Chapitre 6 Le Contre-Attaque Éblouissante
Le silence qui suivit la question de Victor Vargas était lourd de sous-entendus, une provocation feutrée suspendue au-dessus des coupes de champagne. Autour d'eux, les invités de la haute société s’étaient subtilement rapprochés, les oreilles tendues pour assister au premier faux pas de la mystérieuse fiancée de Rayan Volkov.
Rayan, à côté d'elle, gardait les mâchoires serrées, prêt à intervenir si le piège se refermait sur elle.
Mais Chloé ne cilla pas. Elle laissa son regard vert plonger calmement dans les yeux bleus et cruels de Vargas, maintenant un léger sourire énigmatique au coin des lèvres.
Elle prit le temps de redresser élégamment son épaule asymétrique avant de répondre, sa voix claire et parfaitement posée résonnant dans la galerie.
-«C’est une excellente question, Monsieur Vargas,» commença Chloé d’un ton teinté d'une ironie polie.« Mais je suppose que la réponse tient au fait que tout le monde n'accorde pas la même valeur à l'étalage médiatique. Contrairement à vous, qui aimez associer votre nom à chaque œuvre d'art et chaque transaction publique pour exister dans les journaux, Rayan et moi préférons la discrétion. À Genève, mes activités au sein des comités de gestion des fonds de dotation privés n'ont jamais eu besoin de la lumière des projecteurs pour être efficaces. C’est sans doute pour cela que nos chemins ne se sont pas croisés plus tôt : nous n'évoluons tout simplement pas dans le même degré de superficialité.»
Un léger bruissement de surprise parcourut l'assemblée. Chloé venait non seulement d'esquiver le soupçon, mais elle avait ouvertement renvoyé Vargas à son besoin maladif d'attention. L’homme d’affaires accusa le coup, son sourire se figeant un bref instant.
-«Des fonds de dotation privés ?» reprit Vargas, tentant de masquer son agacement sous un rire condescendant. « C’est un magnifique paravent, ma chère. Mais la discrétion a ses limites, surtout quand elle ressemble à une disparition totale des registres civils avant cette année.»
C'est à cet instant que Rayan intervint, glissant son bras autour de la taille de Chloé pour la ramener fermement contre lui, un geste de pure possession qui paracheva leur défense.
-«Si tu passais moins de temps à fouiller dans les registres et plus de temps à surveiller tes propres actifs, Victor, tu aurais remarqué que tes parts dans la filiale logistique d'Anvers viennent d'être massivement rachetées ces deux dernières heures,» lança Rayan d'une voix calme, presque détachée, mais mortelle.
Le visage de Vargas changea instantanément de couleur. Le bleu de ses yeux vira à un éclat de rage contenue.
-«Qu'est-ce que tu racontes ?»
-«Je raconte que pendant que tu t'interroges sur le passé de ma fiancée pour nourrir tes doutes, mes équipes ont profité de la fermeture des marchés asiatiques pour clore l'offre publique d'achat que nous menions en secret, »poursuivit Rayan avec un sourire glacial. « Tu n'es plus l'actionnaire majoritaire de ton propre projet portuaire, Victor. Alors, je te conseille de savourer ton champagne ce soir. Dès lundi, tu vas devoir m'expliquer comment tu comptes gérer une entreprise dont je possède désormais la minorité de blocage.»
Le coup de grâce était porté. Vargas, blême, serra le poing sur le pied de sa coupe de champagne. Sans ajouter un mot, Rayan fit faire un demi-tour élégant à Chloé, l'éloignant du prédateur vaincu sous les regards admiratifs et stupéfaits des invités. La contre-attaque avait été d'une violence chirurgicale.
À une heure du matin, la limousine noire glissait en silence sur l'autoroute déserte en direction du domaine. À l'intérieur de l'habitacle tamisé, l'ambiance était électrique, chargée de l'adrénaline de la victoire.
Chloé, la tête appuyée contre la vitre en cuir, laissa enfin échapper un long soupir de soulagement.
-«J'ai cru que mon cœur allait lâcher quand il a parlé des registres civils,» avoua-t-elle à voix basse, brisant le silence.
Rayan, assis en face d'elle, l'observait fixement. Il avait retiré sa veste de smoking et desserré le col de sa chemise. Le regard qu'il posait sur elle n'avait plus rien du masque froid qu'il arborait devant le monde des affaires. C'était un regard brûlant, teinté d'une fascination brute.
-«Vous avez été magistrale, Chloé. L'attaque sur sa superficialité... vous l'avez cloué au pilori devant ses propres invités. Je n'ai jamais vu personne déstabiliser Vargas de la sorte.»
-«C'est parce que je savais que vous étiez là pour porter le coup financier, »répondit-elle en tournant les yeux vers lui. « Nous formons une bonne équipe de criminels, vous ne trouvez pas ?»
Rayan laissa échapper un léger rire, mais ses yeux ne quittèrent pas ses lèvres. Le souvenir de leur proximité sur la terrasse le soir précédent planait entre eux, plus lourd encore que la menace de Vargas.
-«Ce n'est pas du crime, c'est de la haute stratégie, » murmura-t-il en se déplaçant pour s'asseoir sur la banquette à ses côtés. L'espace confiné de la limousine réduisit instantanément la distance entre leurs corps.
Chloé sentit la chaleur de Rayan l'envahir, son parfum boisé agissant à nouveau comme un stupéfiant.
-«Rayan...,»commença-t-elle, sa voix faiblissant alors qu'il se rapprochait encore.« N'oubliez pas les règles...»
-«Au diable les règles pour ce soir, »l'interrompit-il d'une voix rauque.
Il posa sa main à l'arrière de son cou, ses doigts s'enfonçant délicatement dans les quelques mèches rebelles de son chignon qui commençaient à se détacher.
Le contact fut un choc électrique. Chloé retint son souffle, ses yeux verts ancrés dans les siens. Rayan ne lui laissa pas le temps de reculer. Il inclina doucement le visage et scella ses lèvres contre les siennes.
Le baiser fut d'abord hésitant, une question silencieuse posée après des semaines de tension contenue, avant de devenir profond, intense, presque désespéré. Chloé ferma les yeux, abandonnant ses dernières défenses, ses mains venant s'accrocher instinctivement aux épaules solides du milliardaire. Dans l'obscurité de la voiture en mouvement, l'illusion qu'ils avaient si soigneusement construite venait de se transformer en la plus dangereuse des réalités.
