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Les secrets de Kael

Le lendemain matin, Veridia semblait avoir oublié la tempête de la nuit.

Le ciel était d’un bleu pâle, lavé, et les tours de verre renvoyaient la lumière en éclats nets qui forçaient les passants à plisser les yeux. Les tramwayés glissaient sur leurs rails avec un bourdonnement doux, et des vendeurs ambulants installaient des étals de fruits enchantés qui ne pourrissaient jamais tant que le glyphé de conservation brillait.

Lys, pourtant, avait l’impression de marcher dans un rêve trop lumineux.

La nuit lui revenait par fragments. La passerelle, la pluie. Le fil rouge. Les yeux gris de Kael qui semblaient tout voir, même ce qu’elle essayait de cacher.

Et surtout, cette sensation persistante autour de son poignet, comme une bague invisible serrée trop fort.

Elle n’avait presque pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle voyait le fil rouge s’enrouler un peu plus, serpentant jusqu’à son cœur.

— Lys ! Tu es en retard.

La voix claqua comme un fouet dans le couloir de l’Académie. Lys sursauta si violemment qu’elle manqua renverser l’encrier qu’elle tenait.

Maestra Deren se tenait au bout du couloir, les bras croisés. Son chignon était tellement serré qu’il semblait défier la gravité. Les lignes de pouvoir tatouées sur ses tempes pulsaient légèrement, signe qu’elle avait déjà lancé plusieurs sorts ce matin.

— Désolée, Maestra. Le tramwayé a…

— Les tramwayés ne sont jamais en retard, coupa Deren. Les Tisseurs, si. Entre.

La salle de pratique numéro 3 sentait l'ozone et la crème brûlée. Des cercles de runes couvraient le sol, certains encore luisant des exercices de la veille. Les autres apprentis étaient déjà là, debout autour du Grand schéma central. Il y avait Jorren, qui semblait toujours au bord de s'endormir malgré ses résultats impeccables, Mira qui jetait Lys un regard compatissant, et trois nouveaux venus arrivés cette saison.

Lys sentit son visage chauffer sous les regards. Elle se plaça à la place vide au nord du schéma.

— Aujourd'hui, annonça Maestra Derren, nous allons travailler sur les fils de serment.

Lys retint son souffle. Les fils de serment étaient sa spécialité secrète. Là où les autres voyaient des runes, elle voyait les liens eux-même se former, se tendre, vibrer.

— Un serment, poursuivit Derren, n'est pas qu'une parole. C'est un fil qu'on crée volontairement entre un être et une promesse. Plus on en abuse, plus on s'appauvrit. C'est pourquoi l'Académie interdit strictement l'usage des serments en dehors des cas encadrés compris ?

Un murmure d’assentiment parcourut le groupe.

— Lys.

Elle sursauta.

— Oui, Maestra ?

— Approche.

Deren traça un geste dans l’air. Un cercle de runes se mit à briller à leurs pieds, dessinant un halo doré.

— Tu vas nous montrer ce que tu vois, dit calmement la Maestra.

Une goutte de sueur froide coula le long de la nuque de Lys.

— Ce que… je vois ?

— Tu crois que je n’ai pas remarqué ? continua Deren, les yeux fixés sur elle. Tu te débrouilles trop bien avec les fils pour te contenter de lire des runes. Tu as une autre perception, n’est-ce pas ?

La salle sembla se rétrécir. Tous les regards étaient sur elle.

Lys déglutit. Son don n’était pas un secret absolu : certains professeurs savaient qu’elle « sentait » les liens différemment, mais elle avait toujours minimisé la chose. Elle n’avait jamais parlé des couleurs, des formes, des fils qui bougeaient comme des serpents dans l’air.

— Je… je perçois seulement un peu plus les tensions, balbutia-t-elle. Rien de vraiment…

Le fil rouge se resserra brusquement autour de son poignet, comme une piqûre de rappel. Lys réprima un sursaut.

— Assez de modestie, coupa Deren. Regarde.

La Maestra tendit la main vers Mira, qui se tenait à l’extérieur du cercle.

— Mira, prête-moi ta voix un instant.

Mira hocha la tête, intriguée.

Deren prononça alors un serment simple, les mots limpides comme de l’eau :

— Je jure de laisser tomber ce bâton à la fin de cet exercice.

Un bâton de bois noir apparut dans sa main, comme sculpté par l’air lui-même. Les runes autour d’elles flamboyèrent un bref instant, puis revinrent à une lueur discrète.

— Bien, dit Deren. Maintenant… Lys, dis-moi ce que tu vois.

Lys inspira profondément. Elle ferma les yeux.

Les sons de la salle se firent lointains. Quand elle rouvrit les yeux, le monde avait glissé dans sa palette bleue et or.

Les apprentis étaient entourés de fils pâles, reliés à leurs livres, à la salle, à la ville au-delà. Autour de Maestra Deren, les fils étaient plus nombreux, plus épais, formant presque une toile vibrante. Le bâton qu’elle tenait était attaché à sa main par un fil argenté très fin.

Et il y avait le serment.

Un fil doré était apparu, partant de la bouche de Deren, s’enroulant autour de sa main, traversant son cœur pour se ficher dans le sol du cercle. Il pulsait doucement, comme un cœur minuscule.

— Le serment est là, dit-elle d’une voix hésitante. Il part de ses mots, traverse… vous, Maestra, et il se fixe dans le cercle. Tant qu’il est intact, vous… serez obligée de laisser tomber le bâton quand l’exercice sera fini.

Silence.

Deren la regardait avec une attention presque clinique.

— Et si quelqu’un essayait de briser ce fil ? demanda-t-elle.

Lys déglutit.

— Il se retournerait contre lui. Ou contre… la personne qui l’a prononcé. Ça dépend de la force du serment, de l’intention, du symbole… et de ce qu’on promet.

Les mots s’échappaient d’elle avant même qu’elle ait le temps de les filtrer. Elle sentit la surprise monter dans la salle.

— Tu as déjà vu un serment brisé ? demanda doucement Deren.

Des images jaillirent : le cercle de craie cassé, les flammes, les cris aperçus à travers le fil rouge la veille. Le visage flou dans l’obscurité.

Lys sentit ses mains trembler.

— Non, mentit-elle.

Deren la fixa encore un instant, comme si elle pesait le vrai et le faux dans son regard. Puis elle claqua des doigts. Le cercle s’éteignit.

— Suffit pour aujourd’hui, décida-t-elle. Retour à vos postes. Lys, reste un instant.

Les autres apprentis s’affairèrent en silence. Mira lança à Lys un regard inquiet avant de se détourner.

Quand la porte se referma sur le groupe, la salle sembla soudain trop grande, trop vide.

— Tu as un don rare, Lys, dit Deren en s’approchant. Certains Tisseurs tueraient pour voir les fils comme tu le fais.

— Je ne le contrôle pas toujours, admit Lys. Parfois… ils apparaissent alors que je ne veux pas.

— Alors il faut apprendre. Et surtout, il faut être prudente. Les fils, surtout ceux de serment, ne sont pas des jouets.

La Maestra marqua une pause.

— As-tu remarqué quelque chose d’étrange dans les liens de la ville, ces derniers jours ?

Lys sentit son cœur se serrer. Le fil rouge brûla plus fort, comme une braise attisée par un souffle invisible.

Elle pensa à Kael sur la passerelle, à sa main qui avait saisi la sienne, au fil qui sortait de sa poitrine.

— Non, mentit-elle encore. Rien de particulier.

Deren la dévisagea un long moment. Puis elle hocha lentement la tête, comme si elle acceptait provisoirement la réponse.

— Très bien. Tu peux y aller. Mais si tu vois quelque chose… tu viens me voir. Immédiatement. Compris ?

— Compris, Maestra.

Lys s’inclina légèrement et quitta la salle, la gorge serrée.

Dans le couloir, elle marcha mécaniquement, les pensées en vrac.

Pourquoi n’avait-elle pas parlé du fil rouge ? Pourquoi n’avait-elle pas mentionné le jeune homme à la Maestra ? Deren aurait su quoi faire. Elle aurait convoqué le Conseil des Tisseurs, peut-être même les Gardiens du Cœur.

Mais quelque chose l’en empêchait. Une intuition, ou peut-être la certitude dérangeante que Kael était lié à ce fil d’une manière que l’Académie ne comprendrait pas.

Et puis, il y avait ce détail qu’elle n’osait pas se formuler pleinement : une partie d’elle ne voulait pas rompre ce lien.

Elle quitta l’Académie par la porte latérale, celle qui donnait sur les escaliers en colimaçon descendant vers les quartiers commerçants. L’air dehors était frais, chargé d’odeurs de pain chaud et de pierres mouillées.

— Tu sais qu’ils vont finir par remarquer, murmura une voix derrière elle.

Lys se figea. Son cœur fit un bond douloureux contre ses côtes.

Elle se retourna. Kael était appuyé contre la rambarde de pierre, comme s’il avait toujours été là, à l’ombre de la porte.

Aujourd’hui, il ne pleuvait pas, et pourtant il semblait porter la nuit sur lui. Son manteau sombre absorbait la lumière, ses cheveux noirs encore humides comme s’il sortait de l’averse. Ses yeux gris, eux, avaient gardé cet éclat presque insolent.

— Tu m’as suivie ? demanda Lys, plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.

— Disons que le fil m’a guidé, répondit-il avec un demi-sourire.

Il désigna son poignet invisible.

— Tu ne devrais pas apparaître ici comme ça, gronda-t-elle. L’Académie n’apprécie pas les visiteurs qui surgissent des ombres.

— L’Académie n’apprécie pas beaucoup de choses, à ce que j’ai vu, répliqua-t-il. Par exemple, elle n’appréciera pas d’apprendre qu’un fil indépendant parcourt la ville sans passer par son Cœur chéri.

Lys tressaillit.

— Tu… tu le vois ?

— Pas comme toi, admit Kael. Je ne vois pas les couleurs. Mais je le sens. Il tire, il serre, il cherche. Et il t’a choisie, toi.

Elle détesta la façon dont ces mots la firent frissonner.

— Pourquoi ? demanda-t-elle malgré elle.

Kael haussa les épaules, mais son regard se fit plus sérieux.

— Parce que tu as touché ce que personne n’ose toucher. Et parce que tu as quelque chose que je n’ai plus.

— Quoi donc ?

Un sourire sans joie vint se poser sur ses lèvres.

— Une place ici, répondit-il en désignant l’Académie derrière elle. Des liens stables. Une identité. Appelle ça comme tu veux.

Lys sentit la colère monter, brouillant un instant sa peur.

— Si tu es venu pour te plaindre de ta vie, tu as frappé à la mauvaise porte, lança-t-elle. Je n’ai rien demandé, moi. Ni ce fil, ni…

Elle s’interrompit. Elle avait presque dit « ni toi ».

Kael la regarda longuement. Puis il se détacha de la rambarde et s’approcha, assez près pour qu’elle sente la chaleur de son corps malgré l’air frais.

— Je ne suis pas venu me plaindre, dit-il doucement. Je suis venu t’avertir.

— De quoi ?

— Le fil rouge n’est pas qu’un lien. C’est un appel. Et plus il se resserre, plus les choses qu’il relie… se rapprochent.

Il leva sa main. Lys suivit son geste, à contre-cœur. Ses doigts se refermèrent sur le vide, mais elle sentit pourtant quelque chose vibrer entre eux, comme un fil pris dans le vent.

— Tu as senti le Cœur hier soir, n’est-ce pas ? poursuivit Kael. Quand il a tremblé.

Lys hésita. Puis hocha lentement la tête.

— C’était toi ? demanda-t-elle. Ce… réveil ?

— Non, dit-il. C’était nous.

Elle fronça les sourcils.

— Comment ça, « nous » ?

— Ce lien ne se contente pas de t’attacher à moi, Lys. Il nous attache tous les deux à quelque chose d’autre. Et cette chose commence à bouger.

Une sueur froide lui coula entre les omoplates.

— Qu’est-ce que c’est ?

Kael détourna le regard vers la ville. Ses yeux gris se posèrent sur la grande place, là où l’on sentait parfois, sous les pavés, le pouls du Cœur.

— Tu connais l’histoire officielle, n’est-ce pas ? dit-il. Il y a cent ans, le Cœur a presque flanché. Un rituel interdit, une tentative de détourner son pouvoir… et l’Académie a sauvé la ville au dernier instant. Depuis, on répète que tout va bien, qu’il n’y a plus de danger.

— C’est vrai, répliqua Lys, bien qu’elle n’ait jamais vraiment cru à cette sérénité totale. Les archives…

— Les archives racontent ce qu’on leur dit de raconter, coupa Kael. La vérité, c’est que le rituel n’a jamais été entièrement rompu. Une partie du sort est restée prise dans les fils. Endormie. En attente.

Il tourna enfin la tête vers elle.

— Et hier soir, quand tu as touché ce fil, tu as déclenché ce qui manquait.

Le monde sembla vaciller un instant autour d’elle. Les bruits de la ville se firent sourds, comme étouffés sous un coussin.

— Tu mens, murmura-t-elle. C’est impossible. Si un rituel interdit vivait encore dans les fils, la Maestra l’aurait senti. Les Gardiens l’auraient senti.

— Les Gardiens sentent ce qui passe par le Cœur, répondit Kael calmement. Ce fil-là l’évite. C’est tout son but.

Lys recula d’un pas, secouant la tête.

— Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?

Kael eut un sourire, mais il était triste, cette fois, dénué de toute insolence.

— Parce que tu es la seule à pouvoir le voir complètement. Et parce que moi… je suis la seule ancre qui lui reste.

Il prit une inspiration.

— Ce rituel avait besoin de deux choses pour se réveiller : un Tisseur capable de percevoir les fils dans toute leur profondeur… et un porteur encore lié au sort d’origine. Le fil nous a trouvés. Il nous a réunis. Et maintenant, il va nous traîner là où tout a commencé.

Lys sentit ses jambes flageoler.

— Je ne… je ne veux pas. Je n’ai rien demandé.

— Les fils se moquent de ce qu’on veut, dit Kael doucement. Ils se contentent de tirer.

Il fit un pas de plus. Ils n’étaient plus qu’à un souffle l’un de l’autre.

— Mais tu n’es pas sans défense, Lys-fleur. Tu es Tisseuse. Tu peux choisir comment tu te laisses entraîner. Tu peux décider de suivre ce fil… ou attendre qu’il te force.

Elle sentit son cœur battre plus vite, partagé entre la peur et une curiosité brûlante.

— Et toi ? demanda-t-elle. Tu es déjà tombé dedans, c’est ça ? Dans ce rituel, il y a cent ans ?

Un bref rire lui échappa, sans joie.

— Je ne suis pas si vieux. Mais disons que ma famille a laissé quelques dettes dans les fils. Et qu’on m’a appris très tôt qu’on ne coupe pas ce genre de corde sans en payer le prix.

Il tendit la main vers elle, paume ouverte.

— Viens. Je peux te montrer par où le fil passe. Où il se resserre. Où il grince. Si tu comprends comment il est tissé, peut-être qu’on trouvera comment le défaire avant qu’il n’étouffe le Cœur. Ou nous.

Lys regarda sa main.

Tout en elle hurlait de reculer. De courir vers la Maestra Deren, de tout raconter, d’appeler les Gardiens, de se réfugier dans les lignes officielles du pouvoir, celles que l’Académie contrôlait et comprenait.

Mais il y avait autre chose. Une part d’elle qui brûlait d’envie de savoir. De voir les fils interdits, ceux qu’on cachait dans les archives scellées, ceux qu’on mentionnait à peine dans les cours, comme des fantômes de la théorie.

Et il y avait Kael, avec ses yeux gris pleins de secrets, avec ce fil rouge qui liait sa poitrine à la sienne.

— Si je te suis, murmura-t-elle, je deviens complice.

— Si tu ne me suis pas, répondit-il, tu restes aveugle.

Un silence dense tomba entre eux.

Le Cœur, sous la ville, pulsa plus fort. Lys le sentit clairement cette fois, comme un battement dans ses os. Pendant une fraction de seconde, elle crut voir des fissures minuscules courir le long des tours les plus proches, aussitôt effacées par la lumière.

Elle tendit la main.

Ses doigts effleurèrent ceux de Kael.

Le fil rouge autour de son poignet se resserra brusquement, comme un nœud qu’on tire d’un coup sec.

Lys eut le réflexe de basculer dans sa vision.

Le monde se remplit de fils. Des centaines, des milliers. Certains s’illuminaient, d’autres se fanaient. Tous convergeaient, au loin, vers un point unique dans les profondeurs de la ville.

Là où le Cœur battait.

Un nouveau fil apparut alors, noir comme une nuit sans étoiles, épais comme un tronc d’arbre. Il jaillit de l’obscurité, se planta entre elle et Kael, puis se ramifia en dizaines de branches qui s’enroulèrent autour de leurs poignets, de leurs cœurs, de leurs gorges.

Elle voulut crier.

La vision éclata.

Elle se retrouva contre la rambarde, haletante, le goût du métal sur la langue. Kael la tenait par les épaules pour l’empêcher de tomber.

— Lys ! Ça va ?

Les bruits de la ville lui parvinrent comme à travers de l’eau. Elle cligna des yeux.

— Tu as… vu ? balbutia-t-elle.

Kael pâlit légèrement.

— J’ai senti, oui. Le fil vient de changer de nature.

Il serra les dents.

— On vient de franchir une ligne.

Lys sentit alors la présence de quelqu’un derrière elle. Une sensation froide, familière. Elle se retourna lentement.

Maestra Deren se tenait au sommet des marches, la robe encore imprégnée de la lumière des glyphes de l’Académie. Son regard balayait la scène, se posant successivement sur la main de Kael sur l’épaule de Lys, sur le vide entre eux… et sur l’endroit précis où le fil rouge se tordait, invisible pour la plupart.

Ses yeux se plissèrent.

— Mademoiselle Lys, dit-elle d’une voix étrangement calme. Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Le vent se leva, soulevant une mèche de cheveux de Kael.

Lys sentit le fil rouge pulser entre eux, plus serré que jamais, alors que la Maestra faisait un pas vers eux, les runes sur ses tempes déjà en train de s’illuminer.

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