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Chapitre 2

Puis ce fut le tour de la combinaison en soie, des bas de luxe, de la lingerie fine. Elle laissa glisser le dernier voile, et sa nudité, dans la pénombre dorée de la salle de bain où seule la lumière indirecte des appliques murales éclairait la pièce, prit des allures de sculpture antique, une Vénus sortant des eaux, mais une Vénus moderne, avec les marques discrètes du temps sur sa peau pâle : cette cicatrice à la cheville gauche souvenir d'une chute à cheval à douze ans, ces taches de rousseur qui resurgissaient chaque été malgré les crèmes protectrices, cette courbe des hanches qu'elle trouvait trop prononcée mais que sa mère qualifiait de « conformes aux canons classiques ».

Elle contempla son reflet dans le miroir, avec un regard critique qu'elle portait habituellement sur son corps, avec une curiosité nouvelle, comme si elle cherchait à y déceler quelque chose qui aurait échappé à tous, y compris à elle-même. La ligne gracile de son cou, la courbe de ses épaules, la pâleur de sa peau qui absorbait la lumière plutôt que la réfléchir... Puis elle détourna les yeux, soudain mal à l'aise devant cette image trop parfaite, trop lisse, qui ne correspondait pas au désordre intérieur qu'elle ressentait.

L'eau l'appelait. Elle y entra lentement, laissant la température parfaite, trente-sept degrés exactement, comme chaque soir, envelopper sa peau centimètre par centimètre, lui arrachant un soupir de soulagement physique si intense qu'il en était presque sensuel. Elle ferma les yeux, s'enfonça jusqu'aux épaules, laissa le ruissellement apaisant effacer les tensions de la soirée, le poids des conversations mondaines, l'étreinte des regards masculins qui l'avaient déshabillée plus efficacement que ses propres mains ne venaient de le faire. C'était son rituel, son moment sacré où le monde extérieur cessait d'exister, où les attentes familiales se diluaient dans la vapeur d'eau, où les obligations sociales se dissolvaient comme le sel de mer qu'elle ajoutait parfois à son bain.

Elle resta ainsi un long moment, respirant profondément, sentant ses muscles se détendre un à un, comme sous l'effet d'une main invisible et experte. La pièce était silencieuse, à part le léger clapotis de l'eau contre les bords de marbre quand elle bougeait imperceptiblement. La vapeur montait en volutes paresseuses, créant des formes fugitives qui dansaient à la limite de sa perception.

C'est alors que la température de l'eau changea.

Ce ne fut pas une variation graduelle, mais une transformation brutale, comme si un courant glacé avait été injecté dans le bassin. Ardine ouvrit les yeux, une première vague d'inconfort lui parcourant l'échine. Puis ce fut la présence, la sensation indéfinissable mais absolument certaine d'être observée, d'être accompagnée dans ce moment d'intimité qu'elle croyait solitaire.

Elle tourna lentement la tête vers le miroir.

Dans le reflet, pour une fraction de seconde qui parut s'étirer démesurément, quelque chose bougea. Ce n'était pas dans la pièce, elle en était certaine, car son regard avait balayé l'espace avant de se fixer sur le miroir, mais dans le reflet lui-même. Une ombre qui n'aurait pas dû être là, qui n'obéissait pas aux lois de la perspective ni de la physique. Une forme massive, lupine, aux contours indécis comme si elle était constituée de fumée et de lueurs plutôt que de matière solide. Et les yeux, grands dieux, les yeux, brillant d'une lueur ambrée qui perçait l'âme, traversaient l'épaisseur du miroir, ignoraient la distance pour venir se planter directement au plus profond de son être.

Un souffle rauque résonna dans la pièce, un grognement bas qui fit vibrer l'air plutôt que l'entendre, qui sembla naître dans ses propres os avant de parvenir à ses oreilles. Ardine voulut crier, mais sa voix resta prisonnière de sa gorge, les cordes vocales refusaient de fonctionner, trahies par un instinct plus ancien que la raison qui lui ordonnait le silence absolu face au prédateur.

La créature, car c'en était une, elle en était certaine maintenant, passa à nouveau dans le reflet, plus proche cette fois. Les détails se précisèrent, malgré la brume de la vapeur d'eau et cette qualité étrange, liquide, de l'image miroir. La fourrure sombre, d'un noir qui absorbait la lumière environnante, les muscles puissants qui se dessinaient sous la peau avec une définition anatomique impossible pour un animal naturel, la taille démesurée de la bête, elle devait mesurer au moins la hauteur d'un homme debout, peut-être plus. Mais surtout, cette intelligence dans le regard, cette conscience qui transparaissait derrière la lueur ambrée, qui faisait de cette apparition bien plus qu'un simple animal, bien plus qu'une hallucination.

La terreur, pure et primale, s'empara d'elle alors, non pas la peur civilisée des dangers quotidiens, mais cette terreur ancestrale qui dormait dans le tréfonds de chaque être humain, héritage de nuits passées à écouter rôder les prédateurs au-delà du cercle de feu. Son cœur battit à tout rompre, martelant sa poitrine avec une violence qui lui fit mal, qui sembla vouloir briser sa cage thoracique. Ses poumons refusèrent de se remplir, l'air lui-même avait été aspiré hors de la pièce.

Du coup, la lumière de la salle de bain, douce quelques secondes auparavant, se contracta brusquement dans ses yeux, jusqu’à devenir un tunnel étroit, flou, au bout duquel ne brillait qu’une lueur tremblotante. Les contours de la pièce s’effaçaient, avalés par des ombres noires, douces, épaisses comme du velours. Elle entendait encore, très loin, le goutte-à-goutte régulier du robinet. Ou était-ce son propre sang, cognant à ses tempes ?

Dans un dernier effort de conscience, elle leva les yeux vers le miroir embué. Et là, elle vit ce regard. Ses propres yeux ? Peut-être. Mais dans ce reflet figé, les pupilles ambrées n’exprimaient ni peur, ni colère, ni même une once de panique, seulement une attention froide, soutenue, presque inhumaine, un regard qui observait, en silence, sa chute lente, avec une curiosité clinique, méthodique. On dirait que la scène avait déjà été jouée cent fois, et qu’il ne restait plus qu’à voir si cette fois encore, le corps finirait par céder.

Puis, il n'y avait plus rien.

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