Chapitre 2
À l’aube, je me réveille avec une sensation étrange, comme si la nuit n’avait été qu’un rêve trop intense pour être réel, mais son corps est toujours là, allongé sur le lit, paisible, presque irréel dans le calme qui l’entoure. Je le reste un instant, silencieuse, le cœur encore agité par ce qui s’est passé, puis je me lève doucement, récupère mes affaires et quitte la chambre sans faire de bruit, avant que quelqu’un ne me voie, avant que tout ça ne devienne une réalité trop lourde à porter. De plus je préfère ne même pas regarder son visage. Il est préférable que je ne sache pas qui il est, que je n'arrive pas à le reconnaître dans la rue ou ailleurs. Je ne supporterai pas de côtoyer l'homme devant qui j'ai perdu toute dignité. À peine la porte refermée derrière moi, mon téléphone vibre et le nom de ma tante s’affiche, encore. Je décroche, déjà agacée, et sa voix explose immédiatement, pleine de colère, me disant que mon mari a attendu toute la nuit hier et qu'aujourd'hui encore il m’attend, qu’il est déjà là, qu’il a payé la dot et qu’il est hors de question que je fasse attendre un homme comme lui. Mon cœur se serre mais je ne réponds rien, je raccroche brusquement et je me mets à marcher plus vite, presque à courir dans les couloirs encore calmes de l’hôtel.
Je descends rapidement et me réfugie dans la pièce réservée aux employés du service de chambre, essayant de reprendre mon souffle, de remettre un peu d’ordre dans mes pensées qui partent dans tous les sens. C’est là que je recroise la collègue de tout à l’heure, celle qui m’a laissé le chariot sans attendre, et cette fois, c’est moi qui m’approche d’elle. Elle s’appelle Marie, je m’en souviens maintenant, et on est censées travailler en binôme pour nettoyer les chambres. Je lui explique rapidement que j’ai besoin d’un service, que je dois m’absenter une heure ou deux, juste un peu de temps, et je la regarde avec insistance, espérant qu’elle comprenne sans poser trop de questions. Elle hésite une seconde, me détaille du regard comme si elle cherchait à deviner ce que je cache, puis elle finit par accepter, me disant qu’elle me couvrira. Je laisse échapper un léger soupir de soulagement, mais au fond de moi, je sais que je viens de compliquer encore un peu plus ma situation, et que la journée ne fait que commencer.
Je n’ai jamais marché aussi vite de ma vie, mais cette fois, ce n’est pas pour fuir, c’est pour en finir. Quand j’arrive devant la maison, je sens déjà la tension dans l’air, comme si tout m’attendait, comme si le piège était déjà refermé. Je pousse la porte et je tombe sur eux. Ma tante Anne, droite comme un piquet, Roxane à ses côtés avec ce sourire hautain que je déteste, et lui. Mon soi-disant futur mari. Il est là, assis, élégant, froid, le regard posé sur moi comme si j’étais déjà sa propriété.
— Et voilà comme promis, dit ma tante. Belle, intelligente, soumises et surtout le plus important elle est vierge. exactement comme vous avez demandé.
Un silence lourd s’installe. Puis, sans prévenir, je me mets à rire. Un vrai rire, incontrôlable, presque fou. Tous les regards se figent sur moi.
— Qu’est-ce qui te prend ? demande ma tante agacée.
Je continue de rire quelques secondes avant de reprendre mon souffle, les regardant un par un.
— Je ne suis plus vierge.
Un silence encore plus lourd tombe dans la pièce. Puis ma tante éclate de rire.
— Arrête de dire n’importe quoi, réplique-t-elle, moqueuse. C'est impossible.
Je secoue la tête, toujours avec ce sourire accroché aux lèvres.
— Si c'est possible. Et j’ai même passé la nuit avec un autre homme… pendant que lui m’attendait, dis-je en désignant calmement celui qui devait devenir mon mari.
— Tu n'as pas d'amis ni de petit ami, ça ne peut pas être vrai.
— Ma tante tu sais... je n'ai pas besoin d'un petit ami pour ça. Je travaille dans un hôtel bondé. Et tu sais ce que j'ai fait ? J'ai marché, marché... et j'ai choisi au hasard un client puis je me suis glissée dans son lit. Il beau, grand, très grand. Rien avec avec cet homme court, moche et ventru que tu appelles mon mari. Il est...
— Cassandra...
— Tu ne veux pas connaître la suite ?
Cette fois, plus personne ne rit. Le visage de l’homme change, son regard devient dur, tranchant.
— C’est une plaisanterie ? fait-il froidement.
— Pas du tout, je réponds sans hésiter. Vous devriez récupérer votre argent. Je ne vaux plus le prix que vous avez payé.
Le choc passe dans ses yeux, puis la colère. Il se lève brusquement, sort le chèque et le regarde avec dégoût avant de le reprendre.
— Vous êtes folle… et vous, ajoute-t-il en pointant Tante Anne du doigt, vous êtes une escroc.
Ma tante pâlit, Roxane reste figée, incapable de parler.
— C’est faux ! tante Anne, paniquée. Elle ment !
Mais il ne l’écoute déjà plus. Il range le chèque, lance un dernier regard méprisant à toute la pièce, puis se dirige vers la sortie.
— Je ne fais pas affaire avec des gens comme vous.
La porte claque. Et le silence revient.
Un silence différent cette fois. Lourd. Je laisse échapper un petit sourire. Parce que pour la première fois de ma vie… je viens de reprendre le contrôle.
Le silence ne dure pas longtemps. Je le sens avant même que ça n’explose, dans la façon dont ma tante respire, dans la tension qui envahit la pièce, dans le regard noir qu’elle pose sur moi comme si elle me voyait pour la première fois. Et puis ça tombe.
— Tu as perdu la tête ? hurle Anne en s’avançant vers moi.
Je ne bouge pas. Je la regarde, droite, sans baisser les yeux.
— Non, je réponds calmement. J’ai juste décidé de ne plus être à vendre.
Sa main part toute seule. La gifle claque contre ma joue et ma tête se tourne sous le choc. La douleur est vive, mais je ne dis rien. Je reviens lentement face à elle, le regard toujours planté dans le sien.
— Espèce d’ingrate, crache-t-elle. Après tout ce que j’ai fait pour toi.
— Me vendre ? je réplique. Merci, mais je vais passer mon tour.
Roxane laisse échapper un petit rire moqueur derrière elle, les bras croisés.
— Tu te prends pour qui, exactement ? dit-elle. Tu crois qu’un homme voudra encore de toi maintenant ?
Je tourne la tête vers elle, un léger sourire aux lèvres.
— Je n’ai jamais eu besoin qu’on me choisisse.
Son sourire disparaît aussitôt. Ça, elle ne s’y attendait pas.
Ma tante, elle, tremble de colère.
— Tu viens de nous faire perdre une fortune, reprend-elle d’une voix froide. Tu crois que ça va s’arrêter là ?
Je hausse légèrement les épaules, même si au fond, mon cœur bat plus vite.
— Ce n’était pas mon argent.
Elle s’approche encore, trop près, son regard devient dur, dangereux.
— Si tu crois que tu vas continuer à vivre ici après ça, tu te trompes. Tu n’es rien sans moi. Rien.
Cette fois, je sens quelque chose se fissurer en moi… mais pas comme avant. Pas de la peur. Non. Quelque chose de plus solide.
— Alors c’est parfait, je dis doucement. Parce que je n’ai plus l’intention de rester.
Un silence tombe, mais il n’a rien de vide. Il est chargé, électrique.
Roxane fronce les sourcils.
— Tu vas aller où ? fait-elle, sceptique.
Je ne réponds pas tout de suite. Une image me traverse l’esprit. Une chambre. Un regard. Une présence qui n’avait rien d’humain. Et un frisson me parcourt.
— Je vais me débrouiller, je finis par dire.
Ma tante lâche un rire sec, sans joie.
— Tu reviendras ramper.
Je ne réponds pas. Je me contente de la regarder une dernière fois, puis je tourne les talons. Parce que cette fois… je ne fuis pas. Je pars. J'ai besoin d'être un humain pas une marchandise que ma tante peut vendre à n'importe qui comme elle le souhaite.
