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Chapitre 3

Je reste silencieuse pendant plusieurs secondes après le départ de Doria. L’ambiance dans le salon est devenue tellement lourde qu’on pourrait presque l’étaler sur un gâteau.

Christiane pousse un soupir agacé avant de reprendre son sac.

— Tu vois enfin ce que je veux dire maintenant ?

Je tourne lentement la tête vers elle.

— Non.

Elle cligne des yeux.

— Pardon ?

— J’ai dit non, Christiane.

Ma voix est plus froide que prévu. Elle me fixe quelques secondes comme si elle ne me reconnaissait plus. Mais honnêtement, je suis épuisée.

Épuisée des tensions. Des sous-entendus. Des accusations absurdes. Doria ne peut pas regarder Asher de cette façon. C’est impossible. Elle a grandi avec nous. Elle était là pendant toutes nos disputes d’enfants, nos anniversaires, nos fiançailles… tout. Elle appelle presque Asher “famille” depuis toujours.

Alors cette idée me paraît complètement ridicule.

Christiane secoue la tête avec incrédulité.

— Orphélia, ouvre un peu les yeux.

— Et toi arrête de chercher des problèmes là où il n’y en a pas.

— Tu crois vraiment que j’inventerais ça ?

— Je crois surtout que tu juges Doria sans raison depuis des mois.

Le regard de Christiane se durcit immédiatement.

— Sans raison ? Sérieusement ?

— Oui sérieusement !

Quelques clients tournent discrètement la tête vers nous mais à ce stade je m’en fiche complètement.

Je passe une main nerveuse dans mes cheveux avant de continuer.

— Doria est la seule personne qui est restée avec moi après la mort de mes parents. La seule ! Pendant que tout le monde me regardait comme une pauvre héritière brisée, elle était là !

— Et alors ? Ça ne veut pas dire qu’elle est parfaite !

— Je n’ai jamais dit ça !

— Tu refuses juste de voir ce qui est devant toi !

Je laisse échapper un rire nerveux.

— Mon Dieu Christine… tu t’entends parler ? Tu accuses ma cousine de vouloir mon fiancé juste parce qu’elle lui parle normalement ?

— Ce n’est pas “normal” la façon dont elle le regarde !

— Arrête !

Ma voix claque plus fort que prévu.

Le silence retombe brutalement entre nous.

Je vois immédiatement la blessure passer dans les yeux de Christiane mais ma colère est déjà montée trop haut.

Elle serre les mâchoires.

— D’accord.

Sa voix devient beaucoup plus calme.

Beaucoup trop calme.

— Continue à croire qu’elle est un ange alors.

Je croise les bras.

— Peut-être parce qu’elle ne me traite pas comme une idiote paranoïaque.

Cette fois, ça la touche réellement.

Je le vois immédiatement. Merde. Christiane baisse légèrement les yeux avant de rire sans humour.

— Wow.

Je regrette déjà ma phrase mais mon orgueil refuse de me laisser revenir en arrière.

— Christine…

— Non laisse tomber.

Elle attrape ses clés d’un geste sec.

— Tu sais quoi ? Fais ce que tu veux Orphélia. Épouse ton prince charmant. Fais confiance à ta cousine parfaite. Et quand tout explosera, ne viens pas dire que je ne t’avais rien dit.

— Rien ne va exploser !

Elle me regarde longuement.

Tristement presque.

— C’est ce que j’espère pour toi.

Puis elle tourne les talons. Je reste immobile pendant qu’elle quitte la pâtisserie à son tour.

Et soudain… Je me retrouve seule. Complètement seule. Je laisse tomber mon corps contre la chaise avec un soupir tremblant avant de fermer les yeux. Magnifique. Je viens de me disputer avec mes deux personnes préférées en moins d’une heure.

Une performance exceptionnelle.

Je prends mon téléphone avec hésitation avant de regarder la photo d’écran de verrouillage. Moi et Asher. Souriants. Heureux. Normaux. Je murmure doucement comme pour me convaincre moi-même :

— Doria ne ferait jamais ça…

Mais cette fois… Même dans ma propre tête… Ma certitude semble un peu moins solide.

Quand je rentre à la maison ce soir-là, j’ai l’impression d’avoir un poids énorme accroché à la poitrine. La dispute avec Christine tourne encore dans ma tête. Ses mots aussi.

“Quand tout explosera…” Je pousse un long soupir en retirant mes talons avant d’entrer dans le salon. Rien n'explosera. Doria est déjà là. Comme toujours.

Assise sur le canapé avec un livre entre les mains et cette allure calme qui donne l’impression qu’aucun problème au monde ne peut réellement l’atteindre.

Elle relève immédiatement les yeux vers moi.

— Ça ne va pas ?

Sa voix est douce. Inquiète.

Et immédiatement, la culpabilité me frappe. Je me rapproche lentement avant de m’asseoir près d’elle.

— Je suis désolée pour tout à l’heure.

Doria ferme doucement son livre.

— Ce n’est pas toi qui m’as insultée.

Je grimace légèrement.

— Christine a dépassé les limites.

— Elle me déteste depuis longtemps.

— Elle est juste… méfiante avec tout le monde.

Doria laisse échapper un petit rire sans joie.

— Non. Pas avec tout le monde. Juste avec moi.

Je baisse les yeux quelques secondes avant de poser ma tête contre le dossier du canapé. Le silence devient calme entre nous. Familier. Presque rassurant. Puis Doria finit par tourner la tête vers moi.

— Tu crois vraiment que je pourrais te faire ça ?

Je relève immédiatement les yeux vers elle.

Ses pupilles me fixent droitement. Calmement. Et soudain je me sens ridicule d’avoir laissé un minuscule doute entrer dans ma tête.

— Non, soufflé-je immédiatement.

Jamais.

Ses traits se détendent légèrement.

— Merci.

Je lui adresse un petit sourire fatigué avant de murmurer :

— Tu es ma famille.

Pendant une seconde… quelque chose passe dans ses yeux. Quelque chose d’étrange. Mais ça disparaît tellement vite que je me dis sûrement que je suis juste épuisée.

Doria finit par se lever.

— Tu veux un café ?

Je souris faiblement.

— Oui… s’il te plaît.

Elle part vers la cuisine pendant que je ferme les yeux quelques secondes.

Ces cafés m’aident vraiment à dormir ces derniers temps.

Sinon mon cerveau refuse complètement de s’arrêter.

Quelques minutes plus tard, Doria revient avec la tasse fumante qu’elle pose devant moi.

— Bois doucement, il est chaud.

Je prends la tasse entre mes mains avant de boire une gorgée. Toujours ce goût un peu étrange.

Mais honnêtement, je suis trop fatiguée pour y réfléchir. Doria s’assoit près de moi pendant que je termine le café. Et comme à chaque fois… La fatigue arrive presque immédiatement. Mes paupières deviennent lourdes. Mon corps aussi.

— Tu vois ? murmure doucement Doria. Tu avais juste besoin de repos.

Je souris faiblement.

— Peut-être…

Ma vision devient floue.

Encore.

Les jours suivants passent rapidement. Trop rapidement. Les préparatifs du mariage occupent chaque minute de mes journées et finalement… c’est Doria qui m’aide pour presque tout. Les fleurs. Les invités. Les essayages. Les décorations. Les appels. Tout. Elle gère tellement de choses à ma place que parfois j’ai l’impression de respirer uniquement grâce à elle.

Et Christiane…

Plus rien. Aucun appel. Aucun message. Le silence total. Au début j’ai attendu qu’elle revienne vers moi. Puis mon orgueil a parlé plus fort. Alors nous avons simplement arrêté de nous parler. Et même si ça me fait mal… je refuse encore de croire qu’elle avait raison.

La veille du mariage arrive finalement.

La maison entière est remplie de boîtes, de robes, de fleurs et de domestiques qui courent partout comme des poulets paniqués. Moi, je suis au bord de la crise de nerfs. Je fais les cent pas dans ma chambre pendant que mon téléphone n’arrête pas de vibrer.

— Respire un peu, dit doucement Doria derrière moi.

Je passe une main tremblante dans mes cheveux.

— Je suis stressée.

— C’est normal.

— Et si quelque chose se passait mal demain ?

Doria s’approche lentement avant de poser ses mains sur mes épaules.

— Rien ne se passera mal.

Sa voix est étrangement apaisante.

Presque hypnotique.

Elle me sourit doucement.

— Je vais te préparer ton café.

Je laisse échapper un petit soupir de soulagement.

— Oui… bonne idée.

Quelques minutes plus tard, elle revient avec la tasse chaude.

Je la bois presque entièrement sans réfléchir pendant qu’elle reste assise près de moi. Puis… Comme d’habitude… Le sommeil me frappe brutalement. Beaucoup trop brutalement. Je cligne lentement des yeux.

— C’est fou… ce café me…

Ma phrase meurt toute seule. Le monde devient lourd autour de moi. Très lourd. Doria récupère doucement la tasse vide entre mes doigts. Et la dernière chose que je vois avant de sombrer… C’est son sourire. Un sourire calme. Beaucoup trop calme.

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