Chapitre 5 : Le début d'une nouvelle route ?
Le soleil commençait à poindre à l’horizon lorsque nous lancions nos montures au trot sur la route. La lumière matinale faisait scintiller la rosée sur les herbes hautes bordant le chemin, tandis que l’air frais emplissait mes poumons.
Les premiers kilomètres furent paisibles, et tu ressentais la tension de la veille s’éloigner légèrement, bien que l’instinct d’un samouraï ne baisse jamais totalement sa garde. Asahina Kenshiro chevauchait légèrement en avant, laissant parfois ses yeux parcourir les alentours, observant avec une vigilance naturelle. Il ne parla pas immédiatement, appréciant le silence du voyage. Après une heure de chevauchée, il finit par briser le silence :
- Alors, Seppun-dono… puisque nous voyageons ensemble, je vais te poser une question que je me pose depuis hier soir.
Il tourna brièvement la tête vers moi, une lueur de curiosité sincère dans les yeux.
- Pourquoi es-tu devenu shugenja ? Était-ce un choix, ou un destin imposé par ton sang ?
Il posait la question sans jugement, mais clairement intéressé par ma réponse.
- J'ai toujours vu les kamis. Lui répondis-je avec un temps de réflexion. On ne devient pas shugenja, on naît shugenja. Ce qui est différent ce n'est pas ce qui est c'est la façon de faire. Comme tu as pu le voir depuis hier je n'ai pas convoqué les kamis, jeter de sort ou incanté. C'est avec mon esprit que je communique avec eux.
Asahina Kenshiro m’écouta avec attention, son regard fixé sur l’horizon, mais tu sentais qu’il pesait chacun de mes mots.
- On ne devient pas shugenja, on naît shugenja…" répèta-t-il doucement, comme s’il goûtait cette idée sur sa langue.
Il hocha lentement la tête.
- C’est une manière de voir les choses. Une façon… naturelle, presque évidente.
Il marqua une pause, puis esquissa un léger sourire en coin.
- Et pourtant, dans ce monde, même ce qui est naturel doit être maîtrisé. Une lame reste un simple morceau de métal tant qu’elle n’est pas maniée avec précision.
Il tourna légèrement la tête vers moi, l’air sincèrement intrigué.
- Ce don, cette façon de faire qui est tienne… A-t-elle toujours été vue comme une bénédiction par les tiens ? Ou as-tu dû prouver que ta méthode était aussi valable que celles des autres shugenja ?
Il posait cette question avec un mélange de curiosité et de respect, comme s’il comprenait que marcher hors des sentiers battus pouvait parfois être une force… et parfois une malédiction.
- Je ne crois pas que la question ne se soit jamais posée. Une lame tranche les amis ou ennemis. Sa a surpris certes, certain l'accepte d'autre non. J'ai été mis à l'épreuve peut-être plus que d'autre. Mais j'ai toujours été respecté, plus ou moins.
Asahina Kenshiro m'écoutait avec attention, son expression restant neutre, mais attentive. Il laissa un silence planer après ma réponse, comme s’il en pesait le poids réel. Puis, il hocha lentement la tête.
- C’est donc ainsi.
Son regard se perdit un instant sur la route devant nous, puis il ajouta :
Être respecté et être accepté sont deux choses différentes. Mais je suppose que l’important est d’avoir trouvé ta place, même si cela a exigé plus d’épreuves que pour d’autres.
Un léger sourire traversait son visage.
- Et au fond, n’est-ce pas toujours le cas ? Même un samouraï qui suit la voie classique doit prouver qu’il est digne de son rang, de son nom, et de son katana.
Il laissa ses paroles se disperser dans le vent, avant de finalement tourner la question vers lui-même :
- J’aurais aimé pouvoir dire que j’ai toujours été respecté, moi aussi. Mais la vérité, Seppun-dono, c’est que lorsque l’on naît dans un monde où l’on ne correspond pas aux attentes, il faut soit plier… soit briser les chaînes qui nous retiennent.
Il effleura le pommeau de son katana, un geste qui n’était pas agressif, mais révélateur d’une histoire que tu ne connais pas encore.
Puis, après un instant, il reprit d’un ton plus léger :
- Mais ne nous laissons pas emporter par la philosophie trop tôt. Nous avons une longue route devant nous, et Kaigawa ne répondra pas aux questions que nous ne nous sommes pas encore posées.
Nous chevauchions encore quelques heures sous le ciel dégagé, longeant les rizières, traversant quelques ponts de bois, et laissant le monde s’étendre devant nous. Le soleil était déjà haut lorsque un premier hameau apparaissait à l’horizon.
- Ca fait plusieurs fois que je te vois porter la main à ton Katana a des moment ou ton passé semble te rattraper. Je ne veux pas me montrer indiscret ou irrespectueux, cependant si ton histoire a un lien avec mon histoire et que nous nous dirigeons vers une histoire commune. Est ce qu'il ne serait pas temps que tu me pas de ce qui se plie ou ce qui se brise ?
Asahina Kenshiro resta silencieux un instant. Ma remarque avait touché juste. Ses doigts effleurairent une dernière fois le pommeau de son katana avant qu’il ne relâche enfin sa prise, comme s’il venait de s’en rendre compte. Puis, il poussa un léger soupir, sans irritation, mais avec la fatigue de quelqu’un qui savait qu’il ne pouvait pas fuir éternellement son passé.
- Tu es observateur, Seppun-dono.
Il ralentit légèrement sa monture, m'indiquant qu’il prenait le temps de formuler sa réponse. Puis, enfin, il parla.
- J’étais destiné à être un shugenja.
Sa voix était calme, posée, mais tu perçu une légère amertume sous les mots.
- Je suis né sous le nom d’Asahina Kenshiro, héritier d’une lignée respectée. Mon père était un maître dans l’art de la paix et de l’équilibre avec les kamis. Ma mère était une courtisane du Clan de la Grue, fine stratège et diplomate. On attendait de moi que je suive la voie des miens. Que je devienne un homme de sagesse et de sérénité."
Il riat doucement, mais sans joie.
- Seulement, il y avait un problème. Les kamis ne m’ont jamais répondu.
Un silence s’installa, et je compris instantanément le poids de cette révélation. Un enfant né dans la famille Asahina, une famille entièrement dédiée aux shugenja de l’Air, et qui ne pouvait communiquer avec les esprits ? Un rejet des dieux eux-mêmes.
Kenshiro poursuivit, son regard toujours fixé droit devant lui, comme s’il revivait cette histoire en même temps qu’il la racontait.
- J’ai essayé. Encore et encore. Mais rien. Pas un souffle, pas un murmure, pas un signe. On m’a dit que cela viendrait avec le temps… que ma foi n’était pas assez forte, que je ne faisais pas les prières correctement. Puis, on a cessé de me donner des conseils. Mon père ne disait plus rien. Ma mère me regardait avec un mélange de tristesse et de honte. J’étais une erreur.
Son ton était neutre, mais tu ressentais l’écho de cette blessure profonde. Puis, il baissa légèrement la tête, reprenant plus bas :
- Alors j’ai pris un autre chemin. J’ai saisi un bokken, puis un katana. Et cette fois… ce n’était pas les kamis qui m’ont répondu, mais le monde lui-même. L’acier ne ment pas. Il ne juge pas.
Il souriat légèrement, un sourire sans joie, mais sans regret non plus.
- J’ai défié mon père en duel lors de mon Gempuku, pour prouver que ma lame avait autant de valeur qu’un parchemin. Je l’ai vaincu.
Il serra légèrement les rênes de son cheval.
- C’est à ce moment-là que j’ai compris ce qu’était réellement mon clan. Les Asahina prônent la paix et la sagesse… mais ils ont choisi d’oublier qu’autrefois, ils étaient des samouraïs avant d’être des prêtres. Moi, je n’ai pas oublié."
Il tourne alors enfin la tête vers toi, me regardant directement pour la première fois depuis le début de son récit.
- Tu me demandes ce qui se plie ou ce qui se brise, Seppun-dono ?
Son expression était étrangement calme, mais ses yeux brûlaient d’une intensité contenue.
- Moi, je n’ai jamais plié. Et c’est pour ça que j’ai été brisé.
Il laissa un silence s’installer, me laissant assimiler ses paroles. Puis, il détourna son regard vers le hameau proche.
- Je tiens a m'excuser si je t'ai manqué de respect lorsque je t'ai dis que l'on naissait shugenja. repris-je. Je ne voulais pas t'offenser . Ce n'est pas un mal que tu sois bushi. L'un ou l'autre nous servons l'empire à notre manière. Tu es un Asahina. Fils d'un shugenja et d'un courtisan, nous ne sommes que les enfants de nos parents, nous ne sommes pas eux même, ce n'est pas toi qui a un problème c'est eux qui en ont un avec toi. Tu appartiens à l'empire au nom de la Grue et tu sers, pas comme on voudrait que tu soit, mais comme tu es.
Asahina Kenshiro resta silencieux en m’écoutant. Son regard, d’abord figé sur l’horizon, se tourna lentement vers moi, et pour la première fois depuis le début de votre voyage, son masque tombait un peu. Il ne souriait pas, il ne feint pas. Ce que je venais de dire l'avait atteint, d’une manière qu’il n’avait peut-être pas anticipée. Il laissa un long moment de silence s’installer, comme s’il testait le poids réel de mes mots dans son esprit. Puis, il hocha la tête lentement, inspirant profondément.
- Tu n’avais pas à t’excuser, Seppun-dono. Son ton est plus bas, plus posé. Mais je suis… reconnaissant de tes paroles.
Il marqua une pause, puis, d’un ton plus léger, avec un sourire discret :
- Je ne sais pas si c’est la sagesse d’un shugenja ou l’esprit d’un diplomate qui parle en toi… mais je vois mieux pourquoi l’Empire te fait confiance.
Son regard s’adoucissait légèrement. Il ne s'agissait pas d’un lien d’amitié immédiat, mais d’un respect sincère qui s’était établi entre vous. Puis, il redressa les rênes de sa monture, revenant au présent.
- Kaigawa nous attend. Nous avons déjà perdu assez de temps avec mes histoires.
Sans un mot de plus, nous relancions nos chevaux au trot, laissant derrière nous le hameau pour reprendre la route principale. L’atmosphère changea. Plus posée. Plus solide. Nous n’êtions plus seulement deux samouraïs voyageant dans la même direction. Désormais, nous chevauchions vers une histoire commune.
L’après-midi s’étirait et le paysage commençait à changer subtilement. Les terres devennaient plus sauvages, les arbres plus denses, la route moins entretenue. Le silence se faisaiit plus pesant. Je ressentis un frisson fugace, non pas de peur, mais d’une curieuse anticipation. Kaigawa n’était plus très loin… et avec lui, les réponses que nous cherchions.
