Chapitre 1 : La Tâche et le Contrat.
Le plateau de BFM Business sentait le café froid et l’adrénaline. Auriane Toukon ajusta une dernière fois son oreillette, lissa sa jupe tailleur bleu marine, et inspira à fond. Trois minutes avant le direct. Sa première grande interview solo pour _L’Éco Matin_. Si elle se plantait, elle pouvait dire adieu à sa place de journaliste économique.
En face d’elle, l’équipe technique s’agitait. À sa gauche, le moniteur affichait l’invité du jour : Amèdée Hounye.
PDG de HOUNYE Corp. 34 ans. 4,7 milliards d’euros sur le papier. Surnommé “le Glacial” par _Les Échos_ après avoir viré 300 personnes sans hausser un sourcil.
Auriane avait bossé trois nuits sur son dossier. Elle connaissait ses chiffres, ses failles, sa sœur malade, ses rachats hostiles. Elle n’avait pas prévu qu’il serait… comme ça. Grand, costume anthracite taillé sur mesure, regard bleu acier qui transperçait l’écran. Aucune chaleur. Aucune faille.
“On y va dans 10 secondes, Auriane !”
Elle hocha la tête. Le rouge s’alluma.
“Bonjour et bienvenue sur _L’Éco Matin_. Aujourd’hui, nous recevons Amèdée Hounye, PDG de HOUNYE Corp, pour parler du plan de restructuration qui fait trembler la Bourse. Monsieur Hounye, bonjour.”
Il inclina à peine la tête. “Madame Toukon.”
Sa voix était basse, tranchante. Auriane sentit une goutte de sueur glisser dans son dos. Allez. T’as révisé.
“Commençons par le vif : vous annoncez 300 suppressions de postes. Comment justifiez-vous une décision aussi brutale alors que HOUNYE Corp a dégagé 800 millions de bénéfices l’an dernier ?”
Bonne question. Directe. Amèdée ne cligna même pas.
“L’optimisation n’a rien de brutal, Madame Toukon. Elle est nécessaire. HOUNYE Corp ne fait pas de charité. Nous faisons du rendement.”
“Du rendement sur le dos de 300 familles ?”
“Sur le dos de 300 salariés sous-performants, oui.”
Auriane serra son stylo. Salaud. Elle sentait son cœur battre dans ses tempes. Elle devait le coincer.
“Vous parlez de performance, mais vos propres actionnaires critiquent votre gestion autoritaire. Certains parlent de ‘tyran de bureau’. Que répondez-vous ?”
Pour la première fois, son regard bougea. Il la fixa droit dans les yeux, et Auriane eut l’impression de tomber dans un bloc de glace.
“Je réponds que si mes actionnaires veulent une baby-sitter, ils n’avaient qu’à investir chez Disney.”
Un silence. L’équipe en régie retint son souffle. Merde. Elle était allée trop loin.
Auriane voulut reprendre la main. Elle se pencha en avant, tendit la main vers ses notes… et heurta le gobelet de café posé sur le bureau.
Le temps ralentit.
Le liquide brun jaillit, traversa l’espace entre eux, et s’écrasa en pleine poitrine d’Amèdée Hounye. Sur sa chemise blanche immaculée. Sur son costume à 4000 euros. Sur le PDG le plus redouté de France, en plein direct national.
“Coupez ! Coupez !” hurla le réalisateur.
Trop tard. Le direct tournait encore. 1,2 million de téléspectateurs venaient de voir Auriane Toukon détruire Amèdée Hounye.
Le plateau explosa. Quelqu’un lui arracha le micro. Des mains la tirèrent en arrière. Elle bafouillait : “Je suis désolée, je… je…”
Amèdée ne disait rien. Il se levait lentement, le café dégoulinant sur son torse, son visage de marbre intact. Il la regarda une seconde. Une seconde de trop. Ses yeux bleus n’exprimaient rien. Pire que la colère : du mépris pur.
Puis il quitta le plateau sans un mot.
Auriane fut virée 17 minutes plus tard.
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Son téléphone n’arrêtait pas de vibrer. “T’as vu ça ?!” “T’es morte.” “La vidéo fait 2 millions de vues.”
Elle l’éteignit et marcha dans Paris comme une automate. Il pleuvait. Ses chaussures étaient trempées. Son avenir aussi.
À 19h23, un numéro inconnu l’appela.
“Madame Toukon ? Ici le bureau d’Amèdée Hounye. Il souhaite vous voir. Ce soir. 20h. 14e étage de la Tour Dumas.”
Elle faillit rire. “Il veut porter plainte ? Qu’il envoie ses avocats.”
“Ce n’est pas une invitation, Madame. C’est un ordre.”
L’appel raccrocha.
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La Tour Dumas dominait La Défense, tout de verre et d’acier. Auriane monta dans l’ascenseur, les jambes coupées. À quoi elle s’attendait ? Un procès ? Une humiliation publique ?
Les portes s’ouvrirent sur un bureau immense. Baies vitrées, vue sur Paris, mobilier minimaliste. Et Amèdée Hounye, debout devant la fenêtre. Il avait changé de chemise. Aucune trace du café. Comme si rien ne s’était passé.
Il ne se retourna pas.
“Vous savez combien coûte une minute de pub négative en Bourse, Madame Toukon ?”
Sa voix résonnait dans la pièce.
“Je… je suis désolée. C’était un accident.”
“Je n’aime pas les accidents. Je n’aime pas l’incompétence. Et je n’aime pas qu’on me ridiculise en direct devant un million de personnes.”
Auriane releva le menton. “Alors portez plainte. Faites ce que vous voulez. J’ai déjà tout perdu.”
Là, il se retourna. Et elle vit quelque chose dans ses yeux. Pas de la colère. Du calcul.
“Faux,” dit-il. “Vous n’avez rien perdu. Pas encore.”
Il s’approcha, posa un dossier sur le bureau entre eux.
“Votre sœur, Chloé Toukon. 28 ans. Leucémie aiguë. Chambre 412, Hôpital Necker. Greffe de moelle osseuse prévue dans 3 semaines. Coût : 90 000 euros. Votre assurance ne couvre pas.”
Auriane sentit le sol se dérober. “Comment vous… ?”
“Je sais tout sur vous, Madame Toukon. Comme je sais tout sur mes ennemis.”
“Je ne suis pas votre ennemie.”
“Si. Vous l’êtes devenue à 9h03 ce matin.”
Il ouvrit le dossier. Un contrat. Épais. Sévère.
“Clause 1 : vous m’épousez. Civilement. Dans 7 jours.
Clause 2 : vous jouez le rôle de ma fiancée pendant 6 mois. Apparitions publiques, sourire, main dans la main.
Clause 3 : pas de contact physique en dehors des obligations médiatiques. Chambres séparées.
Clause 4 : à la fin des 6 mois, divorce. Vous repartez avec 90 000 euros. Le montant exact de l’opération de votre sœur.”
Auriane fixa le papier. Ses mains tremblaient.
“Vous êtes malade ?”
“Je suis pragmatique. HOUNYE Corp traverse une crise d’image. Un PDG fiancé paraît plus stable, plus humain. Vous, vous avez besoin d’argent pour sauver votre sœur. Transaction simple.”
“Un mariage blanc ? Vous croyez que je vais accepter ça ?”
“Vous n’avez pas le choix.” Il tapota le dossier. “Sans moi, Chloé meurt. Avec moi, elle vit. Et vous, vous évitez la ruine.”
Auriane voulut crier, insulter, partir. Mais l’image de Chloé s’imposa : pâle, les cheveux tombés, le sourire malgré tout. “Promets-moi que tu feras tout pour me sauver, grande sœur.”
Elle releva les yeux vers Amèdée. Le Glacial. L’homme qu’elle haïssait déjà.
“Et si je refuse ?”
“Alors demain matin, la vidéo de votre ‘accident’ tourne en boucle sur toutes les chaînes. Votre carrière est enterrée. Et Chloé… n’a plus d’espoir.”
Silence.
Dehors, Paris s’allumait. Dans le bureau, le contrat attendait.
Amèdée tendit un stylo.
“Signez, Madame Toukon. Devenez ma fiancée.”
Auriane fixa le stylo. Puis le visage impassible d’Amèdée. Puis la photo de Chloé coincée dans son portefeuille.
Sa main tremblait.
Elle prit le stylo.
Et à cet instant précis, Amèdée Hounye sourit. Un sourire minuscule, presque imperceptible. Un sourire de prédateur qui vient de piéger sa proie.
