.
Les flashes explosèrent.
Amèdée se figea. Une fraction de seconde. Son corps devint raide. Son regard bleu s’assombrit d’un éclat qu’Auriane ne sut pas lire.
Puis il se ressaisit. Sourire parfait pour les caméras. Main qui serre la sienne.
“Madame Hounye,” dit-il, à voix basse, pour elle seule.
Et Auriane comprit, trop tard, qu’elle venait de franchir une ligne.
Il n’y aurait plus de retour en arrière...
