La fille qui voyait les fils
La pluie tombait en lignes obliques sur les toits de Veridia, comme si le ciel avait décidé de raturer la ville à l’encre grise. Dans les hauteurs, au-dessus des marchés couverts et des tours de verre enchanté, une jeune femme avançait d’un pas rapide sur la passerelle suspendue qui reliait l’Académie de Tissage à la Bibliothèque haute.
Lys n’aimait pas la pluie, mais ce soir elle avait quelque chose d’utile : elle brouillait les contours du monde. Et quand le monde devenait flou, les fils apparaissaient mieux.
Elle s’arrêta au milieu de la passerelle. Sous ses pieds, la ville tirait sa lumière de milliers de glyphes incrustés dans les pavés, qui pulsaient au rythme des sorts circulant dans les conduits d’aether. Des tramwayés — tramways tirés par des esprits-lumière — glissaient sur leurs rails de cristal, laissant derrière eux des traînées bleutées qui mettaient de longues secondes à se dissoudre dans l’air humide.
Lys inspira profondément. Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, le monde changea.
Les couleurs se vidèrent de leur chair, ne laissant que des nuances de bleu et d’or. Tout autour d’elle, des fils apparurent, comme des rubans de lumière qui flottaient entre les choses, entre les êtres, entre les lieux. Certains étaient fins comme des cheveux, d’autres épais comme des cordes. Ils vibraient, tiraillés par des forces invisibles.
C’était cela, son don. Là où les autres Tisseurs savaient lire, écrire et manipuler les runes qui structuraient les sorts, Lys voyait les fils eux-mêmes : les liens magiques, les promesses, les dettes, les serments, parfois même les émotions figées dans l’aether.
Un cadeau, disait-on.
Une malédiction, pensait-elle la plupart du temps.
Ce soir, pourtant, elle avait besoin de ce regard-là.
Elle chercha un fil précis dans le chaos lumineux. Un fil rouge sombre, presque noir, qui traversait toute la ville, contournait les tours, plongeait dans les souterrains, remontait sur les toits… un fil qu’elle avait surpris la veille au soir, fuyant comme une bête blessée.
Un fil qui ne devrait pas exister.
Les Tisseurs enseignaient que tous les liens magiques de Veridia passaient par le Cœur, l’énorme nœud enchanté qui reposait sous la grande place et alimentait la ville. Sans le Cœur, plus de tramwayés, plus de lumière, plus de protection contre les Esprits de la Brume au-delà des remparts. Une seule règle : aucun lien ne pouvait s’affranchir de ce centre.
Pourtant, Lys en avait vu un.
Hier, alors qu’elle rangeait les salles de pratique, un fil rouge sombre avait traversé l’Académie sans tenir compte des protections. Il n’était relié ni au Cœur ni aux schémas d’aether officiels. C’était un lien sauvage. Une magie clandestine. Ou pire.
Aujourd’hui, elle l’avait suivi pendant des heures. À chaque carrefour, il semblait hésiter, changer de direction. Comme s’il respirait. Comme s’il pensait.
Et maintenant, là, sur la passerelle battue par la pluie, elle le revoyait.
Le fil rouge surgissait de la brume comme un serpent, contournait la rambarde, frôlait sa main. Il vibrait, presque agressif, comme s’il refusait qu’on le regarde.
Lys tendit les doigts. Elle savait qu’elle ne devait pas le toucher. La première règle des Tisseurs : ne jamais interférer avec un lien dont on ignore l’origine.
Elle enfreignait déjà bien assez de règles en le suivant sans permission.
Mais quelque chose, au fond de son ventre, insistait. Un mélange d’angoisse et d’excitation.
— Juste un contact, murmura-t-elle.
La pulpe de son index frôla la lumière écarlate.
Une brûlure fulgurante remonta son bras, comme si on avait tiré brutalement sur un nerf. Des images éclatèrent derrière ses yeux : des flammes, des cris, une chambre noire, un cercle de craie brisé… Et, au milieu de tout cela, un visage flou, masculin, tourné vers elle comme s’il la voyait.
Lys étouffa un cri et arracha sa main. Elle vacilla, les genoux tremblants, les fils du monde vacillant autour d’elle.
Le fil rouge, lui, avait changé.
Il vibrait plus fort, comme s’il avait reconnu quelque chose en elle. Puis il se tendit vers l’est, en direction des bas-quartiers au pied des remparts.
Il l’appelait.
— Tu es en train de devenir folle, soupira-t-elle.
La voix qui répondit n’était pas la sienne.
— Si tu es folle, alors nous le sommes deux.
Lys se retourna brusquement. Elle n’avait rien entendu approcher, pourtant une silhouette se tenait à quelques pas, la pluie glissant sur un manteau sombre.
C’était un jeune homme, un peu plus âgé qu’elle à vue de nez, avec des cheveux noirs plaqués sur son front par l’eau. Ses yeux, d’un gris presque métallique, la fixaient avec une intensité presque impertinente. Il avait ce genre de beauté qui n’était pas parfaite, mais qui accroche le regard : un nez un peu trop droit, une bouche qui semblait prête à se moquer de tout, des pommettes fines.
Lys cligna des yeux. Sans qu’elle l’ait voulu, son regard bascula à nouveau dans sa vision des fils.
Autour du jeune homme, les liens dansaient comme des étincelles prises dans un tourbillon. Il était connecté à des dizaines de choses — des lieux, des personnes, des sorts — mais les fils semblaient… dédoublés, comme s’ils n’arrivaient pas à se fixer sur lui. Certains se fanaient au contact de son aura. D’autres, au contraire, s’épaississaient dangereusement, saturés d’énergie.
Et surtout, il y avait ce détail impossible : le fil rouge sombre.
Il sortait de sa poitrine.
Lys sentit son cœur se figer.
Elle cligna encore, laissant sa vision revenir à la normale. La pluie, le métal noir de la rambarde, la ville en contrebas. Rien d’autre. Mais elle savait ce qu’elle avait vu.
— Je… pardon, balbutia-t-elle. Je ne pensais pas qu’il y avait quelqu’un.
— Il y a rarement quelqu’un ici à cette heure, répondit le jeune homme, un coin de sa bouche se relevant. Sauf ceux qui ont quelque chose à cacher. Ou quelque chose à suivre.
Son regard glissa vers l’endroit où se trouvait le fil rouge, invisible pour tout autre qu’elle.
Lys se raidit. Ses doigts se crispèrent sur la rambarde.
— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
— Vraiment ? fit-il, amusé. Alors disons que je suis venu profiter de la vue. La ville est belle, quand on ne regarde pas trop près ses fissures.
Il s’avança, jusqu’à se tenir à ses côtés. La pluie ruisselait sur sa nuque. Il avait l’air parfaitement à l’aise, comme si apparaître au milieu d’une passerelle déserte sous une averse était la chose la plus naturelle au monde.
Lys sentit malgré elle un frisson lui parcourir l’échine. Pas seulement à cause du froid.
— Tu t’appelles comment ? demanda-t-il.
— Lys.
Elle se mordit la langue. Elle aurait dû mentir. C’était ce que conseillaient toujours les professeurs quand on croisait un inconnu dans les hauteurs de la ville, là où la garde de la Tour ne patrouillait pas.
— Lys, répéta-t-il, comme pour goûter le nom. Joli. Ça veut dire fleur, non ? Mais tes mains ne ressemblent pas à celles d’une fleur.
Avant qu’elle ait le temps de reculer, il avait pris sa main droite et la tournait paume vers le ciel. Sous la pluie, les lignes de sa peau brillaient comme si on y avait incrusté du verre. Des cicatrices fines, entrelacées, dessinaient des motifs complexes.
Les marques des Tisseurs.
Lys arracha sa main, le cœur cognant.
— Vous n’avez pas le droit de…
— De voir ce qui est évident ? coupa-t-il. Tu es Tisseuse. Ou en formation. L’Académie, je suppose.
Il avait dit cela sans la moindre hostilité, comme s’il énumérait le temps qu’il faisait. Pourtant, quelque chose dans sa voix grattait, comme une note étrangère dans une mélodie trop parfaite.
— Et toi ? demanda-t-elle. Tu es… ?
Il haussa les épaules.
— On pourrait dire que je suis un voyageur. Je ne suis jamais resté assez longtemps au même endroit pour mériter un autre titre.
Lys plissa les yeux. Il mentait. Peut-être pas sur tout, mais sur l’essentiel. Elle le sentait dans la façon dont ses épaules se tendaient à peine, dans cette vigilance dans son regard malgré son air détendu.
— D’accord, dit-elle, plus froide. Et qu’est-ce qu’un voyageur fait sur une passerelle académique fermée au public ?
Il sourit franchement, cette fois.
— J’attendais que tu touches le fil.
Le silence s’écrasa entre eux, nimbé de pluie.
Lys sentit l’air se bloquer dans sa gorge.
— Je… je ne vois pas de quoi tu parles.
— Tu peux mentir mieux que ça, Lys-fleur. Tu es Tisseuse. Tu vois les fils, n’est-ce pas ?
Ses yeux gris brillant d’un éclat étrange, presque fiévreux.
— Comment… souffle-t-elle. Comment tu sais ça ?
Il leva la main. Pendant une seconde, Lys crut qu’il allait tracer un signe de pouvoir, lancer un sort. Elle se prépara à rompre le lien le plus proche, à créer une brèche, à fuir si nécessaire.
Mais il ne fit rien. Sa main resta suspendue dans l’air, paume vers le haut, comme s’il offrait quelque chose qu’elle ne voyait pas.
— Parce que, dit-il doucement, tu viens de mettre les doigts dans le nœud que tout le monde ici s’obstine à ignorer. Et maintenant, tu es liée.
Un éclair déchira les nuages, projetant leur ombre contre les vitres des tours voisines. Un instant, Lys eut la certitude irréelle de voir d’autres silhouettes se découper dans cette lumière blanche, comme si des spectres les observaient depuis le ciel.
Le jeune homme s’inclina légèrement, comme s’il saluait une danse qu’ils n’avaient pas encore commencée.
— Je m’appelle Kael, ajouta-t-il. Et à partir de ce soir, Tisseuse Lys, nos vies viennent d’être tricotées ensemble par ce fil-là.
Il désigna l’espace vide devant eux.
Lys ne put s’empêcher de basculer à nouveau dans sa vision.
Le fil rouge sombre vibrait entre eux, épais comme un câble, serré à l’excès, prêt à éclater.
— Je ne veux pas de ce lien, murmura-t-elle, la gorge sèche.
— C’est ce qui le rend encore plus solide, répondit Kael avec un sourire triste. Les liens qu’on refuse sont ceux qui se débattent le plus.
La pluie s’intensifia. Sous leurs pieds, les glyphes de la ville vacillèrent un bref instant, comme si le Cœur éternua très loin sous terre.
Lys sentit une angoisse sourde se glisser en elle. Une impression d’être montée dans un tramway sans savoir où il allait, portes déjà refermées.
— Qu’est-ce que tu veux de moi ? demanda-t-elle.
Kael détourna enfin le regard vers la ville. Ses yeux grisés par la distance, par quelque chose de plus vieux que lui.
— Ce que je veux n’a plus vraiment d’importance, dit-il. Ce que tu as touché, en revanche… lui veut quelque chose. Et il ne lâche jamais.
Un frisson glacial traversa la passerelle. Les fils autour d’eux se contractèrent brusquement, comme si une main invisible tirait dessus depuis les entrailles de la ville.
Lys sentit le fil rouge s’enrouler délicatement autour de son poignet, invisible au monde, brûlant comme une braise.
Et, à cet instant précis, très loin sous Veridia, quelque chose se réveilla dans le Cœur.
Quelque chose qui n’avait pas bougé depuis cent ans.
