Chapitre 2
Le lendemain matin, je sors de la clinique avec les yeux lourds et le corps encore plus fatigué que la veille, mais je n’ai pas le luxe de m’arrêter, pas aujourd’hui, pas maintenant, parce que chaque minute compte et que l’état de ma mère ne me laisse aucun répit. L’air du matin est frais, mais il ne m’apaise pas, il me rappelle juste que la réalité est toujours là, brutale, accrochée à moi comme une ombre. Je serre mon téléphone dans ma main et je marche vite, presque mécaniquement, jusqu’à retrouver Gina, parce que si quelqu’un peut m’aider dans ce chaos, c’est bien elle.
Gina est déjà là, appuyée contre un mur, les bras croisés, le regard vif comme toujours, comme si elle attendait une aventure au lieu d’un problème, et dès qu’elle me voit, elle comprend que ce n’est pas une journée normale. Elle s’approche sans hésiter, son énergie déborde, mais ses yeux deviennent sérieux en un instant.
— Lucia, t’as une tête de fin du monde… qu’est-ce qui se passe ?
Je n’ai même pas la force de tourner autour du pot, alors je lui raconte tout, l’hôpital, l’expulsion, la clinique vétérinaire, ma mère, la peur, tout sort d’un coup, brut, sans filtre. Elle écoute sans m’interrompre, ce qui est déjà un miracle venant d’elle, puis elle souffle fort, comme si elle encaissait elle-même le choc.
— Ok… c’est grave… mais on va gérer, d’accord ?
Je la regarde, hésitante, presque brisée.
— J’ai plus d’argent…
Elle hausse les épaules, comme si ce n’était rien.
— Moi non plus… mais ensemble, ça fait toujours un peu plus.
Elle sort ses économies sans réfléchir, et je fais pareil, mes dernières pièces, mes derniers billets, tout ce qu’il me reste. Ce n’est pas beaucoup, presque ridicule face à la situation, mais c’est tout ce qu’on a. On va acheter les médicaments nécessaires, en comptant chaque pièce, en espérant que ça suffira, en priant silencieusement pour que ça fasse au moins une différence.
Quand je retourne à la clinique, mon cœur bat fort, mais cette fois, il y a une petite lueur d’espoir. Les vétérinaires font ce qu’ils peuvent, et après quelques heures, l’état de ma mère semble légèrement s’améliorer. Son souffle est encore fragile, mais plus stable, et quand elle ouvre enfin les yeux, je sens mon cœur se serrer tellement fort que j’en ai presque mal.
— Lucia… murmure-t-elle faiblement.
Je me penche immédiatement vers elle, ma main serrant la sienne.
— Je suis là, maman…
Ses yeux me regardent avec une douceur qui me brise encore plus.
— Je suis désolée… je te cause trop de problèmes…
Je secoue la tête, rapidement, refusant qu’elle pense ça, refusant même qu’elle le dise.
— Non, arrête… tout va bien… ne t’inquiète pas…
Je mens. Je mens sans hésiter, avec un sourire qui ne tient qu’à peine, parce que la vérité serait trop lourde pour elle, trop injuste. Elle mérite de croire que tout va s’arranger, même si moi, je n’en suis plus sûre.
Elle regarde autour d’elle, lentement, ses yeux fatigués analysent la pièce, les murs, les équipements, et son expression change légèrement.
— Cet endroit… il n’est pas propre…
Je me fige un instant. Elle n’a pas tort. L’odeur, l’humidité, les traces, tout ici n’est pas fait pour un humain, encore moins pour quelqu’un dans son état.
— Ça va aller… dis-je doucement.
Mais elle secoue faiblement la tête.
— Non… ça me fait du mal de rester ici… je respire mal… je veux rentrer…
Ses mots me frappent de plein fouet. Je sens la panique revenir, mais cette fois, elle est différente, plus froide, plus lucide. Elle a raison. Cet endroit ne peut pas être une solution à long terme.
Je ferme les yeux une seconde, puis je prends une décision.
— D’accord… on rentre.
Je vais voir mon ancien patron, le cœur serré mais reconnaissante malgré tout.
— Merci… vraiment… sans vous, je ne sais pas ce que j’aurais fait…
Il hoche la tête, simple, sans chercher à en faire trop.
— Prends soin d’elle. Et si tu trouves une solution, reviens me voir.
Je hoche la tête à mon tour, sincère, puis je retourne vers ma mère. Avec l’aide de Gina, on l’installe dans une voiture qu’elle a “empruntée” à je ne sais qui, et honnêtement, je préfère ne pas poser de questions. Elle conduit avec une assurance presque inquiétante, mais au moins, on avance.
— T’inquiète, j’ai tout sous contrôle, dit-elle avec un petit sourire.
Je n’en doute même pas. Gina est comme ça. Un peu folle, mais toujours efficace.
Le trajet me paraît long, mais cette fois, je reste concentrée sur ma mère, sur sa respiration, sur le moindre signe qui pourrait me rassurer ou m’alarmer. Quand on arrive enfin à la maison, je sens mon estomac se nouer sans raison apparente, comme si quelque chose m’attendait.
Et je ne me trompe pas.
Dès que j’ouvre la porte, l’odeur d’alcool me frappe au visage. Mon père est là, assis, une bouteille à la main, le regard rouge, le visage fermé. Mon frère est debout, agité, clairement en colère.
— Enfin ! s’exclame-t-il. Tu te décides à rentrer !
Je reste figée un instant, puis je me ressaisis, aidant Gina à faire entrer ma mère.
— Elle est malade, tu vois pas ?
Mon père lève à peine les yeux, puis ricane, un son amer, désagréable.
— Toujours malade… toujours des problèmes avec elle… Cette maudite femme est une porte poisse.
Ses mots me donnent envie de hurler, mais je me retiens, parce que ce n’est pas le moment.
— On doit la coucher, dis-je simplement.
Mon frère s’approche, agacé.
— Et nous alors ? On a rien mangé depuis hier !
Je le regarde, cette fois sans aucune patience.
— Tu peux cuisiner tout seul !
Il fronce les sourcils, choqué.
— Depuis quand tu me parles comme ça ?
Je ne réponds pas. Je n’ai plus l’énergie pour ça. Je n’ai plus envie de me taire non plus. On installe ma mère dans sa chambre, doucement, avec précaution. Gina m’aide sans poser de questions, et pour ça, je lui suis infiniment reconnaissante. Gina quitte la maison pressée de rendre la voiture qu'elle a emprunté. Une fois seule avec ma mère, je m’assois à côté du lit, je prends sa main, et je reste là, en silence.
Dehors, j’entends encore mon père râler, mon frère se plaindre, mais leurs voix me paraissent lointaines, presque insignifiantes.
Parce que dans ma tête, une seule chose tourne. Je dois trouver de l’argent. Et cette fois… peu importe comment.
