Chapitre 5 L'Ombre de Vargas
La tension sur la terrasse s'était brisée à la seconde même où le téléphone professionnel de Rayan s'était mis à vibrer lourdement contre la balustrade en pierre.
Le milliardaire avait reculé d'un pas, rompant le magnétisme qui l'unissait à Chloé, pour s'emparer de l'appareil.
En voyant le nom s'aficher sur l'écran éclairé, ses traits s'étaient instantanément durcis, balayant les dernières traces de vulnérabilité qui venaient de percer son armure.
-«C'est lui, avait simplement» dit Rayan, la voix blanche.
Le lendemain matin, l'atmosphère bucolique du domaine avait fait place à une ambiance de crise informatique. Dans le grand salon,
deux experts en cybersécurité dépêchés en urgence s'affairaient sur leurs ordinateurs portables, sous l'œil sombre et impatient du maître des lieux.
Chloé, vêtue d'un jean et d'un pull en maille verte, suivait la scène en retrait, une tasse de thé brûlante entre les mains.
-«Qu'est-ce que vous voulez dire par "tentative d'intrusion informatique" ? »interrogea Rayan, les bras croisés sur sa poitrine, arpentant la pièce comme un lion en cage.
-«Monsieur Volkov, les serveurs de votre fondation philanthropique privée ont subi une attaque par déni de service cette nuit,
juste après la parution des premières photos de presse de "Prestige Magazine",» expliqua le technicien en chef sans quitter son écran des yeux.« Les hackeurs ne cherchaient pas d'argent. Ils cherchaient des failles dans l'historique des transactions.
Plus précisément, ils essayaient de remonter jusqu'à la source des fonds qui ont servi à racheter les dettes de la famille Legrand.»
Chloé sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Elle posa sa tasse sur un guéridon, les doigts tremblants.
«Vargas...,»murmura-t-elle.«Il n'a pas cru à notre histoire lors du gala, et le dîner d'hier soir avec le conseil d'administration n'a fait qu'accentuer sa paranoïa. Il sait que si notre couple est une invention, il peut faire sauter le conseil d'administration et vous destituer.
Vos équipes de sécurité n'avaient-elles pas tout effacé ? »demanda-t-elle en se tournant vers Rayan, une pointe de reproche dans la voix.
Rayan ne répondit pas immédiatement. Il fit signe aux techniciens de les laisser seuls et attendit que les lourdes portes se referment pour s'approcher d'elle.
Le calme impérial qu'il affichait d'ordinaire était teinté d'une fêlure inédite.
-«Le nettoyage numérique est parfait pour le grand public et les journalistes, Chloé,» commença-t-il d'une voix basse et contenue. «Mais Victor Vargas dispose de ressources quasi étatiques. Il emploie des anciens des services de renseignement. Si ses hommes creusent assez profondément dans les banques offshore par
lesquelles les fonds de votre rachat sont passés, ils finiront par trouver une anomalie. Une signature. Une date qui ne correspond pas à notre prétendue idylle à Genève.»
-«Alors, qu'est-ce qu'on fait ? Le contrat est rompu ? Vous allez me renvoyer dans ma misère et capituler
?»
Un éclat de colère mêlé de fierté traversa les yeux noirs du milliardaire. Il saisit Chloé par les avant-bras, non pas avec violence, mais avec une urgence désespérée qui la cloua sur place.
-«Je ne capitule jamais, Chloé. Et je ne vous renvoie nulle part. Vous êtes ma meilleure arme, et je suis votre unique bouclier. Vargas s'attend à ce que nous nous cachions derrière nos avocats. Nous allons faire exactement le contraire. Nous allons l'attaquer sur son propre terrain.»
Chloé fronça les sourcils, captivée malgré elle par l'énergie brute qui émanait de lui.
-«Quel terrain ?»
-«Le vernissage de la galerie d'art moderne de la fondation Vargas, ce samedi,»déclara Rayan, un sourire féroce se dessinant lentement sur ses lèvres.« Il nous a envoyé une invitation de pure provocation, persuadé que nous n'oserions pas nous montrer après ses tentatives d'intimidation. Nous allons y aller. Nous allons lui jeter notre bonheur factice au visage devant le tout-Paris. Et pendant qu'il sera occupé à essayer de déchiffrer notre langage corporel, mon équipe posera un piège financier qui le contraindra au silence définitif.»
Chloé sentit son pouls s'accélérer. Aller s'exposer directement dans l'antre du loup, sous les yeux d'un homme qui avait juré la perte de Rayan. Le niveau du jeu venait de monter d'un cran.
-«C'est extrêmement dangereux, Rayan. Si je tremble une seule seconde face à lui, s'il me pose une question sur un détail que nous n'avons pas répété...»
Rayan relâcha doucement sa prise sur ses bras, mais ses mains glissèrent le long de ses poignets pour venir entrelacer ses doigts, reproduisant le geste de la veille avec une intensité décuplée.
-«Vous ne tremblerez pas, Chloé. Hier soir, vous avez tenu tête à Valence avec la grâce d'une impératrice. Faites-moi confiance. Regardez-moi comme si j'étais votre unique certitude dans cette pièce, et je m'occupe du reste.»
En plongeant ses yeux verts dans le regard insondable de l'homme d'affaires, Chloé comprit qu'elle n'avait plus le choix. Elle était désormais liée à lui, non plus seulement par un bout de papier et des clauses financières, mais par un pacte de survie face à une menace commune. Et l'ombre de Vargas, loin de les diviser, était en train de cimenter une complicité de plus en plus troublante.
Le samedi soir arriva sous une lune claire et glaciale. Le musée d'art contemporain privatisé pour l'occasion brillait de mille feux, entouré d'une nuée de photographes et de reporters.
Les invités, la crème de la haute finance et de l'aristocratie européenne, se pressaient dans les galeries aux murs d'un blanc immaculé où étaient exposées des sculptures abstraites.
Lorsque la limousine noire de Rayan s'immobilisa devant le tapis rouge, les flashs crépitèrent avec une violence inouïe. Les photos du magazine "Prestige" venaient de sortir le matin même, érigeant le couple au rang de sensation nationale.
Rayan descendit le premier, tendant une main ferme à Chloé. Elle apparut, éblouissante dans une robe de soie noire asymétrique,
laissant deviner la courbe parfaite de son épaule droite, ses cheveux relevés en un chignon sophistiqué qui dégageait son cou gracieux.
Elle affichait un calme souverain, bien que son cœur batte la chamade contre ses côtes.
Ils traversèrent la haie de journalistes, la main de Rayan posée possessivement au creux des reins de Chloé, et pénétrèrent dans le grand hall d'exposition.
L'ambiance à l'intérieur était feutrée, rythmée par le cliquetis des coupes de champagne et le murmure des conversations. Mais dès leur entrée, un silence relatif se propagea dans la zone. Les têtes se tournèrent. Le couple Volkov était là.
-«Restez sereine,»murmura Rayan à son oreille, ses lèvres effleurant presque son lobe, une attitude que tout le monde interpréta comme une marque de dévotion amoureuse. Il est à dix heures, près de la grande sculpture de bronze.
Chloé tourna discrètement les yeux. Victor Vargas était un homme d'une cinquantaine d'années, athlétique, les cheveux coupés ras et poivre et sel, habillé d'un smoking sur mesure d'une sobriété étudiée. Ses yeux,
d'un bleu délavé et cruel, se posèrent immédiatement sur eux. Un sourire carnassier s'afficha sur son visage alors qu'il se détachait de son groupe pour marcher vers eux, une coupe de champagne à la main.
-«Rayan ! Quelle surprise !» lança Vargas d'une voix forte et chaleureuse qui sonnait pourtant comme un défi.«Je ne pensais pas que tu honorerais mon humble invitation. Surtout en si charmante compagnie.»
Rayan s'immobilisa, son corps se tendant subtilement, mais son visage resta d'une impassibilité absolue.
-«Victor. Tu sais bien que je ne rate jamais une occasion d'admirer les œuvres d'art... ou les vaines tentatives de mes concurrents pour m'imiter,»répliqua Rayan avec une ironie mordante.
Le regard de Vargas glissa lentement de Rayan pour se fixer sur Chloé. Une lueur de prédateur s'alluma dans ses yeux bleus. Il prit la main de la jeune femme et y déposa un baiser courtois mais glacial, prolongeant le contact un peu trop longtemps.
-«Vous devez être la fameuse Chloé,»dit Vargas, la voix doucereuse.«Les magazines ne vous rendent pas justice, mademoiselle. Votre beauté est encore plus... saisissante en réalité. Cependant, je me posais une question en lisant votre idylle helvétique. Genève est une ville si petite pour les gens de notre milieu. Comment se fait-il que personne, absolument personne, n'ait jamais entendu parler de vous avant le gala de la semaine dernière ? C'est presque... miraculeux.»
L'insinuation était à peine voilée. Autour d'eux, les quelques invités qui suivaient la scène retinrent leur souffle. Le premier assaut de Vargas venait d'être lancé, direct et venimeux.
