Chapitre 3 – Un Dîner Glacial
La robe en soie émeraude me collait à la peau. Froide. Adrian l’avait choisie lui-même. Il avait dit que c’était la seule couleur qui faisait vraiment ressortir le noisette de mes yeux — une phrase qui m’avait glacée au lieu de me flatter. Devant la glace, j’ai compris. C’était exactement la teinte des portraits de Mira. Ceux que j’avais juste entraperçus, mais qui restaient gravés en moi comme une brûlure. Je n’étais qu’une copie. Habillée dans les couleurs d’une morte.
Quand je suis entrée dans la salle à manger, tout s’est figé. Pièce immense. Murs lambrissés. Table en acajou longue comme une rue. Des meubles valant une fortune, des cristaux qui brillaient, des couverts en argent lourds… mais l’atmosphère était glaciale. Une crypte.
Adrian était déjà là. Bout de table. Droit. Immobile. Costume sombre qui tombait parfaitement sur lui. À sa droite, une femme âgée. Dos raide. Cheveux tirés en chignon sévère. Regard coupant : Isabelle Veltrano, sa mère. On disait qu’elle était le pilier de la famille. Celle qui lui avait appris que la pitié est une faiblesse. En face, Gabriel Moreau, l’avocat. Sec. Visage fermé. Il m’observait depuis mon arrivée avec cette attention clinique. Comme s’il évaluait la solidité d’un contrat. Ou la valeur d’un bien.
— Enfin, voici notre invitée, a lâché Isabelle d’une voix claire, sans se lever. Ou devrais-je dire… l’intruse que mon fils a décidé d’installer ici.
Le rouge m’est monté au visage. J’ai ravalé ma colère. Je me suis avancée jusqu’à ma place, en face d’Adrian. Je me suis assise. Mains à plat sur les genoux. Pas question de baisser les yeux.
— Madame Veltrano, ai-je répondu. Le plus neutre possible.
Le repas a commencé dans un silence lourd. Seul le bruit des couverts contre la porcelaine résonnait. Adrian découpait sa viande au millimètre. Geste après geste. Sans jamais lever les yeux… et pourtant, je sentais son attention sur moi. Fixe. Pesante. Sur chacun de mes mouvements. Gabriel, lui, se taisait. Mais il ne ratait rien. Un témoin muet de cette guerre sans bruit.
Isabelle n’a pas tenu longtemps. Sa voix, pleine de venin sous un vernis de politesse.
— Je me demande vraiment ce qui a poussé mon fils à ce choix, a-t-elle repris en levant son verre. Ses yeux plantés dans les miens. Une jeune fille sans naissance, sans fortune, issue d’une famille… disons… déchue. On peut se demander si vous n’êtes pas juste là pour profiter de ce que vous n’avez jamais su gagner.
Mon couteau s’est figé. La honte et la rage se mélangeaient. Mais je ne voulais pas lui donner le plaisir de me voir fuir. J’ai relevé la tête. Je l’ai regardée droit dans les yeux. Voix calme, mais qui tranche :
— C’est vrai que je n’ai pas votre fortune. Ni votre nom. Mais ce que j’ai, Madame, je l’ai gagné. Par le travail. Par le devoir. Contrairement à certains, je n’ai pas hérité de ma place. Je l’ai payée. Et si je suis ici, c’est que votre fils l’a voulu. Peut-être qu’il faudrait lui demander ce qu’il y trouve, au lieu de juger ce qu’on ne comprend pas.
Silence. Lourd. Isabelle a pâli. Prise à son propre jeu. Gabriel a eu un mouvement à peine visible. Surpris que je réplique.
Puis Adrian a parlé. Pas fort. Mais sa voix a tout écrasé.
— Assez.
Il a posé son couvert. Lentement. Son regard est passé de sa mère à moi. Noir. Impénétrable.
— Ici, les jugements et les remarques viennent de moi. Vous oubliez toutes les deux qui commande. Isabelle, ce mariage est mon choix. Inutile de le discuter. Quant à vous, Léana… rappelez-vous que votre rôle n’est pas de répondre. C’est d’être ce que j’ai décidé que vous seriez.
Il ne m’avait pas défendue. Il n’avait pas dit que j’avais raison. Il avait juste rappelé sa loi. Son pouvoir. Où ni la fierté de sa mère ni la mienne n’avaient leur place. Et pourtant… dans ses yeux, j’ai cru voir autre chose. Comme si ma réplique l’avait plus intrigué que choqué.
La fin du dîner a été encore plus lourde. Isabelle n’a plus dit un mot. Mais ses yeux me lançaient des couteaux. Gabriel continuait de m’observer, toujours méfiant. Adrian, lui, mangeait sans se presser. Il me dévisageait comme une énigme qu’il allait démonter, morceau par morceau.
Quand ce fut fini, il s’est levé. M’a fait signe.
— Venez avec moi. Nous avons des documents à signer.
Il m’a emmenée à la bibliothèque. Pièce immense. Des livres jusqu’au plafond. Odeur de cuir, de vieux papier, de bois précieux. La porte s’est refermée. D’un coup, nous étions seuls. L’air est devenu lourd. Électrique.
Il est allé au grand bureau. Il a sorti des feuilles. Les a étalées devant moi.
— Ce sont les clauses financières complémentaires, a-t-il dit d’un ton neutre. Elles détaillent votre allocation, les biens qu’on vous prête, les garanties pour votre père. Vous signez chaque page.
Il m’a tendu un stylo.
Quand j’ai avancé la main pour le prendre, nos doigts se sont frôlés.
Une seconde. À peine. Peau contre peau. Et ça m’a traversée comme une décharge. Brûlante. Violente. Inattendue. J’ai retiré ma main d’un coup. Le cœur battant. Terrifiée par ce que je venais de sentir — cette chaleur, cette attirance qui montait malgré moi. Contre la peur. Contre la raison.
Adrian n’a pas bougé. Il tenait le stylo en l’air. Il s’est rapproché. Tout près. Je sentais son souffle chaud sur mon cou. Son parfum qui m’enveloppait.
— Vous voyez, a-t-il murmuré. Voix plus grave. Plus douce. Plus dangereuse que jamais. Vous commencez à comprendre. Ce rôle… vous le portez mieux que vous le croyez.
Il m’a regardée dans les yeux. Et j’ai vu autre chose que du froid : une faim. Un désir sombre, dévorant, qui me clouait sur place. Effrayée. Et attirée malgré moi.
J’ai attrapé le stylo. Doigts tremblants. J’ai signé vite, sans lire, et j’ai reculé d’un pas. Comme pour fuir son emprise.
— C’est… c’est fait, ai-je bégayé.
Il a reculé à son tour. Un sourire à peine. Rien de joyeux. Tout de triomphal.
— Bien. Vous pouvez partir.
Je suis sortie de la bibliothèque le plus vite possible. Couloirs vides. Jusqu’à ma chambre. Porte refermée. Je me suis adossée contre. Le souffle court. Le cœur qui tapait trop fort.
J’ai regardé ma main. Celle qui avait touché la sienne. La sensation était encore là. Vive. Brûlante.
Je croyais que le danger, c’était les règles. Les ennemis. La haine d’Isabelle. Je croyais que je devais juste craindre cette prison dorée.
Mais ce soir, j’ai compris le pire : le vrai danger n’était pas autour de moi. Il était en moi. Cette attirance interdite. Physique. Pour Adrian Veltrano. L’homme qui m’avait achetée. Qui me manipulait… et qui, malgré tout, faisait vibrer mon corps sans que je puisse le contrôler.
