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Chapitre 1

***Lucia***

Je rentre du travail épuisée, chaque pas me semble peser une tonne. Mes jambes tremblent, mes épaules sont raides, et je rêve juste de m’écrouler sur le canapé pour fermer les yeux un instant avant de devoir encore m’occuper de la cuisine pour mon père et mon frère. La fatigue me colle à la peau comme une seconde peau que je n’arrive pas à enlever. Je pousse la porte de la maison, la lumière chaude m’accueille, et je me laisse tomber sur le fauteuil, un soupir de soulagement m’échappe. Mes mains restent posées sur mes genoux, et je ferme les yeux, savourant enfin le silence, l’instant où je pourrais respirer sans que rien ni personne ne vienne m’agresser.

Mon téléphone sonne avant même que je puisse me lever pour poser mes affaires, et l’écran affiche le nom de l’hôpital. Mon cœur se serre immédiatement.

— Bonjour, c’est Lucia ? dit la voix pressée à l’autre bout. Il y a… un problème avec votre mère, il faut que vous veniez tout de suite.

Je me redresse d’un bond, mes jambes retrouvant leur force sous l’adrénaline.

— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Vous devez venir immédiatement, madame, c’est urgent.

Je raccroche, mes mains tremblent, et je me précipite dehors, attrapant mes clés et ma veste en un mouvement mécanique. La route me paraît interminable, chaque seconde s’étire comme un élastique, et le visage de ma mère apparaît dans mon esprit, fatigué, pâle, mais toujours digne malgré la maladie.

À peine arrivée à l’hôpital, je croise le regard froid d’une infirmière qui me fait signe de la suivre. Mon souffle s’accélère, je sens la panique me nouer l’estomac. Dans le bureau, le responsable administratif me fait face, impassible, une pile de papiers à la main.

— Madame, nous sommes désolés, mais votre mère doit quitter l’hôpital immédiatement. Les frais n’ont pas été réglés et nous n’avons plus la possibilité de la garder.

Mon cœur s’effondre, je reste figée un instant, incapable de parler.

— Non… s’il vous plaît, vous ne pouvez pas faire ça, je… je trouverai l’argent, je vous le promets !

Mes mains s’agrippent à son bureau, mes genoux menacent de céder.

— Nous avons des règles, madame, nous ne pouvons pas faire d’exception. Vous devez comprendre.

Les mots frappent mes oreilles comme des coups, et je sens les larmes rouler sur mes joues malgré moi. Je supplie, je pleure, je crie presque, mais tout ce que j’obtiens, c’est un regard dur et un geste sec qui me pousse vers la sortie.

Je serre les poings, incapable de retenir mon désespoir, et je regarde les portes se fermer derrière elle, ma mère soutenue à peine par un brancardier qui ne peut rien pour nous.

— S’il vous plaît… laissez-nous un peu de temps… murmuré-je, presque inaudible.

Mais le vide me répond, le hall d’entrée glacé et silencieux. Les gens passent, indifférents, leurs regards glissent sur moi sans s’arrêter. Je sens ma gorge se nouer, un mélange de colère, de peur et de tristesse qui m’étouffe. Je m’accroche à l’idée que je dois être forte, que je ne peux pas m’effondrer maintenant, pas devant cette injustice cruelle qui m’écrase. Je sors, mes mains couvertes de sueur, mes yeux brûlants de larmes, et je me promets que je ne laisserai jamais ma mère seule face à ça. Jamais.

Je soutiens le poids de ma mère comme je peux, son bras passé autour de mes épaules, son corps faible qui tremble contre le mien. Chaque pas est un effort, chaque respiration est lourde, et je sens qu’elle n’a plus la force de tenir longtemps. L’air extérieur me frappe au visage, mais il n’a rien de libérateur, il est froid, dur, presque cruel, comme ce qui vient de nous arriver. Je regarde autour de moi sans vraiment savoir quoi faire, perdue, complètement dépassée par la situation, avec cette peur qui me ronge de l’intérieur et qui ne me lâche pas.

— Maman… tiens encore un peu, s’il te plaît… murmuré-je en essayant de la maintenir debout.

Elle ne répond presque pas, ses yeux sont à moitié fermés, son souffle est faible, irrégulier, et ça me panique encore plus. Je n’ai nulle part où aller, pas assez d’argent, pas de solution, juste cette urgence qui me brûle les mains. Et puis, au moment où je commence à me dire que je vais devoir m’asseoir par terre avec elle, comme une abandonnée, une voiture ralentit juste devant nous. Je relève la tête, confuse, et mon cœur rate un battement en reconnaissant le visage derrière la vitre.

— Lucia ? C’est bien toi ?

Je cligne des yeux, comme si je rêvais.

— Monsieur Darlan ?

Il sort rapidement de la voiture, son regard passe de moi à ma mère, et son expression change immédiatement. Il comprend. Il n’a pas besoin de beaucoup d’explications pour voir que quelque chose ne va pas.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Je sens ma gorge se nouer, mais je parle quand même, vite, trop vite, comme si les mots allaient disparaître si je ne les sortais pas immédiatement.

— Ils… ils l’ont renvoyée… l’hôpital… ils disent que je n’ai pas payé… je ne sais pas quoi faire… s’il vous plaît, aidez-moi…

Ma voix se casse, mes yeux se remplissent de larmes, et je serre un peu plus ma mère contre moi, comme si je pouvais la protéger avec ça. Il ne réfléchit même pas longtemps, il ouvre la portière arrière.

— Montez. Vite.

Je n’hésite pas une seconde. Avec son aide, on installe ma mère à l’arrière, délicatement, même si chaque mouvement me donne l’impression de la briser encore plus. Je m’assois à côté d’elle, je tiens sa main, et la voiture démarre presque aussitôt. Je regarde la route défiler sans vraiment la voir, mon cœur bat trop vite, mon esprit tourne dans tous les sens, et pourtant, une petite lueur d’espoir commence à apparaître.

— On va où ? demandé-je, la voix encore tremblante.

— Dans ma clinique.

Je hoche la tête sans réfléchir, soulagée qu’il fasse quelque chose, qu’il nous sorte de là, peu importe comment. Mais quand la voiture s’arrête enfin et que je lève les yeux vers le bâtiment, mon souffle se coupe net. Une enseigne bien visible. Une clinique vétérinaire.

Je reste figée quelques secondes, incapable de bouger, incapable de comprendre ce que je vois.

— Monsieur… c’est… pour les animaux…

Il se tourne vers moi, sérieux, presque ferme.

— C’est le seul endroit où je peux la prendre immédiatement. Et j’ai du matériel. Des gens compétents. Si tu refuses, je ne peux rien faire d’autre.

Ses mots tombent comme une vérité brutale. Je regarde ma mère, son visage pâle, ses yeux fermés, son corps trop faible. Mon cœur se serre violemment, et une boule se forme dans ma gorge. C’est inhumain. Complètement inhumain. Mais… je n’ai pas le choix.

— D’accord… murmuré-je, brisée. S’il vous plaît… sauvez-la…

Il hoche la tête, et très vite, des personnes viennent nous aider. Des vétérinaires. Des assistants. Ils installent ma mère sur une table, parlent entre eux avec sérieux, manipulent des appareils, vérifient son état. Je reste à côté, incapable de détourner le regard, partagée entre honte, douleur et reconnaissance. Voir ma mère traitée comme un animal me donne envie de crier, mais en même temps… ils font plus pour elle que l’hôpital.

Je serre sa main, doucement.

— Maman… je suis là… ne t’inquiète pas… je vais arranger ça… je te le promets…

Une larme glisse sur ma joue, puis une autre, mais je ne les essuie même pas. Mon téléphone se met à vibrer dans ma poche, insistant, agaçant, presque violent dans ce moment. Je finis par répondre sans regarder.

— Oui ?

— Lucia, t’es où ? Tu comptes rentrer quand ? J’ai faim moi !

La voix de mon frère me frappe comme une gifle. Mon regard se durcit instantanément.

— Je suis à l’hôpital… enfin… non… ils ont renvoyé maman… elle est très mal…

Un silence, puis un soupir agacé.

— Et alors ? Tu peux pas régler ça après ? On doit manger ici !

Je reste sans voix une seconde, choquée, blessée, écœurée.

— Tu te rends compte de ce que tu dis ? Elle va mal !

— Lucia, arrête avec tes histoires. Tu dramatises toujours tout. Dépêche-toi de rentrer, j’ai pas envie d’attendre toute la nuit.

La colère monte en moi d’un coup, brutale, brûlante.

— Débrouille-toi !

Je raccroche sans attendre, mes mains tremblent de rage. Mon cœur bat fort, mais ce n’est plus seulement la peur. C’est autre chose. Une fatigue plus profonde. Une douleur plus ancienne.

Je regarde ma mère, allongée sur cette table froide, entourée d’instruments qui ne sont même pas faits pour elle, et je sens quelque chose changer en moi. Lentement. Silencieusement.

— Je vais trouver une solution… murmuré-je, plus pour moi que pour elle. Je vais trouver de l’argent… peu importe comment…

Je serre sa main un peu plus fort, comme pour ancrer ma promesse dans le réel. Peu importe ce que ça me coûte. Peu importe ce que je dois faire.

Cette fois… je ne vais pas échouer.

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