Chapitre 3
Après avoir traversé la cour et la véranda, je montai enfin les marches des escaliers. Je me dirigeai vers maman pour lui dire "bonsoir", cette salutation qui nous a toujours été soumise du retour de l’école. Je marchais en direction de ma mère lorsque je fus soudainement stoppée par une parole venant de mon père.
– Arrête-toi là, m’ordonna-t-il d’une voix tonitruante.
Je n’avançai plus aucun pas.
– Avec qui étais-tu en train de bavarder dans la rue ? continua-t-il, impassible.
– Personne, papa, lui répondis-je pâle et triste.
– Veux-tu que je te bastonne d’abord, c’est bien cela ?
– Papa, je vous jure que je ne le connais même pas…
– Tu me la fermes ! Tu ne le connais pas ?
– Non papa, je suis sérieuse.
– Tu ne le connais pas et pourtant tu étais debout avec lui en train de bavarder tout ce temps ?
– Papa, il me posait des questions auxquelles je ne savais quoi lui répondre.
– Et pourquoi tu ne pouvais pas le surpasser ?
À cette interrogation, je me tus.
– Écoute-moi bien, pauvre imbécile ; la prochaine fois que je te verrai encore debout avec n’importe quel homme en train de parler, je te jure ; tu verras ce que je vais te faire, idiote. Allez, dégage de ma vue.
– Merci, papa ! exclamai-je en détalant.
Je disparus des lieux et me dirigeai vers maman qui nous écoutait attentivement assise sur le divan.
En fait, dans ma famille, très souvent quand papa parle, c’est le silence absolu. Plus personne ne pipe mot lorsqu’il parle. Je me demandais si c’était uniquement dans ma famille que régnait cette loi. Mais, j’ai finalement compris que dans d’autres familles, pendant que papa parle ou gronde les enfants, leur mère leur venait au secours même quand ces derniers sont peut-être en erreur. Or, cet état de chose fait parfois que les enfants deviennent non seulement irrespectueux envers les adultes mais aussi des enfants récalcitrants dans la société.
Bref, dans ma famille, tout était organisé et lorsque maman ou papa mettait en vigueur sa loi ou son principe, ni l’un ni l’autre ne s’y interposait.
Pour mes parents, l’éducation d’un enfant ne dépendait pas uniquement d’un seul parent. Et d’ailleurs, papa ne passait pas assez de temps avec nous. Il passait le plus clair de son temps au service qu’à la maison. Notre éducation était en particulier reposée sur maman.
Mes parents étaient très rigoureux et à défaut de cette rigueur, mon unique frère a choisi d’aller s’installer définitivement au Togo, un des pays frontaliers du Bénin.
J’entends souvent dire que les benjamins étaient les plus choyés, les plus chouchoutés et les plus gâtés. Chez moi, dans ma famille, c’était pratiquement le contraire. Benjamine que je suis, c’était la plus grand merde.
***
Il sonnait quatorze heures trente minutes.
Je m’étais déjà apprêtée pour me rendre à l’école. Sur le point de vouloir quitter le salon, maman m’interpella et me dit avec gentillesse :
– Ma fille, j’entendais ton père te reprocher quelque chose cet après-midi. J’aimerais que tu lui obéisses comme d’habitude. Regarde-toi, tu n’as que seize ans. Il faut fuir les hommes et aussi la mauvaise compagnie. Prends ta sœur pour exemple. Puisqu’elle se fiche des hommes, as-tu vu combien elle brille à l’école ? C’est parce qu’elle n’a pas mis en tête les histoires amoureuses. Tu ferais mieux de l’imiter, elle pourrait te servir de modèle. Arrivée à l’école, va directement dans ta salle de classe. À la fin des cours, reprends immédiatement le chemin de la maison. Si tu ne m’écoutes pas et que tu vas faire le contraire, je ne serai pas d’accord avec toi.
J’acquiesçai de la tête et répondis calmement « merci maman ».
– Vas-y et sache que si tu m’obéis, tu auras ma bénédiction.
– Merci maman, dis-je de plus bel avant de sortir de la pièce.
Ce m’était incroyable. Ce jour me parut très étrange car, c’était la première fois que je voyais ma mère me conseiller. C’était la première fois que je voyais ma mère me parler avec douceur. C’était vraiment pour moi une grande joie. Même en chemin, j’étais très heureuse en me rappelant de ses beaux conseils. Heureuse parce qu’au moins, j’avais senti que j’avais une mère dans ma vie.
Au bout de quelques minutes de marches, j’arrivai sur le portail de mon école. Un portail au chevet duquel il était écrit : CEG MALANHOUI. Et là, c’était le nom de mon école.
À mon arrivée, j’aperçus à ma grande stupéfaction, le même jeune homme qui m’avait abordée à midi sur le chemin du retour de l’école. Cette fois, il était dans son uniforme kaki. Malgré la tenue qu’il avait portée, je le reconnus.
