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Chapitre 4 Le premier dîner intime

Les jours qui suivirent la séance photo passèrent à une vitesse effrayante, rythmés par un apprentissage intensif. Chloé dut mémoriser l’arbre généalogique complexe de la famille de Rayan,

les visages des principaux actionnaires du groupe Volkov, ainsi que les moindres détails de sa prétendue enfance dorée dans le sud.

Rayan, de son côté, s'efforçait de laisser traîner quelques indices de sa présence dans les appartements de Chloé;une montre de luxe sur la commode, un parfum boisé qui flottait dans le dressing, ou des dossiers financiers posés négligemment sur la table basse.

Le dixième jour arriva enfin, drapé dans un manteau de pluie fine. C'était le soir du dîner intime exigé par le conseil d'administration. Les trois plus puissants membres du comité, accompagnés de leurs épouses,

devaient franchir les portes du domaine pour disséquer cette idylle soudaine.

Dans sa chambre, Chloé ajustait les derniers détails de sa tenue. Elle avait choisi une robe en velours vert émeraude, dont la couleur rappelait l’éclat de ses yeux. Le tissu épousait parfaitement ses courbes sans jamais tomber dans l'ostentatoire, une élégance digne d'une femme habituée aux hautes sphères. Alors qu'elle tentait de boucler son bracelet en or, une main ferme et chaude se substitua à la sienne.

Elle sursauta et croisa le regard de Rayan dans le miroir. Il portait un costume trois pièces d'une coupe impeccable, la cravate parfaitement ajustée.

—«Laissez-moi faire, » murmura-t-il, ses doigts agiles clipsant le fermoir avec une aisance déconcertante. Ses mains s'attardèrent une seconde de trop sur le poignet de la jeune femme, son pouce effleurant doucement sa peau sensible.

«Vous êtes nerveuse ?» demanda-t-il, ses yeux rivés sur les siens à travers la glace.

—«Un peu,» avoua Chloé en tentant de masquer le léger frisson qui venait de la traverser. «Ce ne sont pas de simples journalistes, Rayan. Ce sont des hommes qui vous connaissent depuis des années. Ils sauront si nous jouons la comédie.»

—«Alors ne jouons pas, »répliqua-t-il d'une voix basse et feutrée.« Ce soir, oubliez le contrat. Pensez simplement que vous partagez ma vie et que nous protégeons notre secret contre des intrus. Dès que nous passerons ces portes, vous serez Chloé Volkov en devenir. Regardez-moi comme vous l'avez fait dans la roseraie. Le reste suivra.»

Il lui tendit son bras. Chloé prit une profonde inspiration, glissa sa main sous sa manche de veston, et ils descendirent ensemble le grand escalier de marbre alors que les premières voitures de luxe s'immobilisaient devant le perron.

La grande salle à manger était baignée dans une lumière tamisée, uniquement éclairée par des dizaines de bougies parfumées et un feu crépitant dans la cheminée monumentale.

Autour de la table en acajou siégeaient Jean-Louis Valence, le doyen du conseil, un homme aux cheveux d'argent et au regard acéré ;

sa femme Éléonore, une mondaine redoutable ; ainsi que deux autres cadres influents accompagnés de leurs conjointes.

Le repas commença dans une atmosphère de courtoisie feutrée,

mais Chloé sentait le poids des regards extérieurs peser sur chacun de ses mouvements. Éléonore Valence la surveillait particulièrement, guettant la moindre fausse note, le moindre faux pli dans son attitude.

—«Alors, ma chère Chloé, »commença Éléonore d'un ton faussement mielleux tout en coupant délicatement son morceau de flétan,« Rayan est un homme si secret. Nous avons tous été stupéfaits d'apprendre votre existence. Comment deux personnes aussi discrètes ont-elles fini par se trouver ?»

La table se tut instantanément. Rayan s'apprêtait à répondre, mais Chloé posa délicatement sa main sur la sienne, un geste d'une tendresse feinte mais parfaitement exécuté, pour lui signifier qu'elle prenait le relais.

—«Je crois que c'est le hasard qui fait le mieux les choses, Éléonore,» répondit Chloé avec un sourire rayonnant et une assurance qui surprit Rayan lui-même.« Nous nous sommes rencontrés lors d'une vente aux enchères caritative privée à Genève, il y a un peu plus d'un an.

Nous convoitions tous les deux la même édition originale d'un traité d'histoire. Rayan a été d'une galanterie rare en me laissant l'emporter... à condition que j'accepte de prendre un café avec lui pour en discuter.»

Un murmure d'approbation parcourut la table. Rayan, captivé par le mensonge si fluide de Chloé, tourna son visage vers elle. Un sourire authentique, bien que teinté d'une ironie complice, s'aficha sur ses lèvres.

—«Et j'avoue que c'est le meilleur investissement que j'aie jamais fait,» ajouta Rayan, sa voix vibrant d'une chaleur feinte qui fit battre le cœur de Chloé un peu plus vite.« Elle a refusé de me revoir pendant trois mois, ce qui, vous le savez, ne m'arrive pas souvent. Il a fallu que je déploie des trésors de diplomatie pour la convaincre.»

—«C'est fascinant,» intervint Jean-Louis Valence, le regard fixé sur les mains des deux jeunes gens qui étaient toujours unies sur la table.« Mais vous comprendrez, Chloé, que le timing de cette annonce suscite des questions. Le groupe Volkov traverse une tempête médiatique à cause des attaques de Vargas.»

Cette idylle tombe à point nommé pour redorer le blason de Rayan.

L'attaque était directe, froide, typique du monde des affaires. La tension devint palpable.

Chloé sentit les doigts de Rayan se tendre légèrement sous les siens. C'était le moment de vérité.

Elle ne se démonta pas.

Elle planta ses yeux verts directement dans ceux du vieux loup de mer de la finance.

—«Monsieur Valence, si j'avais voulu être un simple outil de communication, j'aurais accepté de poser en couverture des magazines bien plus tôt,» répliqua-t-elle avec une dignité glaciale.«Si nous avons choisi de rendre

notre relation publique maintenant, c'est précisément parce que les attaques de Vargas commençaient à empiéter sur notre vie privée et à menacer la sérénité de notre couple. Rayan n'a pas besoin de moi pour gérer son entreprise, mais il a besoin de savoir que sa maison reste un refuge. Et je suis ici pour m'assurer que ce refuge reste inviolable.»

Un silence de mort accueillit sa tirade. Rayan fixa Chloé, une lueur d'admiration pure et non feinte brillant dans ses yeux sombres.

Elle venait de retourner la situation avec un brio magistral.

Soudain, Jean-Louis Valence éclata d'un rire franc et sonore, brisant instantanément la glace.

—«Parfait ! Absolument parfait !» s'exclama le vieil homme en levant son verre de vin.«Une femme de tête. Rayan, mon garçon, tu as passé des années à chercher la partenaire idéale pour ton empire, et je dois admettre que tu as enfin trouvé une reine d'une carrure digne de ce nom. À votre bonheur !»

Les autres invités s'empressèrent de lever leur verre à leur tour, trinquant dans une ambiance soudainement détendue. Le piège venait d'être déjoué.

Vers minuit, après le départ des derniers invités, le calme revint sur la propriété. Chloé, épuisée par l'effort psychologique de la soirée,

s'était réfugiée sur la terrasse couverte qui surplombait les jardins obscurs, respirant l'air frais de la nuit pour calmer son esprit en ébullition.

Le bruit de pas feutrés lui indiqua la présence de Rayan. Il s'approcha, ayant tombé sa veste et sa cravate, les premiers boutons de sa chemise blanche déboutonnés. Vous avez été incroyable ce soir, Chloé,» dit-il d'une voix douce, se plaçant à côté d'elle, les mains appuyées sur la balustrade de pierre.«L'histoire de Genève... même moi j'ai failli y croire. Valence est conquis, et le conseil va valider la restructuration sans poser de questions demain matin. Vous avez sauvé ma position.»

—«J'ai simplement fait ce pour quoi vous me payez,» répondit Chloé en fixant l'horizon sombre, refusant de le regarder pour ne pas trahir le trouble qui l'habitait encore.

Rayan tourna lentement la tête vers elle. La lumière de la lune filitrait à travers les nuages, dessinant les contours parfaits du visage de la jeune femme.

—«Vraiment ? Seulement pour l'argent ? Lorsque vous avez parlé de ce refuge... de cette protection... vos yeux ne mentaient pas, Chloé. Vous étiez habitée par une force que l'on ne peut pas feindre.»

Chloé tourna enfin les yeux vers lui, son cœur s'emballant à nouveau.

—«Parce que je sais ce que c'est que de voir son monde s'effondrer sous les attaques extérieures, Rayan. J'ai défendu votre honneur ce soir parce que c'est aussi le mien désormais. Notre alliance est scellée. Mais n'oubliez pas la règle d'or que vous avez tant insisté à me faire signer. Pas de sentiments.»

Rayan fit un pas vers elle, réduisant l'espace de sécurité qui les séparait. Son parfum boisé enveloppa Chloé, la paralysant presque.

Il leva lentement une main et,

d'un geste d'une douceur infinie, écarta une mèche de cheveux qui barrait le front de la jeune femme. Ses doigts effleurèrent sa joue, y laissant une traînée de feu.

—«C'est moi qui ai écrit cette règle, Chloé...,» murmura-t-il, son visage se rapprochant dangereusement du sien, ses yeux sombres fixés sur ses lèvres magnétiques.«Et pourtant, ce soir, c'est moi qui ai le plus de mal à m'en souvenir.»

Le souffle de Rayan caressa la bouche de Chloé. Le temps sembla s'arrêter sur la terrasse suspendue. La frontière entre la comédie

et la réalité venait de s'estomper totalement, laissant place à une vérité brute, électrique et interdite.

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