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#####Chapitre 3 Le Jeu des Apparences

L’enceinte de la faculté de droit et d’économie bourdonnait comme une ruche en cette fin de matinée. Le soleil d’automne, encore chaud, baignait la cour d’une lumière dorée, mais pour moi, tout semblait flou, presque irréel. Mes pensées étaient restées coincées entre les quatre murs de notre appartement, suspendues aux

derniers mots chuchotés par Gabriel.

« Ne sois pas jalouse, ma puce. Ce soir, il n'y aura que toi. »

Ses paroles tournaient en boucle dans mon esprit, un refrain obsédant qui faisait battre mon cœur à un rythme anormal. À mes côtés, Chloé, Sarah et Léa marchaient en discutant joyeusement des emplois du temps et des professeurs. Je faisais mine de les écouter, hochant la tête aux moments opportuns, mais ma vigilance était entièrement tournée vers la silhouette qui marchait quelques mètres devant nous.

Gabriel avançait d'un pas nonchalant, les mains enfoncées dans les poches de son jean noir. Même de dos, il imposait le respect. Sa carrure athlétique, soulignée par son t-shirt blanc, attirait les regards comme un aimant. Je vis deux filles de deuxième année s’arrêter de parler pour le regarder passer, l'une d'elles

murmurant quelque chose à l'autre avec un sourire entendu. Une boule de jalousie féroce se forma instantanément au creux de mon estomac. Je voulais leur crier qu’il était mien, que ses mains qui les faisaient fantasmer avaient parcouru chaque millimètre de ma peau quelques heures plus tôt.

« Regardez, chuchota Sarah en me donnant un coup de coude complice. Le loup est dans la bergerie. »

Devant le bâtiment B, Gabriel s’était arrêté pour saluer Madame Vernet, notre professeure de droit civil. C’était une femme d’une quarantaine d’années, d’ordinaire d’une froideur chirurgicale, réputée pour sa sévérité sans faille. Pourtant, alors que Gabriel s’approchait d’elle avec ce sourire poli mais intensément charmeur, je vis son attitude changer du tout au tout. Elle repassa une mèche de cheveux derrière son oreille, un geste d'une féminité presque enfantine qui ne lui ressemblait pas.

« Je vous jure que la Vernet a un faible pour lui, ricana Léa à voix basse. L'autre jour, elle a gardé sa copie de TD pendant dix minutes après le cours juste pour "discuter de sa méthodologie". Tu parles d’une méthodologie.

— Qui n'aurait pas un faible pour lui ? » soupira Chloé, ses yeux noisette rivés sur Gabriel.

Elle semblait presque hypnotisée. Chloé était la plus douce de notre groupe, le genre de fille discrète qui rougissait pour un rien. La voir si ouvertement fascinée par mon frère me procura un frisson contradictoire : une possessivité brûlante, doublée d’une excitation sombre et inexplicable. Qu'est-ce que ça ferait de la voir

succomber à lui ? De savoir que mon frère, l'idole intouchable de toutes ces femmes, l'utiliserait pour son propre plaisir avant de revenir dans mes bras ?

Gabriel sembla sentir mon regard. Tout en écoutant Madame Vernet qui lui parlait avec de grands gestes animés, il tourna légèrement la tête. Ses yeux sombres trouvèrent les miens à travers la foule. Il ne sourit pas, mais l'intensité de son regard me fit presque chanceler. C’était notre secret, notre code muet au milieu de ce monde qui ignorait tout de nous.

« Allez, Chloé, c'est le moment ! l'encouragea Sarah en la poussant doucement de l'épaule. Va lui demander pour les cours de stats. Avant qu’une autre ne lui vole son temps libre.

Je... je n'ose pas, balbutia Chloé, ses joues s'empourprant instantanément. Devant la prof, c'est intimidant.

Mais non, vas-y ! La Vernet s'en va. Regarde. »

En effet, la professeure venait de prendre congé de Gabriel avec un sourire des plus chaleureux, lui glissant un dernier mot d'encouragement. Gabriel resta seul un instant sur les marches, consultant son téléphone.

« Vas-y, Chloé. Sinon je vais lui demander pour moi, et je te garantis que je ne lui parlerai pas de statistiques », plaisanta Sarah avec ce ton provocateur qui la caractérisait.

Prenant son courage à deux mains, Chloé s’avança vers lui, réajustant nerveusement la lanière de son sac.

Sarah, Léa et moi restâmes un peu en retrait, feignant de regarder ailleurs tout en observant la scène avec une attention chirurgicale.

Je vis Chloé s’approcher de lui. À sa vue, le visage de Gabriel s’adoucit, adoptant cette expression amicale et protectrice qu’il maîtrisait à la perfection. Elle commença à lui parler, gesticulant un peu, visiblement intimidée par sa proximité. Gabriel, qui la dépassait d’une bonne tête, se pencha légèrement vers elle pour mieux l’entendre au milieu du brouhaha de la cour. Ce mouvement rapprocha leurs visages d’une manière que je trouvai cruellement intime.

Il l’écoutait, un sourire amusé flottant sur ses lèvres. Puis, il prit son téléphone, tapota l'écran, et le lui tendit. Elle y entra son numéro, ses doigts tremblant légèrement. Un triomphe silencieux brilla dans les yeux de mes deux autres amies.

« Elle a réussi ! s'extasia Léa. Franchement, je pensais qu'elle allait s'évanouir à mi-chemin.

Ton frère est vraiment un gentleman, ajouta Sarah en me regardant. Il aurait pu l'envoyer balader, mais il a l'air super ouvert. Tu as de la chance de l'avoir à la maison. »

Si tu savais à quel point je l'ai à la maison, pensai-je, une chaleur coupable m'envahissant les veines. Chloé revint vers nous, le visage écarlate mais un sourire radieux illuminant ses traits.

« Alors ? l'interrogea Sarah, impatiente.

Il... il a dit oui, murmura-t-elle, la voix tremblante d'excitation. Il m'a donné son numéro pour qu'on fixe un rendez-vous. Il a dit qu'on pourrait faire ça à votre appartement, après les cours, pour que ce soit plus

tranquille... C'est d'accord pour toi ? » me demanda-t-elle avec une lueur d'espoir mêlée d'appréhension.

La proposition me prit de court. Chez nous. Dans notre sanctuaire. Là où, quelques heures plus tôt, son corps était pressé contre le mien. L'idée que Chloé s'assoie à notre table, sous les yeux de Gabriel, alors que le

souvenir de notre intimité flottait encore dans l'air, me fit l'effet d'une décharge électrique.

« Bien sûr, répondis-je en m'efforçant de garder un ton parfaitement neutre et amical. Tu es la bienvenue, Chloé. Tu le sais. »

Gabriel passa à côté de notre groupe pour se diriger vers son amphi de troisième année. En passant près de moi, son épaule frôla la mienne de manière délibérée. Un contact furtif, mais suffisant pour raviver l'incendie sous ma peau. Il ne me regarda pas, mais je savais qu'il jubilait. Il venait de poser le premier pion d'un jeu dont lui seul connaissait toutes les règles, et mes amies étaient déjà prêtes à y participer.

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