Chapitre 4 – La Première Sortie
La limousine blindée filait dans Paris. Silencieuse. Impénétrable. Une forteresse sur roues. L’air était frais, saturé d’odeur de cuir et de ce parfum boisé qui était le sien. Adrian, face à moi. Les yeux fixés sur la ville qui défilait derrière les vitres teintées. On se rendait au gala de charité de la Fondation Vernet. La soirée de l’année. Tout-Paris serait là. Les décideurs… et surtout les prédateurs de son monde.
— Écoutez-moi bien, dit-il. Voix calme. Sans appel. Il rompait le silence. Ce soir, vous n’êtes pas seulement mon épouse sur le papier. Vous êtes l’image de l’union Veltrano. Tous nous observeront : mes alliés, mes ennemis, ceux qui guettent notre chute. Votre rôle est simple : être irréprochable. Dévouée. Celle qu’on attend à mes côtés. Aucune question. Aucune hésitation. Aucun mot de travers.
Il se pencha. Il ouvrit un écrin de velours noir posé sur la banquette. J’ai retenu mon souffle. À l’intérieur, un collier. Magnifique. À couper le souffle. Des diamants purs, sertis sur or blanc. Une gerbe de lumière taillée pour épouser une nuque. Je le reconnaissais. Je l’avais vu au cou de Mira, sur le portrait du couloir interdit.
— Ce collier était à elle, murmura-t-il. Comme s’il lisait dans mes pensées. Il vous ira parfaitement.
Il se leva. Contourna la banquette. Je sentis sa présence dans mon dos. Sa chaleur. Ses mains relevèrent mes cheveux pour dégager ma nuque. Le métal froid des diamants toucha ma peau. Puis ses doigts — chauds, fermes — glissèrent le long de ma gorge pour fermer le fermoir. Le geste dura plus longtemps que nécessaire. Ses doigts s’attardèrent. Ils caressèrent la base de mon cou. Une ligne brûlante. Je frémis. Double frisson. Dégoût, parce que je portais le bijou d’une morte. Parce que je jouais encore le rôle d’une ombre… et une excitation idiote, incontrôlable, qui me serra le ventre et me cloua sur place.
— Parfaite, dit-il tout bas, contre mon oreille. Vous êtes parfaite.
Quand il se rassit, je gardai la tête baissée. Les mains serrées pour cacher leur tremblement. Ce soir, je n’étais pas Léana. J’étais le fantôme de Mira. Parée de ses bijoux. Exhibée comme la nouvelle maîtresse de l’empire Veltrano.
La limousine s’arrêta devant le Palais des Glaces. La foule déjà massée. Les flashs des photographes crépitaient. Adrian sortit le premier. Il me tendit la main. Je la pris. Des centaines de regards sur nous. À peine à ses côtés, sa main se posa sur ma taille. Ferme. Possessive. Un message clair : elle est à moi.
— Souriez, murmura-t-il. Et ne me quittez pas d’une semelle.
L’intérieur était démesuré. Luxueux. Éblouissant de lustres. Conversations, rires, verres qui s’entrechoquent… mais sous le vernis, je sentais la tension. Les regards qui nous suivaient. Les chuchotements sur notre passage. Adrian me présenta. Des PDG du CAC 40. Des ministres. Des noms que je lisais dans les journaux. Je répondis. Sûre de moi. Souriante. Les mots justes. Je charmais qui il fallait. J’écoutais. Et à ma propre surprise, j’étais douée à ce jeu. Plus que je ne l’aurais cru. J’utilisais ma tête, ma répartie. Dans les yeux d’Adrian, je vis passer une lueur. De la surprise. Comme s’il découvrait une facette de moi qu’il n’avait pas prévue.
Puis, dans l’angle d’un salon, une silhouette se planta devant nous. Grande. Élégante. D’une beauté froide, tranchante. Robe noire qui absorbait la lumière. Des yeux bleu glace se posèrent sur moi. De la haine pure. Sans masque.
— Adrian, mon chéri, dit-elle d’une voix doucereuse. Tu ne m’as pas présenté… ta nouvelle acquisition.
Il resserra sa prise sur ma taille. Sans gêne.
— Céleste Valmont, dit-il simplement. Léana Veltrano, mon épouse.
Céleste. L’ex. Celle dont les tabloïds parlaient encore. Celle qui n’avait jamais accepté d’être écartée.
Elle s’approcha. Trop près. Sa main effleura mon bras. Une caresse qui piquait.
— Quelle jolie chose, murmura-t-elle, pour que je sois seule à l’entendre. Tu sais, il a toujours eu un faible pour les copies. Mais crois-moi, petite… les remplaçantes finissent toujours au rebut quand il se lasse de jouer.
Elle sourit. Et disparut dans la foule. Je restai glacée.
Je voulus parler. Interroger Adrian sur ce qu’elle insinuait… mais un mouvement à l’entrée me figea. Des hommes. Costumes mal coupés. Regards durs. Ils restaient dans l’ombre, à balayer la salle. Des murmures inquiets coururent. Des clans rivaux. Des ennemis venus sans invitation.
Adrian changea instantanément. Plus de sourire. Plus de politesse. Visage fermé. Dur comme le marbre. Il me plaqua contre lui. Sa main sur ma taille, si forte qu’elle me coupa le souffle. Possessif. Protecteur. Les deux.
— Reste derrière moi, ordonna-t-il, sec. On sort. Maintenant.
La panique gagna l’assemblée. Les gens se bousculaient. Les gardes du corps se déployaient. Dans le chaos, quelqu’un me percuta. Violemment. Je perdis l’équilibre. J’allais tomber, là, au milieu de tout le monde.
Mais avant que je touche le sol, un bras puissant m’attrapa. Me souleva. Me serra contre un torse dur. Adrian. Il m’avait rattrapée. Vite. Brutal. Et maintenant il me tenait, pressée contre lui. Si fort que je sentais son cœur. Il battait vite.
Je levai les yeux vers lui. Et ce que je vis me coupa le souffle.
Dans son regard gris, d’habitude impénétrable, il n’y avait plus de calcul. Plus de masque. Il y avait de l’inquiétude. Vraie. Vive. Bien plus que ce qu’on montre pour un contrat. Pour un bien qu’on protège. Ses yeux sondaient les miens. Intenses. Comme pour s’assurer que j’étais là. Entière.
— Tu vas bien ? demanda-t-il. Voix plus rauque. Plus grave.
Je hochai la tête. Incapable de parler. Le cœur battant pour mille raisons.
Il ne me lâcha pas. Il me guida à travers la foule. Son bras toujours autour de moi. Il me protégeait de son corps, tel un rempart. Jusqu’à la sortie. Jusqu’à la limousine, portes ouvertes, moteur grondant.
La voiture démarra en trombe. Adrian s’adossa. Ferma les yeux une seconde. Comme pour reprendre le contrôle. Puis il les rouvrit. Se tourna vers moi.
Et j'ai sus, à cet instant, que plus rien ne serait jamais un simple contrat. Parce que dans ce regard, dans cette étreinte, il y avait quelque chose qui dépassait tous les accords. Quelque chose de dangereux. Brûlant… qui allait nous détruire. Ou nous lier pour toujours.
