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Chapitre 5 – Le Secret de l’Aile Ouest

Le manoir avait le silence d’une cathédrale. Mais ce jour-là, ce silence m’effrayait. Il m’appelait.

Adrian était parti à l’aube avec Matteo. Réunion urgente, dans une planque à plusieurs kilomètres. Avant de partir, il avait été clair : je reste dans mes quartiers, je ne parle à personne, j’attends. Les gardes habituels tenaient les grilles et les entrées principales. Mais personne dans le couloir du premier étage. Celui qui menait à l’aile ouest.

L’interdiction me brûlait le crâne. _Tu n’y mettras jamais les pieds._ Mais après le gala, après les mots de Céleste, après `Demande à Mira`… impossible de reculer. La vérité était derrière ces portes.

Je m’y suis engagée. L’air se glaça. Odeur de poussière, de papier ancien, de renfermé. Rien n’avait bougé ici depuis des années. Le tapis étouffait mes pas. Les boiseries semblaient se refermer sur moi. Aucune lumière douce. Aucun luxe. Juste des ombres, des portes closes, et le poids d’un passé qu’on avait enterré.

Au bout, une porte plus petite. Coincée entre deux panneaux de chêne. La poignée oxydée. Déverrouillée. Elle s’ouvrit sans un bruit.

C’était un bureau. Plus exigu que celui du rez-de-chaussée, mais chargé. Intime. Vivant. Le sanctuaire d’Adrian. Tout parlait de lui. Ses livres. Ses carnets. Des cartes annotées. Des armes sous vitrine. Et au centre du bureau en acajou, une chaise tirée. Comme si quelqu’un venait de se lever.

J’ai fouillé les tiroirs. Les mains tremblantes. Le cœur au bord des lèvres. Des contrats, des noms inconnus… Et puis, dans un double fond, je l’ai trouvé.

Un carnet en cuir rouge. Usé. Un _M_ doré sur la couverture. Le journal de Mira.

Je l’ai ouvert. Pages jaunies. Écriture fine, élégante. Une femme instruite. Sensible. J’ai lu au hasard. Sa vie avec Adrian. Son amour. Puis la peur qui montait. `Il change`, écrivait-elle. `Depuis que les affaires se compliquent, il n’est plus le même. Il me cache des vérités.`

Puis je suis tombée sur les dernières pages. Mon souffle s’est coupé.

Le papier était taché. Des traces brunes, sombres, sèches depuis longtemps. Du sang.

`Je ne survivrai pas à cette semaine`, avait-elle griffonné. La plume pressée. À peine lisible. `Ce n’est pas un ennemi d’Adrian qui me tuera. Pas une guerre de territoire. C’est quelqu’un qu’il connaît. Que je connais. Rafaël Morel. Le père de cette fille dont il parle parfois, celle qui lui ressemble tant… Il est au cœur de tout. Il sait des choses qui peuvent détruire l’empire Veltrano, et il est prêt à tout pour se taire. On me surveille. Si on me retrouve morte, ce n’est pas un accident. C’est lui. Et Adrian ne verra rien, parce que Rafaël est un ami… ou il faisait semblant.`

Je suis restée pétrifiée. Les yeux rivés sur ces lignes qui faisaient tout voler en éclats. Mon père. Rafaël Morel. Celui pour qui j’avais signé. Celui que je croyais endetté, malchanceux… il était lié à la mort de Mira. Pas seulement un homme ruiné. Peut-être un meurtrier. Et moi, son sang, on m’avait envoyée ici comme monnaie. Pire : un leurre. Une pièce dans un jeu dont j’ignorais les règles.

Je venais de refermer le carnet. Je voulais le glisser dans ma poche. Quand j’ai entendu le bruit.

Un clic. Sec. Métallique. Glacial. Le bruit d’un chien qu’on rabat.

Je me suis figée.

— T’as été bien imprudente, Léana.

La voix d’Adrian. Derrière moi. Plus basse. Plus dure que jamais. Une colère sans fond. Ce n’était plus le mari de contrat. C’était un homme blessé, trahi, prêt à tuer.

Je me suis retournée lentement.

Il se tenait dans l’encadrement. Son flingue, lourd, noir, braqué sur moi. Son visage n’était qu’ombre. Ses yeux gris, d’habitude illisibles, brûlaient de haine pure. Il ne me regardait pas, moi. Il regardait à travers moi. Il voyait Mira.

— T’as fait exactement ce que je t’avais interdit, dit-il en avançant. Le canon ne tremblait pas d’un millimètre. T’es entrée là où ça m’appartient. T’as fouillé ce qui est à moi. T’as lu ce que tu ne devais jamais lire.

Il était tout près maintenant. Il me poussa en arrière, brutal. Mes reins heurtèrent le bord du bureau. Il se colla à moi. Rigide. Dangereux. Et il plaqua le canon de son arme contre ma gorge. Je sentis le métal sur ma peau. La mort à un doigt.

— T’as découvert quoi ? souffla-t-il. Sa voix venait d’outre-tombe. T’as vu quoi dans ce carnet, petite espionne ?

La terreur me clouait sur place. La mort à quelques millimètres. Mais sous la terreur montait la colère. Neuve. Brûlante. Celle de comprendre que toute ma vie n’était que mensonge. J’ai levé la tête. Je l’ai regardé droit dans les yeux. Et j’ai balancé la vérité comme un coup.

— J’ai lu ce que Mira a écrit. Je sais pourquoi elle est morte. Ce ne sont pas tes ennemis qui l’ont tuée. C’est mon père. Rafaël Morel. Il est au cœur de tout, n’est-ce pas ? Ce n’est pas juste un homme endetté. Il est complice. Ou responsable… et moi, tu m’as prise parce que je suis sa fille, et parce que je lui ressemble. Je ne suis pas une épouse, Adrian. Je suis une otage. Une preuve vivante.

Son souffle se coupa. Son regard changea. La haine, mêlée à une douleur vieille, vive, intacte. Il serra l’arme plus fort. La pression sur ma gorge augmenta. Juste assez pour que je sache que ce n’était pas du bluff.

— Tu crois avoir tout compris ? cracha-t-il, les dents serrées. Tu crois piger ce monde ? Ton père… Rafaël… il a vendu ce qui m’appartenait. Il a vendu des secrets, il a vendu des vies, il a vendu _elle_. Et toi, tu arrives ici, avec son nom, son sang… le même sang qui a coulé quand Mira est morte.

Il se pencha encore. Son visage à quelques centimètres du mien. Et je vis dans ses yeux cette folie qui le rongeait. Entre l’amour perdu et la vengeance qui lui tenait lieu de vie.

— T’as franchi la ligne, Léana. T’as vu ce que personne ne devait voir. Maintenant… tu ne sortiras plus vivante de ce manoir. Le contrat, c’est fini. La liberté promise ? Oublie. Tu restes ici, avec moi, jusqu’à ce que j’aie toute la vérité. Et si je découvre que tu es aussi pourrie que ton père… je te ferai payer chaque goutte que Mira a perdue.

Il retira l’arme de ma gorge. Mais il ne me lâcha pas. Il m’attrapa par les épaules. Si fort que ses doigts me marquèrent la peau. Et je compris, là, que ce n’était plus un mariage qui me retenait prisonnière. C’était une guerre. Une guerre où j’étais l’enjeu. Et peut-être la victime.

Et au fond de moi, malgré la peur, je compris une chose : impossible de reculer. Il fallait que je sache ce qui s’était vraiment passé. Ce que mon père avait fait. Et il fallait que je survive… parce que maintenant, ma vie tenait à une seule chose : découvrir la vérité avant qu’Adrian décide de me faire taire pour de bon.

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