Chapitre 2 – Le Manoir des Ombres
La voiture a fini par ralentir. On s’est engagés dans une allée bordée d’arbres centenaires. Leurs branches se rejoignaient au-dessus, formant une voûte obscure. La nature elle-même semblait vouloir dissimuler cet endroit du reste du monde. Au bout, le manoir Veltrano. Massif, imposant, bâti en pierre grise aux immenses vitres et aux lignes dures et droites. À la fois palais et forteresse, perdu au milieu d’un domaine interminable. Aucune lumière aux fenêtres. Un silence plus pesant que tous les bruits de la ville que je venais de quitter.
La portière s’est ouverte. Je suis descendue, les jambes flageolantes. L’air du large m’a giflé le visage. Derrière moi, Adrian était déjà dehors. Sans un regard pour moi, il filait vers l’entrée. Sur les marches, un homme. Immobile telle une statue. La trentaine. Visage marqué. Regard noir, perçant. Costume strict. Le genre calme, dangereux. Ceux qui obéissent sans discuter. Et qui en savent toujours trop.
— Mademoiselle Morel. Je suis Matteo Rossi, a-t-il dit d’une voix neutre, sans sourire. Je suis le bras droit de Monsieur Veltrano. Je fais tourner la maison. Et je veille à ce que les règles soient respectées.
Il m’a fait signe de le suivre. Le hall était immense. Marbre blanc, boiseries ténébreuses. Tableaux anciens, meubles de prix. Mais une impression glaciale flottait. Comme si la joie n’avait jamais franchi le seuil. Un mausolée de luxe où chaque objet semblait porter un poids douloureux.
— Je vais vous montrer où vous avez le droit d’aller, a commencé Matteo en marchant devant. Rez-de-chaussée : salon, salle à manger, bibliothèque, jardin. Étage : votre chambre, chambres d’amis, salons de réception.
Il s’est arrêté net. S’est tourné vers moi, le ton sans appel :
— Les règles, Madame. Elles ne se discutent pas. Un : vous ne quittez jamais le domaine sans moi ou un garde. Deux : l’aile ouest est interdite. Aucune porte, aucun couloir. Trois : vous assistez à tous les dîners, privés ou officiels. À l’heure. Habillée comme Monsieur Veltrano l’exige. Quatre : vous ne touchez à rien qui ne vous appartient pas. Et vous ne cherchez pas à savoir ce qui ne vous regarde pas.
Ses mots ont résonné dans le hall vide. On ne m’offrait pas une vie de femme. On m’offrait une prison réglée à la minute. Ma liberté n’existait plus. J’ai ouvert la bouche pour demander pourquoi, pour refuser. Mais le regard de Matteo m’a coupée. Vide. Dépourvu de pitié. J’avais signé. J’avais dit oui. Je n’avais plus le droit de réclamer.
— C’est compris ?
— Oui, ai-je soufflé.
— Bien. Suivez-moi. Je vous emmène à votre chambre.
On a monté le grand escalier de marbre. Premier étage. Un long couloir. Des portes fermées. Des tableaux aux murs. Et au fond, quelque chose de différent. Un cadre immense, presque aussi grand que moi. Recouvert d’un épais voile de soie noire, comme pour dissimuler ce qu’il y avait dessous.
Je me suis arrêtée sans m’en rendre compte. Un appel silencieux m’attirait vers cette toile. Matteo a continué, impassible. Comme si ce voile faisait partie du décor.
Mes doigts se sont levés d’eux-mêmes. J’ai attrapé le tissu. Je l’ai soulevé doucement.
Et j’ai failli hurler.
Sur la toile, une femme. Peinte avec une précision qui faisait mal. Une femme qui avait mon visage. Mes traits. C’était moi. Ou moi deux ans plus tôt, avec un air plus doux, plus serein. En bas du cadre, une inscription : _Mira Veltrano, 2023_.
La femme morte. Celle dont on chuchotait le nom. Celle dont la disparition avait brisé Adrian.
Ça m’a frappée en plein cœur. Je n’avais pas été choisie parce que j’étais discrète, bien élevée. Pas seulement pour sauver ma famille. J’avais été choisie parce que j’étais son double. Une copie. Un fantôme vivant pour remplacer celle qui était partie. Un leurre pour un homme qui n’avait pas fait son deuil.
— La ressemblance est frappante, non ?
La voix d’Adrian. Calme. Profonde. Venue de l’ombre du couloir. J’ai sursauté. J’ai lâché le voile. Il était là. Adossé au mur, bras croisés. Il observait ma réaction. Ni surpris, ni gêné, ni désolé. On aurait dit qu’il attendait ça. Que ma stupeur était exactement ce qu’il voulait.
— Vous… vous saviez, ai-je bégayé, la gorge sèche. Vous m’avez choisie… pour ça.
Il s’est approché. Lentement. Aucun bruit sur le sol. Il me dominait de sa taille. Quand il s’est arrêté près de moi, j’ai senti sa chaleur. Son parfum boisé. Et cette aura de pouvoir qui écrasait tout.
— J’ai choisi ce qui convenait le mieux à mes intérêts, a-t-il dit, glacial. Et vous êtes parfaite, Léana. Parfaite pour le rôle que vous devez jouer.
Pas d’excuse. Pas d’explication. Juste son regard planté dans le mien. Un regard où se mêlaient douleur, colère, et une obsession que je commençais à peine à percevoir.
— Préparez-vous. Le dîner est dans une heure, a-t-il ordonné. La robe est dans votre chambre. Je l’ai choisie moi-même. Portez-la correctement. Et souvenez-vous : vous êtes Madame Veltrano maintenant. Comportez-vous comme telle.
Il a tourné les talons et disparu dans le couloir. Il m’a laissée seule devant le voile noir, le cœur battant trop fort. Matteo, resté en retrait, m’a indiqué la porte suivante : ma chambre.
Je suis entrée. Immense. Luxueuse. Lit à baldaquin, meubles en acajou, vue sur la mer. Mais ce luxe ne m’atteignait pas. Je suis allée à la fenêtre. En bas, dans les jardins, des hommes armés patrouillaient. Leurs silhouettes sombres sur l’herbe. Rien n’entrait ici sans être vu. Rien n’en sortait sans permission.
Je me suis dirigée vers la penderie. La robe était là. Soie rouge foncé. Magnifique. Élégante… et je l’ai reconnue. La coupe. Les détails. Exactement celle que portait Mira sur le portrait.
J’ai fermé les yeux. J’avais accepté ce marché pour sauver mon père. Mais je comprenais que je ne payais pas seulement une dette d’argent. Je payais avec ma vie. Ma liberté. Et peut-être plus encore.
Le manoir des ombres venait de se refermer sur moi. Et je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Derrière les règles. Derrière les apparences. Derrière le regard d’Adrian Veltrano.
