chapitre 2
Chapitre 2
Viviane Miller
Debout devant son immense dressing aux lumières tamisées, **Viviane Miller** fixait son reflet dans la grande glace encastrée dans le mur. Le néon froid soulignait les courbes de son visage, lui donnant un air encore plus angélique que d’habitude. Ses longs cheveux blonds glissaient sur ses épaules, comme une cascade dorée.
Alors qu’elle hésitait entre plusieurs tenues, son téléphone vibra sur la surface laquée de sa coiffeuse.
**Jennifer**.
Elle sourit immédiatement — un sourire d’anticipation, d’excitation, peut-être même un peu d’imprudence.
Viviane décrocha.
— *Enfin !* cria presque Jennifer à l’autre bout du fil. *J’attends depuis une éternité !*
Viviane leva les yeux au ciel, amusée.
— Calme-toi, Jenny… je suis en train de m’habiller.
— *Dépêche-toi alors !* On doit arriver avant que la file devienne impossible !
— Oui, oui, je viens, répondit-elle en riant doucement.
Elles échangèrent encore quelques paroles pressées avant que Jennifer ne raccroche brusquement, sûrement déjà en train de courir dans son salon pour ne pas manquer sa propre soirée.
Viviane prit une longue inspiration.
La nuit l’attendait.
Elle se retourna vers son dressing, pleine de détermination. Ses doigts fins glissèrent sur une rangée de vêtements avant de s’arrêter sur un short noir en simili-cuir. Elle l’attrapa, l’associa à un crop top blanc, puis ajouta une veste noire légèrement oversize pour équilibrer le tout.
Une tenue simple, mais sur elle… tout prenait une nouvelle dimension.
Elle enfila ses mocassins vernis, ajusta leurs bords avec soin, puis se redressa pour contempler l’ensemble. Une jeune femme de vingt ans lui renvoyait son regard :
élégante, jolie, moderne…
et surtout vivante.
Viviane Miller.
Fille unique du procureur le plus réputé d’Amérique et maintenant de ce pays.
Son père.
Son pilier.
L’homme qui avait tout sacrifié pour elle.
Depuis que sa mère avait rendu l’âme lorsqu’elle avait dix ans, c’était lui qui avait été sa famille entière. Il l’avait accompagnée dans chaque victoire, chaque chute, chaque cauchemar. Leur lien était presque fusionnel, indestructible.
Du moins… en apparence.
Elle le voyait rarement depuis deux ans qu’il avait été affecté au Mexique pour “mettre fin à la racine des cartels”. Une mission noble, dangereuse, presque suicidaire.
Et ce n’est que maintenant, après avoir terminé deux années d’études à New York, qu’elle l’avait rejoint ici.
Elle espérait secrètement que le retrouver la rapprocherait de lui.
Qu’ils pourraient reprendre cette routine qu’ils avaient avant.
Qu’elle pourrait combler ce vide qu’elle avait porté pendant deux ans.
Mais la réalité était différente.
Le travail accaparait son père entièrement.
Toujours sur une affaire.
Toujours sur la piste d’un criminel.
Toujours sous pression.
Elle était fière de lui.
Mais profondément… seule.
Viviane saisit son flacon de parfum et se parfuma délicatement le cou, les poignets. La senteur florale emplit la pièce, contrastant avec l’air chaud et chargé de poussière qui venait de l’extérieur.
Elle attrapa son sac, jeta un dernier coup d’œil à sa chambre — grande, blanche, aménagée dans la villa sécurisée où son père l’avait installée — puis quitta la pièce en chantonnant distraitement.
Elle n’avait pas peur.
Pas de cette ville, pas des rumeurs, pas des dangers que tout le monde évoquait.
Ce pays était un risque.
Elle adorait les risques.
Et pour une raison qu’elle n’expliquait pas, une part d’elle voulait sentir… autre chose.
La liberté.
L’inconnu.
Le frisson.
Peut-être pour combler le manque.
Peut-être pour fuir la solitude.
Peut-être pour se prouver qu’elle n’était pas qu’une fille de procureur.
Son père lui répétait sans cesse :
— Viviane, ne t’aventure jamais dans les endroits sombres. Tu n’es pas comme eux. Tu n’es pas du même monde.**
Le problème ?
C’était précisément ce monde-là qui l’attirait.
Jennifer lui avait proposé d’aller dans une boîte de nuit dont la réputation dépassait largement les frontières de la ville. Un lieu où l’interdit dansait avec l’excitation.
**La boîte s’appelait : *El Umbral Nocturno*.**
Le Seuil Nocturne.
Rien que le nom donnait le ton.
Un endroit où la musique avalait la voix des hommes.
Où les riches côtoyaient les criminels sans distinction.
Où les deals se faisaient sous les lumières stroboscopiques.
Où l’on disait qu’un seul homme décidait qui entrait… et qui ressortait.
Viviane ne savait presque rien de cet endroit.
Et elle ne voulait pas savoir.
Pas maintenant.
Alors qu’elle descendait les escaliers, elle entendit des voix dans le salon. Deux gardes du corps engagés par son père discutaient.
— *Tu crois qu’un jour on verra le vrai visage de ce type ?*
— *De qui ?*
— *Cruz. Le King Cartel. On dit qu’il opère dans l’ombre. Que personne ne l’a jamais vu. Même les autorités tremblent devant son nom.*
Viviane ralentit, l’oreille tendue malgré elle.
— *On dit aussi qu’il ne tue pas les innocents,* ajouta un autre.
— *Peut-être. Mais le simple fait d’en parler me donne des frissons.*
Le nom résonna en elle : **Cruz.**
Un nom qu’elle entendait souvent depuis qu’elle était arrivée au Mexique.
Un nom que son père ne prononçait qu’avec mépris… ou inquiétude.
Un nom qu’elle associait à une silhouette invisible, plus légende humaine que réalité.
Mais Viviane ne s’en soucia pas davantage.
Ce soir, elle voulait s’amuser.
Rire avec Jennifer.
Oublier qu’elle vivait dans un pays en guerre contre l’ombre.
Elle s’approcha de la porte.
— Mademoiselle Viviane ? demanda l’un des gardes. Vous sortez ?
— Oui, répondit-elle en refermant la fermeture de son sac. Juste boire un verre avec Jennifer.
— Votre père ne serait pas…
— Mon père n’est pas là, coupa-t-elle doucement. Et je ne rentrerai pas tard.
Le garde échangea un regard rapide avec son collègue.
— Nous vous accompagnons ?
— Non. J’ai pris un taxi. Merci.
Elle leur adressa un sourire innocent et s’éclipsa avant qu’ils ne puissent objecter.
Viviane ne voulait pas de chaperon.
Elle ne voulait pas être surveillée comme une enfant.
Elle voulait respirer.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, un vent chaud et lourd s’engouffra dans l’entrée. Les lumières de la ville s’étendaient devant elle, vibrantes, dangereuses, vivantes.
Elle inspira profondément.
Son cœur battait déjà un peu plus vite.
Le taxi arriva rapidement. Viviane s’installa sur la banquette arrière, écoutant la musique latine que le chauffeur avait mise.
— *Vous allez au Umbral Nocturno ?* demanda l’homme en la détaillant dans son rétroviseur.
— Oui, pourquoi ?
Il secoua la tête, inquiet.
— *C’est un endroit pour les gens de la nuit, señorita. Pas un lieu pour vous.*
Viviane sourit.
— Je suis plus solide que j’en ai l’air.
Le chauffeur ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa. Il savait reconnaître les clients qui n’écouteraient rien.
La voiture démarra.
La ville défilait derrière les vitres :
les ruelles sombres,
les restaurants encore ouverts,
les murs couverts de graffitis,
les rues où les policiers patrouillaient par deux, armes à la main.
Viviane savait qu’elle n’appartenait pas à ce monde.
Mais elle avait envie de le toucher du bout des doigts.
Juste une fois.
Sans savoir que ce soir-là…
elle allait frôler l’ombre elle-même.
Lorsque le taxi s’arrêta, elle aperçut immédiatement Jennifer, appuyée contre la façade sombre de la boîte. La musique vibrait jusque sur le trottoir, des basses lourdes semblant résonner dans leurs os.
Jennifer accourut vers elle.
— Enfin ! Tu as pris ton temps !
— Pas du tout. C’est toi qui es trop pressée, répondit Viviane en riant.
Jennifer secoua sa crinière brune et baissa la voix :
— Viv… t’imagines même pas. Cette boîte est différente. Et je ne plaisante pas.
— Comment ça ?
Jennifer se rapprocha encore.
— C’est là que les plus gros noms du pays viennent. Même les… tu sais… *eux*.
Viviane leva un sourcil.
— Les criminels ? Les dealers ? Je sais.
Jennifer écarquilla les yeux.
— Tu n’as pas peur ?
Viviane sourit, ce sourire lumineux qui donnait l’impression qu’elle ne voyait que le bon dans le monde.
— Non. Pourquoi j’aurais peur ?
Jennifer la dévisagea quelques secondes, puis soupira.
— Tu es folle. Mais j’adore ça chez toi.
Elles entrèrent dans la file.
La façade de la boîte était massive, sombre, illuminée par un gigantesque néon rouge en forme d’ailes. L’entrée ressemblait à une porte d’enfer modernisée, avec des gardes impressionnants postés de chaque côté.
Viviane sentit quelque chose dans l’air.
Une vibration.
Un appel.
Comme si la boîte était vivante et qu’elle respirait.
Jennifer chuchota :
— Regarde là-bas… tu vois les hommes en noir, ceux près de la porte VIP ?
Viviane les observa discrètement.
Ils étaient immobiles, comme sculptés dans la pierre. Leurs regards balayaient la foule, froids, concentrés, tranchants.
— Ce sont les hommes du King Cartel.
Viviane se figea.
Le nom qu’elle avait entendu plus tôt.
— Tu crois qu’il est là ? demanda-t-elle sans savoir pourquoi cette question lui échappait.
Jennifer ricana.
— Le King ? Personne ne l’a jamais vu. Même ici. Il rôde… mais il n’apparaît pas.
Viviane ne répondit pas.
La musique de la boîte vibra dans son ventre.
La chaleur de la foule l’entourait.
La nuit ouvrait ses bras.
Elle inspira profondément.
Elle ne savait pas encore qu’à l’intérieur…
quelqu’un l’attendait.
Quelqu’un qu’elle n’avait jamais vu.
Quelqu’un qui allait changer son destin.
La lumière marchait vers l’ombre.
Sans savoir que l’ombre… l’avait déjà remarquée.
