Chapitre 3
Le matin arrive trop vite, comme si la nuit n’avait même pas existé, et je me lève avec le corps lourd, les yeux brûlants, et l’esprit déjà envahi par les problèmes qui m’attendent. Je n’ai ni le temps ni l’énergie de réfléchir longtemps, encore moins de préparer un vrai petit déjeuner, alors je me contente d’ouvrir le frigo presque vide et de faire avec ce qu’il reste. Quelques restes froids que je réchauffe rapidement, sans même regarder ce que c’est vraiment, juste de quoi remplir un peu les ventres. Pour mon père et mon frère, je pose les assiettes sur la table sans un mot, sans attendre de remerciement, parce que je sais déjà que ça ne viendra pas. Pour ma mère, c’est différent. Je prends le dernier œuf, le seul qui reste, et le petit morceau de pain rassis que je retrouve au fond d’un sachet, et je lui prépare ça avec une attention que je n’ai plus pour le reste du monde.
Je m’approche d’elle, doucement, et je l’aide à se redresser un peu, ses gestes sont lents, son souffle encore fragile, mais elle me regarde avec cette douceur qui me fait tenir debout malgré tout.
— Mange un peu… s’il te plaît…
Elle hésite, regarde l’assiette, puis moi.
— Et toi ?
Je souris, un faux sourire, léger, presque automatique.
— J’ai déjà mangé.
C’est un mensonge, encore un, mais je ne veux pas qu’elle s’inquiète. Je veux juste qu’elle mange, qu’elle reprenne des forces, qu’elle tienne encore un peu.
Je me redresse à peine que la voix de mon frère éclate dans la pièce, dure, mécontente.
— C’est quoi ça ?
Je me tourne vers lui, fatiguée d’avance.
— Le petit déjeuner.
Il regarde son assiette, puis celle de ma mère, et son visage se ferme immédiatement.
— Pourquoi elle a un œuf et pas nous ?
Mon père relève la tête à son tour, attiré par la tension, et ses yeux se posent sur la table.
— T’as donné le dernier œuf ?
Je sens la colère monter en moi, lente mais brûlante.
— Elle est malade.
Mon frère ricane, un son qui me donne envie de le gifler.
— Et alors ? On mange pas nous ?
Mon père se lève brusquement, sa chaise grince contre le sol, et son regard devient dur.
— Tu te crois où ici ? Tu décides toute seule maintenant ?
Je serre les poings, mes ongles s’enfoncent dans mes paumes.
— Je fais ce que je peux avec ce qu’on a !
— C’est pas suffisant ! hurle mon frère.
— Alors débrouille-toi ! répliqué-je, la voix tremblante mais ferme.
Le silence qui suit est lourd, tendu, prêt à exploser, puis tout dérape. Les reproches fusent, les voix montent, les mots deviennent blessants, injustes, violents. Je n’ai plus la force de répondre calmement, plus la patience de supporter ça, pas aujourd’hui, pas après tout ce que j’ai déjà encaissé.
— J’en ai marre ! lâché-je finalement.
Je tourne les talons sans attendre, attrape mon sac, et quitte la maison en claquant la porte derrière moi, le cœur battant, les yeux brûlants. L’air extérieur me frappe, mais cette fois, il ne me calme pas, il ne fait que nourrir la colère qui bouillonne en moi. Je marche vite, presque trop vite, comme si fuir pouvait arranger quelque chose, comme si mettre de la distance entre moi et eux allait suffire.
Je n’ai pas d’argent pour le bus, alors je marche. Longtemps. Sous le soleil, avec mes pensées qui tournent en boucle, avec cette fatigue qui ne me quitte pas, avec cette impression que tout repose sur mes épaules et que personne ne s’en rend compte. Chaque pas est une lutte, mais je continue, parce que je n’ai pas le choix.
Quand j’arrive enfin au restaurant, je suis en retard. Pas un peu. Beaucoup. Et dès que je franchis la porte, je sais que ça ne va pas passer.
Le responsable m’attend déjà, les bras croisés, le regard dur.
— Lucia, c’est inacceptable.
Je baisse légèrement la tête, essoufflée, mais je parle quand même.
— Je suis désolée… j’ai eu un problème…
— Toujours un problème avec toi !
Ses mots claquent, secs, sans compassion.
— Encore une fois comme ça, et tu dégages. C’est clair ?
Je hoche la tête.
— Oui…
— File travailler.
Je n’ajoute rien. Je n’ai rien à ajouter. Je vais directement à la plonge, là où personne ne me regarde vraiment, là où je peux me cacher un peu derrière la pile de vaisselle sale qui semble ne jamais finir. L’eau coule, les assiettes s’empilent, mes mains bougent automatiquement, mais mon esprit est ailleurs, complètement ailleurs.
Le bruit de mon téléphone qui vibre me sort brutalement de cette routine mécanique. Je jette un coup d’œil à l’écran, un numéro inconnu. Mon cœur se serre immédiatement.
— Allô ?
— Bonjour, nous vous appelons de l’hôpital. Vous êtes bien la fille de madame Diane Carter ?
Je me fige, mon souffle se coupe.
— Oui… qu’est-ce qu’il y a ?
— Votre mère a fait une crise. Vous devez venir immédiatement.
Tout s’arrête autour de moi. Le bruit de l’eau, les voix, les assiettes, tout disparaît. Il ne reste que ces mots, qui résonnent dans ma tête comme une alarme.
— J’arrive.
Je ne réfléchis même pas. Je laisse tout tomber. Littéralement. Les gants, l’éponge, la vaisselle, tout glisse de mes mains. J’attrape mon sac et je cours. Je traverse le restaurant sans regarder personne, sans m’excuser, sans me retourner.
Je cours dans la rue, sans penser à la fatigue, sans penser à la distance, sans penser à rien d’autre que ma mère. Mon cœur bat à toute vitesse, mes jambes me font mal, mais je ne ralentis pas. Pas cette fois. Pas encore. Je dois arriver à temps. Ma mère à besoin de moi.
