Chapitre 4
À l'hôpital je reste debout face au médecin, les mains serrées l’une contre l’autre, comme si ça pouvait empêcher mon monde de s’écrouler encore une fois, et je le regarde parler sans vraiment respirer, accrochée à ses lèvres comme si chaque mot pouvait décider de la vie ou de la mort de ma mère, et quand il relève enfin les yeux vers moi, je comprends déjà que rien n’est vraiment réglé malgré ce qu’il s’apprête à dire.
— Nous avons réussi à stabiliser votre mère.
Mon cœur se soulève d’un coup, un espoir fragile, presque ridicule, mais il ne dure pas.
— Mais ce n’est qu’une solution provisoire. Son état reste critique. Elle doit être opérée rapidement.
Je ferme les yeux une seconde, juste une seconde, parce que je sais déjà tout ça, je le sais depuis des semaines, peut-être même des mois, sauf que savoir ne change rien quand on n’a pas l’argent, quand chaque jour devient une bataille ridicule contre quelque chose de beaucoup trop grand pour soi.
— L’opération… coûte combien ?
Il hésite à peine avant de me tendre une feuille, et dès que mes yeux tombent dessus, le monde bascule, les chiffres dansent devant moi, énormes, irréels, comme si quelqu’un s’était amusé à écrire une blague cruelle sur du papier officiel.
— Et avant cela, il faudra continuer les soins pour maintenir son état stable.
Je serre la feuille entre mes doigts, mes mains tremblent, et je sens une pression énorme dans ma poitrine, comme si l’air refusait d’entrer. Mon père aurait pu payer ça sans réfléchir, autrefois, mais aujourd’hui il ne reste rien de cet homme-là, tout a été avalé par les jeux, par ses erreurs, par son irresponsabilité, et c’est moi qui me retrouve là, seule, face à une montagne impossible à grimper.
Je hoche la tête sans répondre, parce que parler serait inutile, et je sors du bureau avec cette ordonnance qui pèse plus lourd que moi, plus lourd que tout ce que je suis capable de porter.
Je marche sans vraiment voir où je vais, puis mes doigts se referment doucement sur mon téléphone, et là, mon cœur se serre encore plus fort, parce que je sais déjà ce que je vais faire, même si ça me brise un peu plus. Ce téléphone, je ne l’ai pas acheté, je l’ai gagné, le jour du concours de beauté organisé dans ma ville, le seul jour où j’ai eu l’impression que quelque chose de bien pouvait m’arriver, le seul jour où j’ai été fière de moi sans avoir honte derrière.
Je m’arrête, je le regarde une dernière fois, comme si c’était une personne que je devais abandonner.
— Désolée…
Le mot m’échappe tout seul, ridicule, mais réel. Je n’ai pas le choix. Je me dépêche de rentrer dans mon quartier, les rues poussiéreuses, les regards habituels, et je me dirige directement vers la maison de mon voisin, celui qui aide toujours quand il peut, celui qui ne pose pas trop de questions. Il ouvre la porte rapidement, surpris de me voir dans cet état.
— Lucia ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai besoin de vendre ça… vite.
Je lui tends le téléphone sans détour. Il le prend, l’examine, puis me regarde, un peu inquiet.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Je ne lui laisse pas le temps d’insister, parce que si je réfléchis trop, je vais craquer.
Il hoche la tête, sort son téléphone, prend des photos, rédige une annonce, et en quelques heures à peine, quelqu’un se montre intéressé, puis un autre, et finalement la vente se fait plus vite que je ne l’aurais cru, et quand il me remet l’argent, une somme importante, bien plus que ce que j’espérais, je ressens un mélange étrange de soulagement et de tristesse.
— Merci… vraiment.
— Courage, Lucia.
Je serre l’argent contre moi, comme si c’était la seule chose qui me maintenait debout, et je repars aussitôt vers l’hôpital, sans perdre une seconde, parce que chaque minute compte maintenant.
Mais à quelques mètres seulement, je remarque une petite foule devant la boutique d’une voisine, et instinctivement, je ralentis, parce que dans ce quartier, quand il y a du bruit, c’est rarement bon signe, et l’entraide, ici, ce n’est pas une option, c’est une obligation.
Je m’approche, je me faufile entre les gens, et je vois une vieille dame, courbée, tremblante, entourée de regards accusateurs.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Ma voisine se tourne vers moi, agacée.
— Elle a pris des provisions et elle ne peut pas les payer.
Je fronce les sourcils, mon regard glisse vers la vieille dame qui baisse les yeux, honteuse.
— Elle n’a pas un sous. Elle pensait peut-être qu’on allait lui faire cadeau.
Un murmure traverse la foule, certains rient, d’autres jugent, et quelque chose en moi explose.
— Combien elle doit ?
— Ce n’est pas ton problème, Lucia.
— Combien ?
Elle soupire, puis me donne une somme dérisoire, tellement petite que ça me donne presque envie de rire nerveusement.
— Sérieusement ? Vous faites tout ça pour ça ?
— C’est le principe !
— Le principe ? Maltraiter une vieille dame pour quelques pièces ?
Ma voix tremble, mais je ne recule pas.
— Ça suffit.
Je sors l’argent sans hésiter, je paie, et le silence tombe d’un coup, la tension disparaît comme si elle n’avait jamais existé.
— Voilà. C’est réglé. Maintenant, laissez-la tranquille.
Les gens commencent à se disperser, certains gênés, d’autres indifférents, et moi, je me penche vers la vieille dame pour l’aider à se relever doucement, ses mains sont froides, fragiles, mais elle me regarde avec une gratitude qui me serre le cœur.
— Tenez… vos courses.
Je lui remets son sac, elle le serre contre elle comme un trésor.
— Merci… merci beaucoup… comment tu t’appelles, ma fille ?
Je souris légèrement malgré tout.
— Lucia... Lucia Carter.
Elle hoche la tête, comme si elle voulait graver ce nom quelque part, et à ce moment précis, un choc me traverse, brutal, violent. L’hôpital. Ma mère.
— Excusez-moi… je dois y aller.
Je me redresse d’un coup, et je me mets à courir sans regarder derrière moi, le cœur battant à tout rompre, l’argent serré contre moi, parce que maintenant, il n’y a plus qu’une seule chose qui compte. Sauver ma mère.
