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chapitre 3

Chapitre 3

Arnold Miller

La portière claqua comme une détonation dans la nuit.

Arnold Miller descendit de son véhicule, le visage ravagé par une colère sourde, presque animale. Ses chaussures s’enfoncèrent dans le gravier de l’allée tandis que les phares projetaient son ombre furieuse contre la façade de la demeure. On aurait dit un prédateur rentrant dans son territoire après avoir senti l’odeur du sang.

Il venait d’apprendre que **Vargas**, l’un de ses hommes les plus loyaux, avait été exécuté.

Pas simplement tué. **Exécuté.**

Avec la signature glaciale d’un seul homme :

**Alejandro Cruz.**

Le nom serpenta dans son esprit comme un venin brûlant.

Alejandro, le spectre, l’ombre, l’homme que personne ne parvenait à voir mais qui frappait toujours avec une précision chirurgicale. Lui, le fantôme de la nuit, le roi des cartels. L’homme qui contrôlait tout sans jamais se montrer.

Arnold inspira profondément, tentant d’apaiser les tremblements rageurs de ses mains, mais rien n’y fit. Sa respiration demeurait lourde, chaotique, comme celle d’un homme en manque d’air.

Du haut de ses cinquante ans, Arnold était considéré comme **le procureur le plus fiable et respecté du pays**. On l’appelait *El Juez de Hierro*, le juge de fer. Le gouverneur le citait comme exemple. Les foules acclamaient sa lutte contre le crime organisé.

Une façade.

Une illusion.

Car depuis deux ans qu’il vivait au Mexique, quelque chose en lui avait irrémédiablement changé.

Il avait commencé en héros.

Il finirait peut-être en monstre.

Le portail se referma derrière lui dans un bruit métallique qui résonna dans toute la cour. Arnold remonta l’allée, poussa violemment la porte principale et pénétra dans le vaste hall de sa résidence. L’endroit empestait encore le parfum de cire et de marbre poli. Les lumières dorées éclairaient son visage crispé.

Il ôta sa veste avec un mouvement brusque et la jeta sur le sofa d’un geste agacé.

— **Où étaient-ils ?** grogna-t-il intérieurement. Les responsables. Ceux qui avaient laissé Vargas mourir. Ceux qui n’avaient pas su prévoir les mouvements d’Alejandro.

La rage lui déchirait la gorge.

*Je vais le faire payer…*

*Je jure que je vais le faire payer.*

En traversant le salon, une image s’imposa dans son esprit : Vargas, un homme droit, qui lui avait juré fidélité. Le voir réduit à un cadavre dans une ruelle, abattu froidement, lui donna une sensation de brûlure au fond de la cage thoracique.

— **Alejandro Cruz…** murmura Arnold dans un souffle empoisonné.

Il ne méritait même pas que son nom soit prononcé.

C’était cet homme qui l’obsédait, qui le rongeait, qui l’humiliait.

Alejandro était une ombre qui échappait à toutes ses tentatives de contrôle.

**Pas un visage.

Pas une photo.

Pas une trace.

Juste une légende faite de terreur et de respect.**

Arnold n’avait jamais oublié le jour où, naïvement, Alejandro avait tenté de le corrompre en passant par ses hommes.

Il avait dit un non catégorique...

Il se revoyait encore dans la pièce sombre, entouré de ses hommes. Le jour où ce imbécile avait envoyé un messager proposer un arrangement. Une somme colossale. Une promesse de paix.

Après son refus il avait envoyé un message disant..

> — *Je ne mange pas dans la main des faibles.*

Cette phrase, prononcée par un homme qu’il n’avait même pas vu, avait suffi à lui infliger une humiliation cuisante.

Depuis ce jour, une haine immense s’était plantée dans le cœur du procureur.

Mais il y avait pire.

Pire que la haine.

Il y avait la vérité.

Une vérité que personne ne soupçonnait.

Arnold Miller, l’homme modèle, était devenu, dans l’ombre, **le chef d’un cartel rival**.

Celui qui rêvait de renverser Alejandro.

Celui qui rêvait de porter la couronne.

Il avait goûté à l’argent sale.

Aux valises remplies de billets.

Aux pactes tacites.

À la violence larvée.

Et il n’avait pas su s’arrêter.

Plus rien ne l’effrayait… sauf l’idée que quelqu’un puisse découvrir ce qu’il était devenu.

C’était pour cela qu’il voulait la chute d’Alejandro à n’importe quel prix.

S’il parvenait à renverser le roi, il deviendrait **l’homme le plus puissant du Mexique Nord-Central**.

Et peut-être même du pays.

Lorsque deux de ses gardes s’avancèrent dans le salon, Arnold leva les yeux, son visage traversé d’ombres inquiétantes.

— **Monsieur Miller…** commença l’un d’eux hésitant.

— Quoi encore ? demanda-t-il d’une voix nette, glaciale.

Le garde déglutit.

— C’est au sujet de… de votre fille. Mademoiselle Viviane n’est pas encore rentrée.

Les pupilles du procureur se contractèrent.

— **Comment ça, elle n’est pas rentrée ?** hurla-t-il presque, faisant sursauter les deux hommes.

— Elle a dit qu’elle sortait… juste pour boire un verre avec une amie, répondit le second, la voix tremblante. Elle semblait… confiante, monsieur.

Un silence de plomb s’abattit sur la pièce.

Un silence lourd, menaçant.

On aurait pu entendre le battement d’une mouche.

Puis d’un coup, Arnold explosa :

— **Et vous l'avez laissée partir ?! Seule ?! Dans CETTE ville ?!**

Les gardes baissèrent immédiatement la tête. Aucun n’osa répondre.

Le procureur marchait de long en large dans le salon, comme une bête enfermée dans une cage trop étroite.

Viviane…

Sa fille.

Son trésor.

Sa faiblesse.

La seule personne pour laquelle il avait encore un cœur qui battait.

Elle était tout ce qui lui restait de sa défunte épouse.

Et si quelque chose lui arrivait ?

Si un cartel ennemi la prenait ?

Si Alejandro la trouvait par hasard ?

L’idée lui vrilla le cerveau.

Il agrippa son téléphone et appela immédiatement le numéro de Viviane. La tonalité résonna, longue, interminable, presque insupportable.

Pas de réponse.

Une deuxième fois.

Une troisième.

Une quatrième.

Rien.

Chaque appel manqué augmentait la pression qui se refermait autour de sa cage thoracique.

— **Où es-tu, Viviane…** murmura-t-il, cette fois avec un tremblement difficilement dissimulable.

Il se retourna violemment vers ses gardes.

— **Écoutez-moi bien**, gronda-t-il.

Sa voix était si grave et si noire qu’elle fit frissonner les murs.

— **Si un seul cheveu de ma fille est touché…** Il s’interrompit, s’approcha lentement, ses yeux lançant des éclairs meurtriers.

— **Je vous jure que je vous enterrerai vivants.**

Les deux hommes blêmirent.

— PARTEZ ! hurla-t-il finalement. TROUVEZ-LA ! RAMENEZ-LA !

Les gardes détalèrent immédiatement.

Arnold resta seul au milieu du salon, le souffle court, la mâchoire crispée, le regard perdu.

Le sommeil ?

Il pouvait l’oublier.

La douche ?

Superflue.

Sa fille était quelque part dans une ville infestée de criminels, de cartels adverses… et pire encore…

Un frisson glacé descendit le long de son dos.

Et si elle croisait **Alejandro Cruz** sans le savoir ?

À cette idée, Arnold sentit son cœur rater un battement.

Pas de peur pour lui.

Mais pour elle.

Viviane ignorait qu’il menait une double vie.

Ignorait qu’il était devenu un homme dangereux.

Ignorait qu’elle se trouvait maintenant au milieu d’une guerre invisible.

Et ce soir, elle était **dehors**.

Seule.

En relevant la tête, Arnold vit son propre reflet dans le miroir accroché au mur du salon. Un reflet qu’il ne reconnaissait plus.

— *Qu’est-ce que tu es devenu, Arnold ?*

Une ombre.

Un corrupteur.

Un meurtrier par procuration.

Un homme qui avait juré de faire régner la justice… et qui avait fini par se perdre lui-même.

Il ferma les yeux un instant.

Alejandro venait d’abattre Vargas.

Viviane n’était pas rentrée.

Et la nuit ne faisait que commencer.

Arnold inspira profondément, rouvrit les yeux, et laissa éclater une lueur de détermination folle dans son regard.

— **Alejandro Cruz…** souffla-t-il.

— Tu m’as déclaré la guerre. Très bien. Je vais te traquer… jusqu’à l’enfer s’il le faut.

Il agrippa son arme posée sur la table basse, la glissa à sa ceinture.

— Mais avant tout… je dois retrouver ma fille.

Il avait l’air d’un homme prêt à tout.

Et il l’était.

Alejandro Cruz

Le froid du soir n’atteignait jamais vraiment Alejandro lorsqu’il avançait dans ses propres couloirs. Habillé de son costume sombre — toujours sombre, aussi noir que les secrets qu’il portait — il glissait hors de la salle VIP de sa boîte de nuit comme l’ombre qu’il était. Une présence silencieuse, tranchante, une entité que les gens voyaient sans vraiment voir. Ils percevaient sa silhouette, son parfum cher et froid, son pas lointain… mais aucun d’eux ne réalisait que cet homme passant près d’eux n’était rien d’autre qu’Alejandro Cruz, le King Cartel, la mort incarnée qui régnait sur leurs nuits.

Et cette ignorance le faisait sourire.

Voir les gens trembler à l’idée de croiser son chemin… sans se douter qu’ils venaient littéralement de le frôler.

Il aimait ça.

Il aimait la façon dont la ville murmurait son nom comme un mythe, une légende urbaine qu’on chuchotait après minuit.

On le voyait partout, mais sans jamais le connaître.

Certains le décrivaient grand, d’autres disaient qu’il était petit. Certains affirmaient qu’il était vieux, d’autres qu’il n’avait pas plus de trente ans.

Les autorités, elles, ne possédaient ni photo claire, ni trace véritable.

Il était l’ombre.

Il était la nuit.

Il était la mort qui marchait.

La salle principale était pleine, saturée de musique, de chaleur et d’odeurs de sueur mêlée à l’alcool. Le bar, illuminé par un néon rouge sang, débordait de clients. La foule vibrait, riait, dansait, sans savoir que l’homme le plus puissant du Mexique — plus puissant encore que le gouverneur, que les chefs de police, que les cartels voisins — avançait à quelques mètres d’eux.

Alejandro passa entre deux groupes d’hommes bruyants, sans leur accorder un regard. Ses bottes en cuir frappaient le sol avec une précision mécanique, presque calculée. Ses épaules larges coupaient la masse humaine comme une lame fend l’air.

À sa droite, un couple s’embrassait comme si la fin du monde approchait. À sa gauche, deux hommes discutaient argent et deals, sans savoir que parler business dans SA boîte était un risque pavé de sang.

Il entendait tout.

Il voyait tout.

Mais il n’accordait pas son attention à ces détails : il n’avait plus rien à prouver dans cet endroit.

Cette boîte, Umbral Nocturno ? était la sienne.

Un paradis pour les fous, un gouffre pour les naïfs, et un labyrinthe de mort pour ceux qui osaient le trahir.

Elle n’existait pas seulement pour la fête.

Elle existait pour le blanchiment, pour les transferts, pour les deals discrets entre deux verres.

Elle existait pour protéger son empire.

Et personne n’aurait pu suspecter qu’au centre de cette musique infernale, un roi régnait.

Il rejoignit ses gardes qui attendaient près du bar. Trois hommes lourdement armés, chacun portant un costume sombre, taillé avec précision, ressemblant à des ombres animées. Ils s’écartèrent à son approche sans qu’il ait à prononcer un seul mot.

Ses yeux se posèrent brièvement sur la foule qui vibrait autour d’eux.

Parmi elle, des innocents.

Et eux, il ne les touchait jamais.

Alejandro tuait, oui.

Il torturait, oui.

Il détruisait ses ennemis sans aucun remords.

Mais jamais il ne tuait un innocent.

Un code, un principe, une règle gravée dans sa peau depuis sa jeunesse brisée.

Un souvenir douloureux traversa son esprit.

Un souvenir qu’il étouffa aussitôt.

Pas maintenant.

Pas ici.

Alejandro inspira profondément, redressa son col, puis fit un signe bref à l’un de ses gardes.

Ils se mirent en mouvement vers la sortie.

Mais alors qu’il avançait, une pensée sombre s’imposa à lui.

Arnold Miller.

Ce foutu procureur.

Ce parasite ambitieux.

Cet homme qu’on acclamait comme un héros alors qu’il n’était qu’un chien affamé de pouvoir.

Le seul obstacle réel qu’Alejandro n’avait jamais rencontré.

Le seul qui refusait ses pots-de-vin avec un courage presque stupide.

La première fois qu’Alejandro avait tenté de l’acheter, moteur de curiosité, Arnold avait refusé.

Et Alejandro avait apprécié ce refus, brièvement.

Enfin un homme non corrompu.

Enfin quelqu’un qui ne lui léchait pas les bottes.

Ça l’avait presque amusé.

Mais ensuite…

Arnold avait changé.

Il avait rejoint le cartel concurrent, trahissant son propre uniforme, vendant ses valeurs, devenu pire que ceux qu’il prétendait combattre.

Il trempait dans des affaires plus sales encore que celles qu’il dénonçait.

Il éliminait innocents, témoins, familles entières si nécessaire.

Tout pour atteindre Alejandro.

Tout pour prendre le contrôle.

Tout pour devenir le roi.

Alejandro le savait.

Il savait tout.

Et il n’était pas inquiet.

Arnold pouvait le chercher pendant cent ans… il ne le trouverait jamais.

On ne trouve pas un fantôme.

Il était à quelques pas de la porte de sortie quand un mouvement attira son attention.

Une silhouette vacillante, fragile, féminine.

Elle bascula en avant, perdant l’équilibre dans un tourbillon de lumière et de chaleur.

Sans réfléchir, Alejandro allongea le bras et la rattrapa contre lui.

Un parfum sucré, délicat, se mêla à l’odeur sombre de sa veste.

Et lorsqu’elle leva les yeux vers lui…

Son regard s’accrocha au sien.

Viviane Miller

Viviane avait l’impression que son cœur allait exploser.

Elle était littéralement suspendue dans les bras de cet inconnu, incapable de bouger, incapable même de respirer correctement. Sa tête tournait à cause de l’alcool, de la chaleur, de la fatigue… mais ce n’était rien comparé à l’effet immédiat que cet homme venait de produire sur elle.

Ses yeux.

Mon Dieu.

Des yeux sombres, profonds, si intenses qu’elle se demanda un instant s’il n’était pas une hallucination provoquée par la tequila qu’elle avait enchaînée depuis plus d’une heure.

Elle cligna plusieurs fois des paupières, tentant de se reprendre, mais son esprit se brouillait.

Elle avait dansé trop longtemps, elle avait bu trop vite, elle s’était laissée emporter.

Et maintenant… elle venait de tomber contre le torse le plus dur, le plus solide, le plus intimidant qu’elle ait jamais senti.

Elle tenta de se redresser, confuse, mais il la tenait encore. Une main large et chaude sur sa taille, l’autre retenant légèrement son bras.

Il ne parlait pas.

Il ne bougeait pas.

Il la fixait simplement.

Son cœur se mit à battre plus vite encore.

Puis une voix, juste derrière eux, brisa le silence.

— **Patron Alejandro, nous devrions y aller.**

Viviane se figea.

*Alejandro ?*

*Patron ?*

*L’Alejandro ?*

Ses yeux s’agrandirent sous le choc.

Non.

Impossible.

Pas lui.

Pas… *lui.*

Pas l’homme dont tout le monde parlait en ville avec terreur.

Pas le dealer que personne n’avait jamais vu en photo.

Pas la légende.

Pas cette ombre qu’on disait capable de tuer sans laisser de trace.

Pas le King Cartel.

Pas la mort en personne.

Sa respiration se bloqua.

Elle faillit chanceler de nouveau.

Était-elle vraiment… dans les bras d’Alejandro Cruz ?

L’inconnu — Alejandro — resserra légèrement sa prise pour la stabiliser, puis la remit debout.

Elle sentit ses jambes trembler, son souffle s’affoler.

Il se pencha vers elle, si près qu’elle sentit la chaleur de sa voix glisser contre sa nuque.

— **Ce lieu n’est pas fait pour une gamine comme toi.**

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit.

Son esprit criait, son ventre se tordait, son cœur battait à un rythme incontrôlable.

Elle cligna les yeux.

Une seconde.

Juste une seconde.

Mais lorsqu’elle les rouvrit…

Il avait disparu.

Viviane sentit un frisson de terreur remonter le long de sa colonne vertébrale.

La panique lui serra la gorge.

Elle venait de croiser la mort.

Elle venait de frôler quelqu’un que même les criminels craignaient.

Tout son corps était secoué.

— **Viviane !**

Sa meilleure amie Jennifer arriva en courant, les yeux écarquillés.

— **Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu es toute pâle ! Ça va ?**

Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Jennifer posa une main sur son épaule.

— **Viv, tu me fais peur. Tu veux sortir ? Tu veux t’asseoir ?**

Viviane déglutit difficilement.

Elle fit un effort presque surhumain pour retrouver sa voix.

Sa gorge était sèche, sa respiration hachée, son esprit encore bloqué sur ce regard sombre qui l’avait transpercée.

— **On… on doit rentrer dans l’immédiat**, réussit-elle à dire d’une voix tremblante.

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