Chapitre 3
Quand elle reprit conscience, Ardine fut incapable de dire combien de temps s’était écoulé. Était-ce une poignée de secondes, suspendues hors du monde, ou plusieurs minutes lourdes et indistinctes ? Le temps lui semblait dissous, fragmenté, comme s’il avait perdu toute consistance pendant sa chute dans l’inconscience. Elle était allongée sur les serviettes moelleuses étalées près de la piscine intérieure, le corps encore humide, la peau frissonnante malgré la chaleur ambiante. Sa joue reposait contre le lin damassé, et elle en percevait le tissage grossier, presque abrasif, imprimé contre sa chair sensible. Cette sensation matérielle, presque banale, était la première chose qui lui permit de s’ancrer à nouveau dans la réalité.
Autour d’elle, des voix inquiètes bourdonnaient, se superposaient comme des ondes sonores mal synchronisées. Elles venaient de très loin, puis se rapprochaient peu à peu, gagnant en netteté à mesure que sa conscience revenait à la surface.
— Mademoiselle ! Mon Dieu, vous nous avez fait si peur !
La voix était tremblante, trop aiguë pour être confondue, celle de Lucie. Ardine la distingua à travers un voile flou : penchée au-dessus d’elle, les traits tirés, les lèvres pâles, tenant un linge humide qu’elle pressait délicatement contre ses tempes. Le tissu était imbibé d’eau de rose. L’odeur sucrée, entêtante, presque écœurante, envahit les narines d’Ardine et lui souleva le cœur. Elle eut un haut-le-cœur qu’elle réprima avec effort.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda une autre voix, plus grave, plus assurée, celle de Geneviève, la femme de chambre en chef.
— Je ne sais pas… répondit Lucie, affolée. Je l’ai trouvée ainsi. Elle flottait dans l’eau, le visage…
La phrase resta en suspens. Lucie n’osait pas la terminer. L’image suggérée suffisait pourtant. Ardine sentit une vague de froid parcourir sa colonne vertébrale.
— Il faut prévenir Madame, déclara Geneviève d’un ton professionnel, déjà prête à agir.
— Non !
Le mot jaillit difficilement de la gorge d’Ardine, rauque, brisé, presque méconnaissable. Elle dut faire un effort immense pour l’articuler, malgré sa langue qui refusait de lui obéir.
Les deux femmes se tournèrent aussitôt vers elle. Leurs visages s’éclairèrent d’un soulagement évident, aussitôt tempéré par une inquiétude plus mesurée, plus contrôlée, celle des domestiques expérimentées, conscientes de leur devoir.
— Mademoiselle… vous parlez, murmura Lucie. Comment vous sentez-vous ?
Ardine tenta de répondre, mais les mots se dérobèrent. Elle essaya de se redresser, de reprendre une posture digne, mais une main ferme et rassurante, celle de Geneviève, se posa sur son épaule pour la retenir.
— Pas trop vite, Mademoiselle. Vous avez fait un malaise. Il faut y aller doucement.
Elle cligna plusieurs fois des yeux, chercha à dissiper les dernières brumes de l’évanouissement. La pièce reprit peu à peu ses contours, les colonnes de marbre clair, les carreaux humides autour du bassin, les reflets tremblants de l’eau projetés sur les murs. Et surtout, le miroir, il était grand, immobile, et parfaitement lisse.
La vision de la créature y était encore gravée, incrustée dans sa rétine comme un afterimage persistant après avoir fixé une lumière trop vive. Elle tourna lentement la tête vers la surface réfléchissante. Le miroir était redevenu normal. Il ne renvoyait plus qu’un reflet banal : son propre corps étendu, pâle, vulnérable, les deux femmes agenouillées près d’elle. Rien d’anormal, rien qui puisse expliquer la terreur qui l’avait saisie quelques instants plus tôt. Rien qui trahisse l’horreur qui s’y était manifestée.
— J’ai glissé, dit-elle finalement, d’une voix encore fragile, choisissant la version la plus simple, la plus acceptable. La tête m’a tourné à cause de la chaleur de l’eau.
Lucie et Geneviève échangèrent un regard bref, un de ces échanges silencieux, codés, propres aux domestiques chevronnées : elles reconnaissaient le mensonge, poli, fragile, mais le respectaient trop pour le contester.
— Bien sûr, Mademoiselle, répondit Geneviève avec cette neutralité parfaite qui la caractérisait. Il faut être prudente avec ces bains chauds. Je veillerai à ce que la température soit baissée de deux degrés à partir de demain.
— Non… ce ne sera pas nécessaire, protesta Ardine. C’était un accident. Rien de plus.
Elle parvint enfin à s’asseoir. Lucie glissa aussitôt une grande serviette autour de ses épaules, l’enveloppa avec une délicatesse presque maternelle. Ardine sentit ses mains trembler. Un tremblement léger, fin, presque imperceptible, mais qui lui semblait immense, vibrait jusque dans ses os. Et ce n’était pas la première fois. Cette constatation, à elle seule, ajouta une couche d’angoisse sourde à l’épisode.
La « chose ». C’est ainsi qu’elle la nommait, faute de mieux, une entité, ou peut-être une hallucination. Elle ne savait plus. Elle était apparue à plusieurs reprises au cours des derniers mois, toujours selon le même rituel cruel. Toujours dans des moments d’intimité absolue : pendant son bain matinal, face au miroir lorsqu’elle se contemplait nue en se préparait pour la journée, ou comme ce soir, dans l’eau tiède, après une soirée éreintante.
Le dénominateur commun était implacable et inéluctable. La nudité. Pas seulement le fait d’être sans vêtements, mais l'exposition totale de son être physique, la vulnérabilité radicale, offerte dans des instants où elle se croyait seule, protégée, invisible. La créature ne pouvait, ou ne voulait, la percevoir qu’à travers ce prisme-là : la vérité brute du corps, débarrassée des tissus, des artifices, des rôles sociaux.
— Pouvons-nous vous aider à regagner votre chambre ? demanda Lucie d’une voix douce.
Ardine hocha la tête et accepta l’aide pour se lever. Ses jambes, molles et incertaines, peinaient à la soutenir, mais la portèrent malgré tout. En passant devant le miroir, elle jeta un regard furtif. Un visage pâle et tiré lui faisait face, les yeux cernés, les cheveux mouillés collés à sa peau. Une jeune femme fragile, ébranlée par ce qu’elle croyait avoir vu… ou par ce qu’elle refusait encore d’admettre.
Mais au fond de ses pupilles, l’espace d’un battement de cœur, elle crut distinguer un reflet qui n’était pas le sien, là où le gris-bleu aurait dû se trouver.
Elle cligna des yeux. La lueur disparut.
— Allons, Mademoiselle, dit Geneviève en la guidant vers la porte. Une bonne nuit de sommeil effacera tout cela.
Ardine se laissa conduire. Mais en elle, ces mots résonnaient avec une ironie amère. Une bonne nuit de sommeil ? Elle savait, avec une certitude qui dépassait toute logique, que ses nuits seraient tout sauf paisibles. La chose reviendrait. Elle ne s’était pas dissipée ; elle s’était simplement retirée, comme la mer avant la marée montante.
Et la prochaine fois, elle en était sûre, elle ne se contenterait peut-être plus de regarder. Cette pensée la fit frissonner, et pas seulement de froid...
